‹ Le triomphe des médiocresChapitre 17 sur 37 · SOUHAITS ANARCHISTES · texte numérisé non relu

SOUHAITS ANARCHISTES

Les]incidents d'Espagne, les épopées de Vaillant, d'Emile Henry, d'autres compagnons avertissent les Pouvoirs du Monde que les Réfractaires ne céderont point devant les lois et leurs sanctions. Pour Pallas fusillé, sept cents victimes de la dynamite, une ville en feu, des populations folles fuyant par les campagnes, voilà ce qui pesait sur l'autre plateau de la Justice, le plateau du peuple.

Il faut admirer l'insolence des récriminations prodiguées par les gazettes féales des gouvernants. On s'apitoie sur la jeune fille du Licéô tuée dans l'apparat de ses bijoux, à la veille de noces légitimes; et sur l'innocence des autres. Les90. 000 pauvres qui périrent l'an passé, en France, de faim ou de désespoir, n'étaient-ils donc pas aussi des innocents?

Qu'on le constate enlin : nous vivons en état de guerre. Une partie de la société affame l'autre, la contraint par la misère au suicide ou à la douleur sans merci. Le travailleur, devant le seuil de la mort, s'exaspère, se rebiffe, s'arme et se venge. Les anarchistes manifestent la vengeance de la multi-

tude obscure qui ne sent en soi ni l'intelligence de raisonner, ni le courage da combattre. Ce sont les soldats du mallieur.

Vraiment il sied mal à ceux de la vie joyeuse, de juger avec rigueur les baumes de misère. Pallas travailla toute sa vie, selon les préceptes. Il fut bon ouvrier, bon époux, ])on père d'après les prêches de morale que la bourgeoisie enseigne aux esclaves comme voie sûre du bonheur. Pourquoi ne l'avait-il pas rencontré, ce bonheur? Pourquoi dutil constater que toutes les promesses des hommes mentaient à son effort ?

Sans doute la hancée du Licéo avait reçu une éducation catholique. Les p]vangilesne l'avaient-ilspas avertie, bien avant la catastrophe? Le Christ voulut mourir afin que son enseignement se fécondât dans le sang et devînt la lumière des peuples. « Aimezvous les uns les autres...» N'avait-elle pas lu aussi, la douce lille, lu d'un œil ennuyé, entre un écho de fiançailles royales et les péripéties du feuilleton, les lamentables faits divers relatant la fin des vieux dans les mansardes, au bord des routes? N'avait-elle pas su qu'une partie de son luxe avait coûté la valeur d'une vie au çioins parmi ceux qu'empoisonnent les miasmes des ateliers ou qu'anémient les privations ? Avait-elle écouté la voix du Christ lui criant la pitié par toutes les agonies ?

Ah ! on veut rester les pharisiens, et se frapper commodément la poitrine à travers des bardes précieuses. Voilà que les anges exterminateurs se lèvent et que les trompettes du jugement commencent à retentir. Vous avez enlevé au peuple sa foi en Dieu, l'unique bonheur d'espérer; il exige le paiement immédiat, et qu'on lui compte incontinent sa part d'enfer voluptueux. Depuis dix-huit

cents ans, le mauvais larron ricanait du haut 'de sa croix! Fini de rire à présent!

S'il reste une chose étrange, c'est la rareté de pareilles révoltes. Pense-t-on qu'il existe en notre seul pays dix-huit millions d'ouvriers agricoles dont la vie se consomme sinistrement?

Ils quittent leur litière avant les lueurs de l'aube ; ils vont avec les bêtes dans les champs. Là, courbés sur la charrue, ils accomplissent un travail idiot et monotone, pendant que cingle la bise, ou que le soleil rissole, ou que la pluie crible.. Leur seul langage, jurons et cris inarticulés, s'adresse au bétail qui tire la machine. Ils s'absorbent dans la besogne de tracer les sillons égaux, de la plaine au ciel, ou bien ils jettent le grain, d'un geste mille fois répété.

Or l'orage fond et les perce. Leur peau se gerce, leurs mains deviennent des moignons informes, crevassés, lézardés. Les rides résilient leur visage contraint à d'ignobles grimaces pour résister au vent, au soleil, à l'averse.

Vers le milieu du jour, ils tirent de leur sac un pain fade et mal cuit, une pomme tombée de l'ar- ])re avant d'avoir mûri et habitée par les vers. Les Ijons fruits vont au maître ou au marché. Le soir, ils partagent avec les autres esclaves d'immondes salades de haricots durs, de lentilles irréductibles, à peine relevées par le goût fumeux du lard.

La nuit ils couchent à l'étable, entre quatre planches suspendues sur des perches, afin que leur œil mi clos surveille encore les bêtes. Les rats grouillent dans leurs paillasses et les grignotent. J'en vis un qui avait le torse couvert de croûtes. Les rats lui mangeaient la peau, la nuit, parce qu'il avait le ommeil lourd.

Jamais ils ne connaissent une autre vie. Si : il y

a les années de chiourme militaire. Là on les animalise plus encore.

Pour ce sacrifice de toute joie, de toute pensée, de tout espoir, ils reçoivent, en moyenne, vingtcinq francs par mois.

Ce senties électeurs, les citoyens libres, le peuple de la grande patrie de France, ceux qui conquirent l'Europe, il y a un siècle, ceux qui enrichirent les financiers de leur labeur. Parfois ils se saoulent. Souvent ils forniquent. Ils ne se révoltent jamais.

Ce bétail est pacifique ! !

Mais voici que l'un s'affme, fils peut-être du maître qu'assouvit une vachère à la passade. Et parce que sa mère ne fut pas aimée, celui-là ne saura non plus aimer et pàtir. Il n'accepte pas le sort. Il fuit le reste du troupeau humain, et vient s'asservir à la ville. Là se rencontrent ceux qui n'acceptent pas. Une obscure noblesse se développe en eux. Ils s'estiment plus que bétail et machine. Ils écoutent en soi frémir un peu de Dieu.

Gomme le martyr Pallas, ils travaillent, confiants dans les promesses sociales. Ils observent. Ils comprennent. Ils calculent. Ils finissent par apprendre que les produits de la France devraient, valoir, à chaque travailleur, 2,400 francs annuels de salaire, si le bénéfice de vente était justement réparti. Pourquoi la méchanceté des forts leur ravit-elle, en dehors de sa feinte justice, cette possibilité de vivre? Demeureront-ils éternellement parmi les moutons, les laboureurs, les bœufs, les ouvriers, les soldats et les chevaux, des bêtes domestiques à l'usage de ces maîtres mal entrevus, qui les acculent par la famine, les menacent du fusil ?

Ils se rappellent leurs frères du labour plus misérables encore, abrutis et sordides. Ils compatissent. Ils s'indignent. La colère émeut leurs poitri-

nés. Ils revendiquent devant les patrons et les maîtres. On les chasse de l'usine, on les condamne à l'inaction. Pour se nourrir, ils dérobent. On les emprisonne. Le sens de la guerre leur naît. Un jour le bras s'arme, et ils frappent de grand cœur en pensant aux innombrables pauvres dont ils assument l'affranchissement futur.

L'aile de l'ange exterminateur a effleuré. Des hommes s'élancent dans son vol épouvantable contre ceux qui renièrent la parole du Christ et préparèrent, en blasphémant, les âmes humbles à les punir.

Vers la fin des civilisations négatrices, il s'élève ainsi des êtres de mort. Après les déchéances des Augustes et des Césars, les Barbares accoururent, châtièrent.

Les soldats du Malheur accompliront la même besogne sacrée. Il ne sera pas d'innocents à la face de l'Ange Noir. Toutes les portes resteront marquées pour le fléau de justice.

Parce que vous n'avez pas su aimer, vous serez haïs.

L'équilibre finit toujours par s'établir entre les forces contraires. La Nature œuvre sans faiblesse; et quand la corruption gît sur la terre, les essaims d'insectes dévorateurs la viennent absorber, pour que Tair ne se gâte pas entièrement.

Une vie nouvelle surgira de cette vieille civilisation, mais il ne sera plus de caste intermédiaire pareille au clergé gallo-romain pour adoucir la fureur des nouveaux barbares. Et quelle période va naître, plus obscure que celle du moyen âge carlovingien! Les musées et les bibliothèques auront flambé; les artistes auront été massacrés, pâles girondins de cette autre Terreur.

Car on croirait à tort que le fléau se va canaliser

selon les Dogmes. La première période s'achève de la llévolution attendue, la période d'avertissement et de théories. La lecture des publications anarchistes enseigne que la chose est morte, que les mots sont passés. Chaque colonne de la Révolte a contenu le testament de ses principes. On s'y arrange en parti politique. Une orthodoxie s'affirme. Des hérétiques sont vilipendés. Des concessions opportunistes commencent à poindre.

Un certain novembre, le dernier article d'une série fort intéressante insinuait des conclusions propres à surprendre.

« Nous sommes, dit l'auteur, obligés d'agir toute notre réalité ; mieux vaut évidemment — puisque nous le pouvons! — éviter les résistances trop pénibles, choisir l'issue la moins défendue... Le Moi agira donc, mais selon les circonstances, il s'abstiendra si l'expression immédiate n'est qu'une illusion. »

« Illusion ! L' expansion à Vencontre du mol voisin ; donc s'abstenir de la vie du prochain.

« Illusion ! L'expansion au hasard des richesses naturelles; donc s'abstenir d'une certaine propriété privée. »

Voilà condamnées et la propagande par le fait, et l'abolition intégrale de la propriété ; la révolution sanglante et la révolution foncière, points de départ de la théorie anarchiste que nous connûmes d'abord.

Seule une certaine propriété privée nous demeure interdite. Ah! la délimitation de cette propriété, quel bon faux-fuyant réservé aux jurisconsultes de la société future! La propriété déclarée de dogme par la théorie anarchiste, le conflit de récupération réprouvé ! Gomme nous voilà loin de la table rase en honneur naguère : tout démolir, pour reconstruire plus idéalement.

Il reste encore à l'anarchiste de poser sa candi-

clature, et d'afficher son programme. La gauche socialiste est créée.

L'auteur de cet article ajoute: «... L'intelligence humaine entrevoit le moyen certain de L'ordre, un CONTRAT peut assurer le bénéfice de chaque activité, sans porter la moindre atteinte aux activités concurrentes...; » puérile plaisanterie ! Aucune activité ne se peut développer sans porter atteinte aux activités concurrentes. L'activité communiste ne peut avancer d'un pas sans léser l'activité bourgeoise, ni l'activité particulière et individuelle, sans léser les activités voisines.

L'anarchiste déclare-t-il ici que son expansion sociale ne lésera pas l'organisation bourgeoise? C'est vraiment à croire.

Et encore : « La loi que l'homme accepte en acceptant la vie... » Quelle belle fin de discours pour le préfet du Nord s'apitoyant avec de légers blâmes sur les victimes de Fourmies.

Mais les anarchistes sont justement ceux qui n'acceptent pas, il semble, qui refusent leur adhésion à la loi, à l'autorité, au pouvoir! I

Suit un ensemble de vues sur le nouveau gode à établir ! ! Gode qui sera le simple manuel de la vie rationnelle. M. Quesnay de Beaurepaire donnerait-il une meilleure définition de celui que sa faconde prétend imposer !

En outre : «Le législateur anarchiste... se hausse ou déchoit à la simple dignité d'interprète passif, de greffier de la nécessité ; il enregistre le raisonnable. » Paroles admirables de possibiliste et de sénateur !

La péroraison est à citer, digne de M. de Vogué, académicien et représentant du peuple.

« Le temps est une autre excuse. Pourquoi n'attendrions-nous pas ? Les conceptions sociales — et

surtout leur réalisation, — sont l'œuvre des siècles; le passé les a profondément imprimées en chacun de nous, tellement que l'expression instinctive du plus grand nombre répéterait exactement la société actuelle, si la Révolution pouvait faire table rase et anéantir les moindres traces extérieures du présent !»

A peine cela se pallie-t-il, d'une phrase surajoutée, afm de terminer traditionnellement par l'évocation du cataclysme social.

Le testament de l'anarchie théorique est signé. L3 légataire peut prendre rang dans l'oligarchie bourgeoise et y préconiser fmement des palliatifs à la douleur humaine, avec la certitude spirituelle de ne les pouit voir accepler ; tels ces moines élégants et diserts, qui convient des dames de la Madeleine à imiter la Sainte Vierge, à renoncer comme sainte Monique, sûrs, par bonheur, qu'elles n'en feront rien et continueront de former pour le déploiement de leurs gestes, la résonance de leur voix, un public luxueux, flatteur et bel à voir K

Les misérables goûteront moins cette attitude. L'état de guerre s'aflirmera plus terrible, plus haineux, de saison en saison. Et quand les fusillades retentiront, quand la dynamite tonnera, qui se souviendra, parmi les soldats de malheur, qu'il y eut une anarchie magnilique en ses dispositifs, accueillante et conciliatrice?

Car il n'est plus à attendre que le Christ, souffleté sur la joue droite, tende patiemment la joue gauche à l'insulteur. Dos crimes ont appelé le crime.

1. Cependant, puisque l'évidence se confirme d'une impossibilité d'énergie révolutionnaire immédiate parmi les fo.iljs, il convient, à titre provisoire, d'essayer des améliorations compatibles avec la présente l'orme sociale.

Ayant fui les polices d'Europe qui le pourchassaient pour sa loyale indignation d'écrivain politique, Zo d'Axa, le bon combattant de V En dehors, fut arrêté à Jaffa, par le consul de la République Française, selon les privilèges des capitations monarchiques de 1778.

Un navire Ta reconduit sur notre terre de liberté. On l'incarcéra dans Sainte-Pélagie dès qu'il eut touché le sol de Paris, dès qu'il eût pu lire la devise de fraternité inscrite au fronton des édifices officiels.

Je crois qu'on ne trouverait point dans toute la chronique du Second Empire un fait de force analogue. Nul Thiers, nul Jules Favre, nul Victor Hugo ne furent ainsi enlevés des lieux d'exil pour expier leur libéralisme de tréteaux. Les villégiatures obligatoires de Lambessa n'étaient imposées qu'à ceux pris dans Paris même, à l'heure de la bataille. Et le plus décevant de l'hypocrisie républicaine fut d'entendre ceux-là qui hurlèrent contre ces déportations, applaudir au guet-apens de Jaffa, et requérir, avec la même voix, le massacre militaire des anarchistes.

Zo d'Axa est un journaliste de valeur. Les articles qu'il signa dans l'Eu dehors offrent d'cxcellentes et justes diatribes contre l'iniquité du temps. Il rénove, avec des pensées plus audacieuses, la virulente logique de Kochefort. Son style porte les marques qui révèlent un écrivain.

Anarchiste, il l'est plus par principe et déduction que par rancune sociale. Même l'ennui de se noter d'une étiquette précise l'invitait à se distraire

du groupe ainsi dénommé, tout en marquant sa parfaite sympathie envers ces compagnons, tout en la leur prouvant par la témérité de défendre leur cause et d'assumer à soi seul le rôle d'avertisseur de la Fin.

Mais le titre même de son journal signifie, selon l'explication de l'exergue, un concept très différent de celui en usage dans les cerveaux vulgaires méditant sur l'anarchie.

lu' En dehors est l'homme que l'illogisme, que l'hypocrisie des institutions sociales étonnent, écartent. Il se sent tout autre que les gens d'ambiance. Il ne se flatte d'aucune de leurs joies; il ne soufi're d'aucun de leurs chagrins. La noblesse de leurs idées les plus hautes ne le touche point; car il en saisit la fragilité, car il en brise la frêle apparence pour découvrir les pires misères mal revêtues de ces grands mots.

UEn dehors ne s'accommode pas de la morale, ni des traditions. Il manque d'indulgence et de foi. Le malheur de M. Charles de Lesseps le laisserait indifférent. Le supplice de Crampon le révolterait davantage. Il jugerait que cinq ans de prison pour avoir envoyé périr inutilement des centaines d'hommes dans les miasmes de Panama, afin d'escroquer huit cents millions, est une peine légère et disproportionnée au crime. Au contraire, il s'indignerait de savoir qu'on guillotine un pauvre cambrioleur, sans éducation ni richesse, parce qu'il joua du revolver contre des bourgeois s'amusant à la chasse à l'homme, et avides de crier hallali, devant l'admiration des cuisinières en courses. l^'En dehors préfère la bonté à la vengeance, la rapine franche de l'affamé à l'escroquerie roublarde du riche déjà rassasié. C'est un étrange, un rare, un original, — un paria.

Il abhorre la guerre et il le proclame. Tant d'or employé pour apprendre aux gars à assassiner le semblable, alors que les deux tiers du sol en friche, s'ils étaient soumis à la culture facilitée par ce même or, offriraient l'abondance au monde, supprimeraient la faim et la douleur physique... cela, l'exaspère et l'enragé.

Les couleurs des drapeaux ne l'émeuvent point. Il se soucie comme d'une vertu parlementaire de voir des loques jaunes et rouges, vertes et noires, J)lanches et bleues, ou tricolores ou quadricolores, se noircir sous la pluie au fronton des palais nationaux. Il n'a pas de goût pour regorgement en masse. Et la gloire de sa patrie ne lui importe pas.

Ses rêves se dépouillent de cette barbarie. Il songe à des futurs de délices, où les hommes s'aimeraient sans lois, sans douanes, sans armes, sans jalousie, sans propriété. Et furieux de subir à chaque heure le réveil brutal que les mensonges de la société lui valent, il crie parfois très haut sa colère. La justice alors lève son glaive. D'une dure sentence, elle enjoint de respecter la loi, consécration du vol commis par le Riche, des meurtres commis pour le Riche.

La beauté du rêve n'exclut pas d'ailleurs sa brièveté.

Malgré que nous en disions, nous, les En dehors, le monde roulera longtemps encore par l'espace sans que nous puissions pressentir la prochaine aurore de la Bonté.

Imaginons seulement qu'advienne le résultat le moins improbable de nos prières : la paix européenne, l'alliance des Aryens. Gela effacera-t-il à tout jamais de nos cœurs les craintes de guerre. Quand l)ien même se réaliserait cette synthèse imminente des races blanches qui, depuis les siècles histori-

ques, évoluent des patries restreintes aux patries plus vastes, les Japonais, si nombreux, si industrieux, si fiers dés maintenant des armes et des tactiques empruntées à notre cruauté savante, ces hommes si à Tétroit en leurs terres qu'ils habitent les bateaux des fleuves, ne se léveront-ils pas un jour contre la riche Europe, prêts à féodaliser encore notre sol ainsi que le firent au commencement de l'ère chrétienne les Germains, les Goths, les Francs ?

Et quand ce péril reconnu atteindra l'évidence, les Aryens ne devront-ils pas, pour la cause même de l'humanité, tenter la conquête de l'Asie, afin de sauvegarder contre ces nouveaux Barbares le modeste avoir de sciences et de libertés obtenues sur la dureté du sort par les forces lentes de si nombreux siècles ?

Et nous, les En dehors, appelés à combattre au nom de ces timides libertés, de ces piètres savoirs, pourrons-nous refuser le meurtre nécessaire?

Peut-être le siècle qui va s'ouvrir nous verra-t-il, odieux conquérants du monde oriental, vainqueurs et massacreurs aussi, près d'établir dans les territoires d'Asie,, berceaux de nos origines, la féodalité de la science et des armes sur nos frères aux yeux tirés.

Peut-être vieillirons-nous, feudataires d'un nouveau comté, étal)lissant une manière de communisme sur la glèbe où peineront nos vassaux, répartissant le travail et la peine, le loisir et l'enseignement, sans prévoir même, au fond des consjciences vaincues, un 89 se préparer, où les conquérants aryens seraient à leur tour abattus par tels jacobins aux pommettes saillantes, par tels hébertistes aux ongles engaînés d'écorce de bambou.

Car le rythme de révolution.planétaire n'accélère point sa course au gré de nos rêves. Nous, les humains, qui sommes sans doute les cellules cérébrales de notre Mère, pouvons-nous agir indépendamment de son corps, des lois éternelles de sa gravitation, de sa vie; et c'est un grand orgueil de croire que nous saurions surgir d'elle, puisqu'à la minute où j'écris, mes circonvolutions encéphaliques sont frappées brusquement de mutisme, un petit ganglion nerveux s'étant exaspéré, à lui tout seul, derrière mon épigastre.

Ne soyons pas orgueilleux, ni intolérants, ni cruels.

La forte fille éplorée sous la double coque de soie noire chargeant ses bandeaux blonds, l'Alsace, la plaintive Alsace des cœurs patriotes, a pu décidément arracher la cocarde tricolore consacrée par les chromolithographies à sa coiffure, pour y arborer les nuances germaniques. Strasbourg et toute la province ambiante, l'espoir même de la Revanche, ont élu au Reischstag, et à une majorité superbe, le prince de Hohenlohe, Kreisdirector, avec ses amis gouvernementaux.

Le plus touchant de l'aventure se marque en ceci. Les élections, cette fois-là, présentaient une apparence jdébiscitaire. On interrogeait les suffrages pour savoir uniquement s'il fallait accroître les armements de l'empire afin d3 se tenir en mesure d'écraser, à la première occasion, les sauveurs attendus de France.

La jeune fille aux coques de soie noire n'a pas hésité une seconde. Elle a répondu avec entrain

•3IG LE TRIOMI'JIE DES MÉDIOCRES

par l'afiirmative. Nos « frères d'Alsace » demandent vigoureusement la faveur de nous égorger au plus tôt.

En vérité, il conviendrait que M. Déroulède et ses jeunes gaillards guêtres de blanc, allassent dire son fait à la statue assise sur la place de la Concorde. Les couronnes de deuil et les drapeaux fanés qui pendillent à ses genoux ne sont plus de mise; et il va devenir encore plus grotesque de voir cette grosse dame avec sa massue sur l'épaule attirer les hymnes forcenés des chauvins.

Pendant quelque vingt ans, les amateurs de boucherie patriotique, ont gémi sur la violence faite aux vierges du Rhin. Selon leurs dires, il eût été équitable de consulter le vote populaire des annexés. Ils reprochaient à l'Allemagne une injustice dont ils louaient hautement Louis XIV ; lequel avait parfaitement compris, lors de la paix de Ryswick, qu'il eût été puéril de consulter sur leurs sentiments gallophiles les survivants aux massacres de la guerre du Palatinat. Aujourd'hui la vierge du Rhin se prononce. Elle se pend au bras du plus fort, comme toute bonne fille qui préférera toujours le mâle vainqueur au soupirant rossé.

Ce n'est pas qu'on l'en puisse blâmer de façon raisonnable. Au lendemain de 1871 nous devions, fanfare en tête, et drapeaux déployés, reprendre cette saine vierge aux uhlans delà mort, briser ses fers. Les membres du caveau rimèrent là-dessus mille chansons entre l'éloge de l'ivrognerie et celui de l'accouplement. La jeune personne attendit notre fougue libératrice vingt-trois ans sous l'orme. On conçoit sa lassitude. Peut-être allait-elle vieillir. D'autre part, les aventures panamiques, la triste fin du Grand Français, la complicité entière d'un parlement et d'une magistrature avides de sous-i

traire Arton à la curiosité publique, Charles de Lesseps au bagne, et Cornélius Herz à la guillotine, ces petits jeux la persuadèrent mal de l'honneur incontestable attaché au titre de citoyen de France. D'autant que ces gras coquins remportèrent lors du scrutin de 1893 un triomphe sûr auprès du laboureur de nos campagnes dont l'honnêteté proverbiale offre (nous en portons l'orgueil) un exemple magnifique au monde.

Que la lille aux coques de soie préfère vider la chope de Guillaume II plutôt que le pot de vin de M. Baïhaut, ce n'est là qu'une question de liquides et de probité.

Mais nous pouvons du moins le soutenir : le bon sens parfume ses tresses blondes.

L'Alsace a compris nettement que la nation ne tient pas le moins du monde à se faire abîmer la figure pour la rattacher à soi. La plaie du patriotisme se cicatrise sur l'humanité barbare. Les annexés s'aperçoivent qu'ils n'en mangent ni ne boivent moins parce que leur langue ancestrale a été restituée à l'enseignement des écoles. Les brasseurs et les charcutiers de Strasbourg vendent plus de tonnes et de pâtés depuis 1871. Et cela seul intéresse le monde. Le vol légal du commerce, des affaires reste l'unique raison de vivre. Partout la ruse Iiarchande se substitue à la violence armée. La parie a cessé d'être la frontière, pour devenir la Ouane.

Aussi les faut-il approuver ces économistes pruents qui affirment comme le libre-échange et la conversion de l'impôt indirect et direct donneraient les meilleures certitudes de paix universelle.

Avec le libre-échange, plus de douane, partant plus de limites autres qu'imaginaires et diplomatiques. La suppression des douanes nécessiterait

celle des octrois, de la contribution indirecte. L'impô' frapperait immédiatement le propriétaire et le vendeur. Certes de telles mesures économiques n'apporteraient aucun soulagement aux misérables. Le propriétaire et le vendeur majoreraient les prix de location et de vente selon les tarifs du percepteur. Mais le peuple en retirerait du moins cet avantage que la dénonciation d'un traité sur la poudrette ne pourrait plus suffire à légitimer sa mobilisation militaire. Avec un transit plus facile, les races se mêleraient. L'esprit des peuples émigré dans leurs cassonades, et les philosophies s'immiscent dans les âmes parmi les ardeurs du trois-six. Voilà ce que M. Méline ne parvient pas à comprendre.

Le désir d'internationalisme s'accentue. Les langues s'empruntent leurs vocables et les gardent. Los intellectuels ne consentent plus à se distinguer par le drapeau, et la Valkyrie se joue sur la scène de rOpéra.

Au propre, le chauvinisme demeure l'apanage des petits employés des grandes villes. Molestés toute leur vie par l'autorité arrogante des chefs de bureau, il les console de pouvoir, deux fois vingt-huit jours, insulter, à leur tour, comme sergents, les prolétaires affublés d'une capote bleue et d'un képi numéroté. C'est parmi ces gratte-papiers que l'on constate les courages excessifs, les indignations chauvines les plus intraitables. jUs exigent leur revanche..', des insolences subies sous un pouvoir plus fort moyennant dix louis mensuels.

Le paysan hait la guerre. Cet adage est antique. La chute du boulangisme se peut attribuer à la crainte habilement propagée par les candidats gouvernementaux, d'un conflit franco-allemand. Quant aux ouviriers le souci les abandonne de

« se faire assommer pour le compte des patrons. »

Restent les fils de petite bourgeoisie pour qui Saint-Gyr donne la certitude d'une vie médiocre et sûre passée dans les garnisons de province, à inscrire les livres de café et les clous de bottes en usage dans la caserne. Gè métier de comptable ne les change point du rythme familial ; et ils y joignent le prestige d'un costume théâtral, doré, qui, pour les quadragénaires en retour d'âge les assimile au ténor de l'endroit.

Soutenus, par les vieillards hors d'état de se battre, par les industriels affolés à la prévision d'une grève libre de cavalerie et de sentinelles, ces officiers et les sergents civils forment la masse patriote.

J'imagine que l'infidélité de la vierge aux coques noires a diminué heureusement le prestige de leurs phrases valeureuses.

Et nous autres, les internationalistes, nous ne pouvons vraiment qu'envoyer nos meilleurs baisers à l'infidèle. Elle a péremptoirement démontré que la patrie n'existe plus actuellement, pour nos grandes agglomérations de peuples si divers de races, de coutumes et de langage. Si la guerre rougit à nouveau l'avenir, ce sera la masse humaine des sans-avoir qui tirera le glaive, en agitant Tunique drapeau noir et pourpre contre les loques armoriales des autorités opprimantes.

Encore un peu de temps, et les partis politiques auront sombré avec leurs misérables idéaux. Deux camps se formeront pour les luttes prochaines, cebii des internationalistes humanitaires, et celui des capitalistes patriotes. Et ce sera la confusion des patries à droite et à gauche. La nôtre n'aura qu'un nom : elle s'appellera Révolution; et elle aura son sol dans tous les cœurs où la douleur Humaine aura pleuré.

Salut donc, vierge blonde aux grandes coquesjde soie, qui viens d'écraser de ton pied blanc le dragon dévorateur, le Monstre-Patria.

Sans doute, l'an 4893 marquera dans les siècles, pour l'énorme ^extension que prit manifestement l'idée pure de la fraternité, de l'altruisme.

Jusque 4871, les révolutions s'accomplirent en faveur de sectaires résolus à renverser le pouvoir, à s'y substituer, à venger des injures de parti. Au contraire, et si on la juge par delà ses tentatives criminelles, ses faits de guerre, la doctrine anarchiste amplifie le vieux débat des castes d'une manière étonnante. Devant elle, la politique sombre. Un seul cri pitoyable, une demande d'amour humain surgit des poitrines populaires. Une élite ainsi recueille ce cri et aide à ce qu'il soit entendu. Il n'est plus de république, de dictature ou d'empire sur quoi la verve des orateurs s'exercerait^ C'est la Douleur des Hommes qui se dresse de l'ombre historique et qui implore lamentablement.

Que les choses changent ! Le plus illustre des politiciens modernes, Gambetta, passait pour libéral. Dès son avènement, il prétendit retirer le droit de vote aux électeurs voués à des partis autres que le sien. Ensuite, il poursuivit la destruction de l'Eglise, besogne analogue qui permettait de surseoir indéfiniment à l'épouvantable tâche de réformes, sous le prétexte de prévenir un péril imaginaire; car la bassesse et la cupidité des prêtres avaient, depuis des temps, recrucifié le Christ, efl'acé la foi.

Voilà la plus grande œuvre politique de notre

temps. Qui ne la jugerait misérable? Des prétentions d'une mesquinerie moindre semblent devoir guider les esprits futurs. Les idées qu'ils relèvent échappent aux sectes et aux époques. Elles sont éternelles; elles embrassent la vie.

Pour concevoir nettement le principe des tendances anarchistes, il importe de se remettre en mémoire Tune des plus subtiles paraboles gardées dans la tradition des Evangiles.

Le père de famille sort le matin et va jusqu'à la place publique afin d'enrôler des travailleurs pour sa vigne, moyennant le salaire d'un denier. Au milieu du jour, il sort une seconde fois, plus tard encore, et conduit sur son domaine des escouades d'ouvriers nouveaux. Le soir, il ordonne qu'on les paie tous d'un denier. Mais ceux engagés au matin et ceux du midi s'étonnent alors avec amertume de se voir rémunérés par la somme même offerte aux derniers venus dans le champ. L'œuvre n'at-elle pas été plus grande pendant toute la chaleur du jour? Le maître les congédie en rappelant qu'un denier de salaire a été accepté d'abord par chacun.

Cette mystérieuse prophétie paraphrasait seulement la formule économique de l'avenir : A chacun selon ses besoins, pour l'opposer à celle des temps près de finir : A chacun selon ses œuvres.

L'anarchie théorique ne fait que conduire à son apogée l'évolution du christianism.e.

Les ouvriers du matin symbolisent les vieilles castes, dont le glaive instaura les cités antiques, les patries, les empires. Ceux du midi représentent les marchands et les habiles, qui commencèrent à besogner dans les patries, lorsque celles-ci furent devenues assez fortes pour distraire des combats une part de leur vigueur. Enfin, ceux du

soir, qui apportent au travail ancien le nouvel effort, l'affermissent, le rendent stable et mènent l'humanité vers une meilleure vie, pendant que les guerriers continuent à combattre et les marchands à vendre, ne seraient-ils pas le prolétariat moderne, dont le courage industriel multiplie féeriquement la richesse et l'aise des nations ?

Tous, dit l'Ecriture, recevront le même denier, sans qu'aucun réclame justement contre l'égalité du salaire.

En effet, la civilisation et la pensée savante ne se développèrent jamais que parmi les peuples les plus denses. Le nombre demeure donc, avant tout, le facteur indispensable du bien-être vital, du bonheur à venir, puisque l'idée civilisatrice ne germe qu'au milieu des grandes agglomérations humaines. Le pauvre a, comme nombre même, le premier droit à la satisfaction, et cela dans l'intérêt spécial de la richesse et du bonheur universels. Tout être qui périt diminue la chance de perfection des races.

Aussi l'enseignement du Christ fut-il de favoriser la Vie par la bonté. Il prescrivit de se dépouiller pour les misérables, de tendre la joue gauche à la main qui venait de souffleter la joue droite, d'aimer le plus. Ce n'est pas seulement par littérature que l'humble figure de Madeleine assiste au drame divin. Sous les pieds du crucifié, de celui qui donnait son existence pour un espoir de bonté abstraite, il importait que l'amour apparût dans sa splendeur la plus immédiate, la plus saisissable.

Certainement, il déconcerte de voir que la théorie d'altruisme ait eu, jusqu'à l'heure présente, pour seuls propagandistes efficaces, Ravachol et Pallas, Emile Henry et Vaillant. Ces hommes de ter-

reiir contredisent, par l'acte, la pensée de leur foi. Réprouvant la guerre et la mort, ils tuent. Pour nier l'autorité même, ils imposent l'autorité passagère de la force.

Mais la cause de cette contradiction se manifeste en toute évidence. En lisant les publications anarchistes, les compagnons s'enthousiasment pour Tidéal offert, La logique simple des déductions les stupéfie. La preuve des statistiques les convainc. Ils s'écrient : « Voilà l'entière vérité. Et les hommes ne s'y donnent pas! Les puissants préfèrent à la beauté de cette harmonie humaine la satisfaction stupide de leurs instincts, l'égoïsme ! ! ))La méchanceté du monde dépasse la patience des néophytes. Autour d'eux, désormais, ils souffrirent mal de voir les gens pâtir, peiner et mourir ; les femmes se vendre, les filles avorter, les jeunes hommes s'affaiblir dans la maladie qu'apportent les miasmes des usines, l'alcoolisme et les privations. Ils apprennent qu'en France seulement quatre-vingtdix mille personnes périssent annuellement de misère et de désespoir par le crime de la société. Pour se munir de luxes excessifs, quelques-uns massacrent, sans même affronter une lutte franche. L'idée de la légitime défense ne peut-elle alors se justifier dans le cerveau des anarchistes, qui ne possèdent pas une intelligence assez haute pour saluer le culte de la douleur et l'amour du martyr? La colère exalte les plus sanguins et les plus nerveux. Dans un pareil temps d'assassinats légaux, quoi d'étonnant, si l'un enfin se lève et oppose la mort à la mort ?

La dynamite gronde; et voici que la demande d'amour social, inconnue jusqu'au jour de l'explosion, bafouée et ridiculisée, ou plus, devient une chose apprise au monde. Ce que les livres et la pi-

tié ne purent obtenir des riches, la menace et la mort l'annoncent, au moins.

En vérité, comment ces soldats du malheur résisteraient-ils à la tentation de la guerre ? Sera-ce par crainte de la répression? Mais, à chaque heure, la faim les guette et la maladie les foudroie. La phtisie des forges, l'empoisonnement par la créosote, la toux des cardeurs ne valent-ils pas la guillotine promise ?

On rencontre si peu de vieillards dans les faubourgs !

Redouteront-ils de tuer de par leur altruisme môme? Ils disaient ceci :

« Jamais nos faits de guerre n'extermineront les 90,000 personnes que sacrifie la paix actuelle. Mais l'idée de pallier la douleur humaine s'imposant davantage à chacun de nos crimes, le jour approche, grâce à eux, où des lois moins iniques seront nécessairement promulguées. Ces lois Uniront par alléger le mal social. Des 90,000 meurtres imputables à l'Etat, la proportion s'abaissera à 50,000, à 25,000, à 10,000... En sorte que le fait d'avoir épouvanté par l'explosion d'une bombe et d'avoir péri sur l'échafaud obtiendra, dans un avenir proche, un surcroît de vie sociale. La vie étant la condition première du développement intellectuel des races, celles-ci deviendront heureuses à l'infini, parce que dix victimes auront été sacrifiiées utilement. Notre guerre s'offre, au jugement, plus humaine dans sa vision et plus glorieuse dans son idée qu'aucune guerre des histoires... »

La maxime : A chacun selon ses besoins, et le principe de la légilime défense semblent les deux points extrêmes de la doctrine. En fait, l'Anarchie, selon sa vertu étymologique, nie la justice du commandement. Très générale, cette philosophie n'admet au-

cune politique, l^e droit de vote ne la séduit pas; car l'expérience de quarante-cinq ans en a découvert l'inutilité.

La négation du commandement mène à repousser la centralisation. En cela, du moins la thèse se pose irréfutable. N'est-il pas injuste que Paris, la ville munie d'intelligences, électrice d'une députation entièrement socialiste, demeure soumise à un gouvernement choisi par les vignerons des Vosges, les bergers de l'Auvergne et les agriculteurs de la Beauce? Grâce k cette monstruosité d'une organisation prétendue libérale, l'élite du monde pensant trouve son action entravée par les intérêts personnels des bouilleurs de cru ou des éleveurs de porcs?

Pour l'éducation du monde, il serait admirable, utiley que la commune de Paris tentât la création d'une nouvelle Salente, où les idées d'altruisme trouveraient leur réalisation. Si la chose échoue, les tendances libertaires seront ajournées. Dans le cas contraire, l'univers connaîtra la formule du bonheur social pour une application immédiate.

Cet exemple de Paris se renforce de ceux de Roubaix, Lens, Garmaux, Saint-Etienne, Bordeaux, Marseille, Lyon, etc. L'anarchiste souhaiterait que chacune de ces municipalités se gouvernât autonomiquement. L'histoire offre des modèles d'un pareil essai. Les villes de la Hanse, ces anciennes cités de franchises communales, s'organisèrent à part sur le sol des patries, et prospérèrent merveilleusement.

Si les professeurs de socialisme prétendent contraindre les paysans de la Brie à vivre comme le tisseur de Roubaix, les philosophes anarchistes se refusent à imposer cette contrainte. Les villages de l'Orne et de la Vendée pourraient, à leur aise,

•>2li LE TRIOMPHE DES MEDIOCRES

s'organise cléricalement et féodalement. A l'essai, on jugerait bien la meilleure épreuve.

L'autonomie des communes, la décentralisation des pouvoirs, le droit des minorités à la vie réelle s'ajoutent, dans l'ordre, pratique graduellement applicable, aux principes de la philosophie anarchiste.

L'oppression des minorités par la majorité subsiste ainsi qu'une forme barbare. Le vote n'est, en somme, que le dénombrement d'armées en présence. La moins nombreuse s'avoue vaincue et accepte l'esclavage par avance. Cela est tout à fait mérovingien. En dix-huit siècles de christianisme on eût jm découvrir mieux. Le temps ne vient-il pas de déposer, avec la haine, l'esprit de domination?

Il exista jadis une multitude de patries différentes dont les citoyens se faisaient constamment la guerre. Peu à peu, les mariages et les conquêtes les aggloméraient. Au temps deFrédégonde,rAustrasien détestait le Neustrien, avec une haine au moins égale à celle qui anime les éphébes des Sociétés de gymnastique contre les Allemands. Aujourd'hui, rien ne subsiste de ces querelles. Le duc de Bourgogne tenta longtemps de nuire au roi de France. Sommes-nous pas les frères de Bourguignon?

Une loi ethnique veut que les petits Etats disparaissent pour se fondre en de plus grands. Les forces s'allient à mesure qiie la barbarie décroit. Un Provençal, un Basque et un Picard sont trois hommes fort divers, autrement divers que le Parisien et le Berlinois. Cependant, ils vivent sous le même drapeau des siècles, et, se plaisantant, ils se chérissent.

Ainsi la haine ira s'effaçant des nationalités; et l'abolition des patries s'annonce comme le processus scientifique d'une vérité de l'histoire. Détestant la

patrie, on embrasse riiumanité, la seule nation.

Il existe aujourd'hui peu de motifs de guerre. Qu'un ivrogne insulte un drapeau ou brise un écusson, l'honneur des peuples n'en souffre plus. On le vit bien lors de l'affaire d'Aigues-Mortes. Nos chauvins ne désirèrent pas envahir l'Italie et massacrer des milliers d'hommes, parce que l'émeute de Rome avait abîmé l'écusson de notre ambassade.

La cause sérieuse du conflit provient des crises économiques. Les gens d'Italie, menacés de famine, pourraient assez justement surgir en armes contre ceux qui les mènent au fléau.

Or, le libre-échange supprimerait cette cause de la Douleur des peuples.

L'anarchie demande à ce que l'on pense moins particulièrement, à ce que l'amour unisse les humains. Ces conflits d'intérêts nationaux sont une triste misère, si l'on songe que les deux tiers du globe en friche nourriraient facilement, après culture, cinq fois la population de la planète.

Mais, pour établir cette culture, de puissantes machines devaient être construites, des bras forts utilisés. L'anarchiste ne refuserait pas le service militaire si, au lieu de tourner vainement, un fusil aux mains, sur un champ de manœuvres, durant trois années, il vouait sa jeunesse au bonheur des hommes, dans les plaines des Amériques, sur les plateaux africains, à travers le steppe etlabrousse de tous pays, afm d'ouvrir le sein de la terre et d'y semer le grain.

Les millions d'adolescents qui se désolent à suivre des cours de meurtre, se réjouiraient, en travaillant les sols vierges, de multiplier la vie.

De telles pensées font frémir de désespoir et de colère les cœurs francs. Elles incitent à nier la pa-

trie, à prêcher la révolte, à lever même l'épouvante de la mort contre ceux qui, n'ayant qu'à consentir, repoussent l'amour universel et le bonheur social, tangibles dès demain pour les hommes de bonne volonté 1.

\. DaDs le même esprit, l'idée de fédération provinciale peut avoir d'excellentes conséquences.

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