LA VERRERIE OUVRIERE
La fête du quatrième Etat qui animait un dimanche la ville d'Albi marquera une autre date considérable dans l'histoire des évolutions sociales. Le travail devient en même temps le capital. Il peut se dire une puissance forte par soi-même. Cette impression de vigueur certaine émane de toutes les figures réunies autour des tables, planches jointes à des ais de bois brut et qui supportent la vaisselle du banquet socialiste fêtant Touverture de la Verrerie ouvrière. De ces faces de travailleurs, fraîches, rasées à la perfection, nulle colère ne semble prête à jaillir.
Vêtus de complets plutôt cossus, de linge net, portant à la boutonnière le sobre emblème rouge, ils parlent bas entre les bouteilles de vin acide. Ils ne sentent pas le besoin de déclamer, ni de pourfendre. MM. Jaurès, Millerand, Rochefort surent inspirer à leurs disciples cette confiance calme en leur avenir. Et, de fait, ces immenses bâtiments de la fabrique nouvelle alors inachevée, ne sontils pas un monument de victoire pacifique ?
Le donjon de la cheminée lève sa tour rosée dans le clair soleil, dans une chaleur douce; de grosses guirlandes de buis que piquent, par places, des fleurs roses, enlacent ce donjon du travail, s'élailcent de mât en^mât, retombent et se relèvent, de-
vieiinenl couronnes de triomphe, courent le long des façades,- sur le crépi encore frais qui assemble la brique et la pierre vers les cintres des portes. La guirlande unifie dans sa verdure éternelle les bannières rouges des diverses sociétés où des lettres d'or annoncent : <( Cercle socialiste », « Ni Dieu ni maître », etc. ; devises guesdites, blanquistes, allemanistes, des énergies ouvrières.
Au cours du festin, où s'attablèrent sept cents personnes, pas un cri, pas un rire trop fort ; des gens simples et résolus se réjouissent moins qu'ils ne se constatent solidaires et courageux pour édifier la fortune du pauvre.
Point de table d'honneur : démocratiquement, les leaders parlementaires s'assoient contre la manche de l'ouvrier manchot, qu'un engrenage amputa.
Voici le cimier de cheveux blancs qui impérialise le profil net de Rochefort, sa pâleur aristocratique, son sourire malicieux. Non loin de lui, la face large et barbue de M. Jaurès donnerait mieux la sensation d'un industriel heureux en affaires et content de voir ses laborieux amis, que celle d'un fougueux tribun imbu parfois de mysticisme, toujours voué à l'harmonie miraculeuse de son éloquence. Sous le feutre, M. Gérault-Richard, gras, clair, semble de ces buveurs rabelaisiens chers aux enseignes de la Renaissance, suspendues devant les hôtelleries ; et ce même feutre couvre sept cents autres têtes saines, fraîches, obstinées, barbues.
Avec élégance, les servantes agréables passent les plats, versent l'eau dans les bouteilles mises à la gueule d'une pompe provisoire. Les couleurs de leur corsage égaient. Tout cela est de bon ton, point criant, ni déclamatoire au soleil tamisé par
la tente verte. Sur le volant qui bientôt tournera, la guirlande de buis et de fleurs roses entoure le cercle de fer dispensateur de la vie aux machines. Non sans orgueil, les visages s'orientent vers ce cœur de la fabrique qui va battre pour- récompense de l'effort créateur de la fraternité. C'est la calme satisfaction du résultat obtenu.
Lors du cortège, dans les rues, autour des bannières de velours bleu, derrière les musiques, les orphéons, les fanfares, en vain, la gendarmerie trotte, caracoie, coupant la foule; les épaules ne se haussent même point dans leurs complets sobres. Les travailleurs marchent serrés en silence et la population de la ville ne s'étonne point. Que restet-il, à ce spectacle, des invectives officielles contre le socialisme, de l'appel à la résistance, contre les énergumènes, les partageux, les fous? Ce sont de petits bourgeois qui défilent, le gilet barré d'une chaîne d'argent ou d'or, de petits bourgeois bien sages, sûrs de leurs droits. A table, on les croirait plutôt réunis pour l'apothéose de quelque ligue du petit commerce contre l'impôt des patentes, si, deci, de-là, n'apparaissaient, subitement, les mains, mais les pauvres mains couturées, entamées, crevassées, désonglées. Des sillons noirs les creusent; il manque des phalanges; des doigts pour jamais se recourbèrent sur la fracture de l'os. La crasse du fer pénètre durement entre l'ongle et la chair si nettoyée, si lavée pour la circonstance.
Elles attestent toute la douleur, tout l'effort et toute l'injustice, ces mains de labeur; mais, seules, elles distinguent le travailleur de ceux qui le défendent. C'est aussi pauvre d'allure, aussi fruste de manière, mais noblement simple, cependant, que, par devant ses électeurs, un Labussière étriqué dans un paletot de ratine, et sa face comme martelée par
un fer, a la cavité des yeux, a répatement du nez, a tout l'aplatissement du visage humble et malheureux.
Ailleurs, voici M. Goûtant, solide géant dont les cheveux bouclés dépassent le haut feutre dur et dont le nez rougi appelle l'allusion; M. Sembat arbore une barbe rousse, une chevelure noire et dure sur une tête carrée, comme une boîte, que le binocle ne peut anoblir.
Les corps massifs ou piètres, les gestes timides^ gênés, se dissimulent mal sous des pantalons gonflés aux genoux, sous les vestons plissés; la sueur des cous mouille les cols qui gondolent malgré de sottes petites cravates bleu-ciel recouvrant un cartonnage détraqué.
Autre type de leader est M. Vaillant, vieillard recroquevillé dans sa redingote noire que les pellicules blanchissent et dont la barbe grise ne masque pas un nez rouge, monstrueux, ombré par la forme haute du chapeau. On dirait un professeur de septième au collège de la province.
Dans de petites redingotes courtes, dans les fourreaux étroits de pantalons noirs, des travailleurs voûtés le suivent. Ils ont des cous trop maigres issus de cols trop larges, et tous s'acheminent vers les constructions neuves de la verrerie où des pancartes bleuâtres désignaient par dessus les portes ce qu'allait contenir telle partie du bâtiment inachevée : sable, moules, machine, et générateur.
Aussi bien, cette docile bourgeoisie ouvrière ne supporte-t-elle point que les choses admises par son expérience puissent être trop violemment contestées.
Au toast que prononça Rochefort, le dessert venu, un citoyen Pascaii, délégué dés cartonniers parisiens, ayant voulu contredire avec trop d'ardeur, fut irtimédiatement hué et sans ménagements. Gettè
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manifestation de toute sympathie dévotieuse pour le grand tombeur de pouvoirs aida l'émoi réel quand advint la cérémonie principale du jour.
Devant l'un des fours achevés, une torche rouge, munie d'étoupes, fut remise à Rochefort qui, par elle, alluma la paille posée contre la porte. La noblesse de son geste justifia le cri d'enthousiasme ; l'immense acclamation : Vive la sociale! monta dans l'édifice, s'engouffra dans toutes les routes, s'éperdit vers la campagne muette.
Durant l'après-midi, les Sociétés de gymnastique défilent gaiement, bannière et clairons en tête. De tout petits garçons habillés de chemises rouges, de ceintures bleues, de culottes blanches marchent par rangs; la population se môle, jeunes filles en toilettes de dimanche, bourgeoises heureuses de leur apparat.
C'est avec des bébés aux bras que les mères, les pères retournent au meeting du soir sous l'œil inutile des gendarmes, entre leurs patrouilles qui n'intimident pas, malgré les bottes à l'écuyère, les sabres, les sauts des chevaux.
La très vaste cour de la verrerie s'emplit dès quatre heures de trois mille personnes au moins. L'estrade est au pied du donjon de briques, clair et rose sous le ciel ami. Parmi là' guipure tuyautée de leurs coiffes, les têtes des vieilles femmes sourient édentées; deux mille feutres noirs se massent audessus de faces attentives ; il y a, surnageant làdessus , des fleurs aux chapeaux de femmes . Plusieurs toilettes fraîches illuminent l'amas noir et gris des hommes; des bébés crient ou pleurent sur les bras des mères.
Au-dessus, flottent les banderoles rouges et leurs lettres d'or : « Prolétaires de tous pays, unissezvous » et les guirlandes de buis se balancent, de
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mât à mât ; il en pend des lanternes vénitiennes comme autour de l'estrade; là, un buste minuscule de liochefort mis sur un socle au milieu du donjon de la cheminée, semble le symbole de la force volontaire si grande pour produire dans la minuscule vie humaine. Les lettres R F le flanquent.
Le premier, M. Gérault-Richard, sur la tribune, annonce l'adhésion à la verrerie ouvrière de 748 syndicats, de 122 groupés, de 163 municipalités, de 63 Sociétés coopératives. Puis les mains jointes et la parole émue, Rochefort annonce que de grands distillateurs ont promis leurs commandes, des banquiers un prêt notable sur le gage des bâtiments de la verrerie.
. U Intransigeant ouvrira une nouvelle souscription. Dé l'argent manque encore, mais tout ira. Accoudé sur la balustrade, il parle paternellement sans phrase; et c'est une majesté.
Ensuite, discourt Hamelin, administrateur du comité d'action de Paris ; il semble un officier en civil, n'était l'abominable cravate au cartonnage défectueux que décidément les socialistes chérissent.
Sa médiocre éloquence se hâte, bredouille, ânonne, se fond dans les cris publics : « Vive la révolution sociale 1 Vive Jaurès !» A la tribune, l'orateur, gros, violent possède le don d'émouvoir en paraissant souffrir de sa conviction; la voix pleure, les mains élevées au-dessus des cheveux courts tremblent. L'index se hausse et s'abaisse, menace.
Le soleil mourant teint de rose sa large face carrée sur le petit col blanc. Habile, il loue le travailleur, il s'émeut de sa vaillance dans la lutte sociale ; il verserait des larmes sur tant de courage, sur celui des femmes qui soutinrent leurs maris pendant la lutte, de ces femmes qui toute une nuit, au nom-
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bre de 3,500, chantèrent sinistrement la Carmagnole, devant l'usine de M. Rességuier, à Garmaux, dans l'ombre froide et lugubre. Sa figure grimace de douleur réelle dans le cadre de la barbe courte et laineuse. 11 ne dit point des choses très profondes mais simples, et sa musique donne plus de chance au succès que les raisons démonstratives un eu trop absentes.
Succède, après les salves d'applaudissements, un petit homme blond, pâle, au veston gris, et dont la voix grêle détonne devant la majesté du ciel qui s'obscurcit. Autour de sa maigreur et de son embarras, les lanternes de papier s'allument;; il vient au nom de ceux qui luttent à Rive-de-Gier.
Un joli garçon brun, à forte moustache, le remplace et s'évertue parmi les lanternes qui brûlent. Il apporte l'adhésion de trente-cinq Sociétés coopératives.
D'autres défilent pour la même mission à la barre de bois blanc. Ce semble la grosse préoccupation de fournir à l'usine une clientèle solide. On peut dire que l'espoir se réalisera. Vieillard à bonne figure bénisseur, la barbe et les cheveux blancs coupés ras, M. Flaissières, maire de Marseille, apporte le salut de sa ville, se glorifie à foison, étend les bras autant que le permet la lourdeur de son pardessus riche. Comprenant le trait juste de cette journée, il félicite les femmes de la bourgeoisie assistant en évidence et fort enthousiastes au meeting. Certes, le socialisme conquiert . en ce jour son droit de bourgeoisie. Le prolétariat capitaliste et possédant s'afhrme avec sagesse, — et d'autres encore succèdent qui parlent ou lisent malaisément.
De plus en plus, les lanternes s'incendient autour des orateurs.
Au loin, la ville s'illumine.
M. Vaillant, avec une petite voix claire, récite des félicitations au prolétariat. M. Syncholle, vice-président du Grand-Orient, confère la sympathie maçonnique à l'œuvre, à la discipline et à la vertu des collectivités. « Unissez-vous », conclut son discours.
Il n'y a plus une seule lanterne intacte.
L'ordre du jour acclamé, la foule vide l'espace, les enfants rient, les mères jasent. Tout ce monde de calmes petits bourgeois rentre dans ses demeures, non sans acheter de petits singes de peluche rose et des violettes artiticielles aux marchands des éventaires.
Dans la vieille ville d'Albi, c'est un soir de dimanche tranquille; les cafés se comblent, les révérences s'échangent; seuls, les gendarmes, contradiction ridicule et tumultueuse, galopent par pelotons depuis l'admirable silhouette de la cathédrale jusqu'à l'altitude rose du donjon industriel assombri dans ses guirlandes. Aux deux bouts de la ville, également en briques roses, la cathédrale catholique et l'usine socialiste élèvent leurs masses; l'une date des vieux siècles, œuvre admirable de l'enthousiasme pieux, l'autre datera de demain.
A la descendance du même peuple, à sa même énergie perpétuée par les siècles et les atavismes de la race, l'Usine devra de recréer les espoirs plus positifs des hommes et leur enthousiasme pour la fraternité humaine. A peu de distance, le vieil idéal mystique au paradis d'outre-mort regarde naître l'idéal nouveau du meilleur sort terrestre.
TROUBLES A GARMAUX
Une demi-heure environ avant l'arrivée du train (fui devait amener d'Albi à Garmaux les députés socialistes accompagnant MM. llochefort et Jaurès, la gendarmerie charge avec une brutalité extrême à travers la rue de la Gare, déblaie cette voie de tous ceux favorables au fondateur de la Verrerie ouvrière, cependant que les employés de M. Rességuier, munis de sifflets à roulette, se massent derrière les grilles fermées de l'usine Sainte-Glotilde.
La nuit commence à venir, il est près de six heures.
Dans Garmaux, mal éclairé, ce sont des cris de femmes poursuivies par les gendarmes à pied, des coups de sifflets issus des fenêtres du Gercle républicain où les gouvernementaux se tiennent, des huées de socialistes répondant des trottoirs.
Au grand trot, les gendarmes passent par groupes de sept ou huit. Les chevaux montent sur les trottoirs, on refoule les passants dans les portes. Des blouses blanches éclairent l'ombre, disparaissent, le trot des chevaux retentit de partout.
Forcés par les gendarmes à quitter la rue, nous montons à un premier étage, et sous, le ciel de crépuscule, nous pouvons suivre les allées et les venues de la cavalerie qui « fait la rue, », comme au-
trefois, lors des campagnes électorales, on « faisait » une salle de réunion publique.
Soudain, une charge nouvelle passe au galop, et nous apercevons derrière elle un groupe de personnes fort nombreux qui suit M. Jaurès.
Mais une seconde charge survenue par derrière disperse cette foule, rejette contre les murailles les personnalités socialistes. Beaucoup de gendarmes ont la carabine au dos; on voit leurs gestes briller par les galons des manches. Les vivats des socialistes et les sifflets des gouvernementaux se croisent.
Ce sont des ombres qui se heurtent, qui tombent; des remous de gens en groupe serrés par' la cavalcade, sortent de l'ombre, y rentrent, faiblement éclairés sous les rares becs de gaz. Par des rues transversales, nous gagnons la place Gambetta, vaste étendue où un cirque forain, cet après-midi, campa.
Au bout, se trouve le Cercle d'études sociales. Un banquet y est préparé pour M. Jaurès et ses amis. Dans la cuisine du restaurant, prés de vingt poulets rôtissent à la chaleur du four; un homme est assis sur une chaise. Renversé par un cheval, il a été foulé aux sabots. Quelques gouttes de sang rose tachent sa chemise. Il souffre au crâne et à la jambe. C'est un hère lamentable et malingre, à demi chauve, sans force visible.
Les poulets rissolent dans leur graisse. Ace moment, entre M. Jaurès; la sueur inonde sa large figure franche. A grand'peine il respire, serré par ses amis au milieu des 150 couverts préparés pour le festin modeste, que supportent des tables longues, étroites et blanches, chargées de miches et de bouteilles pleines. Le leader, encore pâle, conte comment il eut une première bagarre à subir en face de l'usine Sainte-Glotilde.
Des ouvriers de M. Rességuier, les nouveaux venus embauchés depuis la grève dernière, ont envahi l'auberge qui accueillait la fanfare municipale dépossédée de ses instruments par les gendarmes dès qu'elle avait voulu saluer de la Carmagnole le député de Garmaux, MM. Antide Boyer, Vaillant, Sautumier, Garnot, Walter, Leygues, etc. On dit que, pour permettre à ses ouvriers cette manifestation, la direction de la verrerie Rességuier a fait arrêter le travail devant les fours. Naguère, pour bien disposer son personnel, elle avait doublé la paye du mois.
Chargé sans cesse par devant, par derrière, le groupe qui accompagne M. Jaurès, traverse malaisément la ville. Mais comme Galvignac et des amis socialistes avaient pu le rejoindre vers la place Gambetta, les évolutions de la cavalerie se lirent plus dangereuses. Un moment séparé de tous, il dut se protéger du tronc d'un arbre. Le galop des bêtes le frôla. Gomme il se réfugiait sur un trottoir, les masses sombres des chevaux arrivèrent encore sur lui et en passant un sous-officier lui cria : « Mais entrez donc quelque part, messieurs, ou il va arriver un malheur! » indiquant ainsi la nature de sa consigne que l'effusion du sang ne doit point infirmer.
Le quartier de la rue où se tient la réunion est bloqué par la gendarmerie.
Trois mille ouvriers environ emplissent le grand local de la Ghambre syndicale, aux murs nus hauts, éclairés par les guirlandes de lanternes vénitiennes l)leues et rouges.
Au commencement de la séance, la lutte est entre les socialistes, chantant la Carmagnole, et les progressistes, munis de sifilets. Le jeu de ceux-ci est atténué par le cri profond et sincère des socialistes.
Des femmes apportent deux bouquets de fleurs rouges à Jaurès. Les femmes sont très énervées; elles sourient, elles acclament Jaurès et la Sociale, sous les mouchoirs blancs, en pointe, qui les coiffent.
La bataille, agite le lac de tètes blêmes, de têtes jeunes. Des poings s'abattent sur un cou blanc et musculeux, entrevu parmi les buissons de bras levés. La houle des épaules se meut, se hausse, bat les murailles. A l'ombre de feutres, des dents rient sous des moustaches noires, rousses. Il vibre de l'enthousiasme et de la haine sur cette lutte hérissée de poings maigres, de faces vociférantes, de têtes dressées.
Enfin, à une minute d'apaisement, le maire de Marseille, M. Flaissières, prend la présidence. On expulse les siftleurs à coups de poing.
M. Jaurès peut parler. Très énergique, il couvre le tumulte de toute sa voix. Il peut alors dire le triomphe de sa faction sur celle de ses adversaires, car le bruit des sifflets a presque disparu.
Mais, dans la rue, les combattants ayant arraché un couteau de cuisine des mains d'un mouchard, ce couteau est porté sur l'estrade et remis au commissaire spécial. Les gendarmes font irruption et remplacent les siffleurs, pour empêcher la réunion. On évacue la salle, bientôt uniquement remplie de rangs de gendarmes en manteau.
C'est alors, sous les girandoles de lanternes vénitiennes, rouges et bleues, le silence entre les quatre murs décrépits, et le dos des gendarmes, sages, sombres, qui entrèrent sans que le commissaire de police les eût priés, comme s'ils obéissaient à des instructions occultes et bien supérieures.
Aussitôt, des hommes, grimpés sur les échelles
détachent les lampes, les lanternes de leurs fils de fer, et puis soufflent. C'est fini.
La malice de M. Rességuier et la brutalité des gendarmes assurent de nouveau, à M. Jaurès, la députation de Garmaux.
M. Henri Rochefort \ qui était venu pour présider la réunion publique du soir, vit sa voiture entourée par les ouvriers de M. Rességuier et les progressistes et dut, pour parvenir sur la place Victor-Hugo, laisser les chevaux rebrousser chemin. Deux ouvriers furent grièvement blessés à coups de couteau. Plus tard, M. Jaurès interpella à la Chambre. En lui répondant, les ministres mentirent. Ils nièrent tout : la brutalité des gendarmes, le sang des blessés, et la manœuvre tragico-comique du couteau de cuisine découvert par un mouchard bénévole pour fournir le prétexte d'interrompre la réunion. Ils mentirent.
1. On ne comprend pas du tout pourquoi, dans l'affaire Dreyfus où l'iniquité des conseils de guerre se manifesta monstrueusement, Henri Rochefort, la première fois de sa vie, a pris le parti des Forts contre les Faibles, de l'Injustice contre la Justice (Janv. 1898).