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PHYSIONOMIE DES GR,ANDS

Contre une maisonnette portant écrit sur la traverse de sa porte à claire-voie le nom de BljouCotlage, l'église de Saint-Raphaël, minuscule, s'élève en forme de croix, construction recouverte de tuiles roses noircies. Son clocher n'a guère d'importance entre les arbres environnants. Et c'est autour d'elle, dans la petite ville de Kingston, sorte de Saint-Gloud oudeBougival, que, chaque dimanche, les commis de Londres, les soldats cambrés dans leurs tuniques écarlates viennent avec leurs maigres amoureuses vêtues de corsages blancs, parées, sous le chapeau d'homme en paille, de lourds chignons. Les cyclistes aussi viennent déjeuner, par bandes, de salades arrangées avec des tomates et du fromage de Ghester. Un jour, la princesse Hélène d'Orléans s'y mariait avec le duc d'Aoste.

La ville de banlieue arborait les drapeaux italiens et français à tous ses Windows. De faite à faîte, des cordes retenaient les couleurs flottantes de pavillons divers. D'innombrables jeunes filles en blanc, accoudées aux fenêtres ou assises dans les vitrines des boutiques pour attendre le passage 'les princes, tendaient de petites figures blanches ot roussottes, aux dents proéminentes, en riant vers 'Gux du cortège.

Par la rue poudreuse défilèrent, à pied d'abord, les royalistes venus par les trains spéciaux organisés à la gare de Waterloo. 11 y eut des hommes grisonnants, au retour de la vie, abîmés par la défaite de leurs espérances. Sans doute, beaucoup quittaient des provinces françaises lointaines. Leurs redingotes élimées les habillaient d'une apparence de vertu traditionnelle. Ils haussaient des fronts nobles, des tailles cavalières, des nez d'aigle. Ils s'admiraient évidemment pour leur constance. Ils luttaient encore, en eux, contre la malice incomprise du Temps Positif. Trop simples pour acquérir de la science, en vieillissant, ils restent navrés de reconnaître que rien ne répond plus dans les cœurs des hommes nouveaux à ce qu'ils entendent soupirer dans les leurs, d'auguste et de suranné.

Vraiment, ce sont des hommes de foi, ces hobereaux grands et secs, pauvrement vêtus, qui, dés la grille de Saint-Raphaël, ne se fâchèrent pas des regards sévères et méprisants dont les jugeaient les jeunes hommes du service privé. Royalistes, ceux-ci, parce qu'il convient de l'être pour compléter le prestige d'une existence prise par le jeu de polo, l'écurie de courses, le bac, et les rivalités du Jockey-Club.

Vu la circonstance, on avait vêtu quelques-uns de ces gentilshommes d'habits bleu sombre à revers de moire azur et à boutons d'or frappés d'armoiries qui les assimilaient aux domestiques ordinaires du duc d'Orléans. Sa livrée est pareille, sauf le criard désaccord des teintes mises aux revers du drap. Sans se méfier de cette royale insolence, les gentilshommes de service se pavanaient avec importance, s'affairaient, essuyaient la sueur qui abîmait leurs fronts, très à l'aise, en plein or-

giieil, sous la bâche à grosses raies rouges couvrant l'allée qui, de la grille extérieure fermant le square de l'église, mène au seuil. Autour d'eux, et timides, comme une foule maintenue par des surveillants, une trentaine de clubmen, gantés de blanc, bottés de vernis, le chapeau haussé sur la canne pour le préserver des coudes, se tenaient sages et muets; et puis, dans l'église prde, entre les stalles de bois vernis, usées par bien des mains prolétaires, de claires toilettes en soies presque unies, lumineuses, des figures de dames cavalières sous les fleurs des tout petits chapeaux surmontant les ondes douces des chevelures, des lueurs venues des vitraux pour tomber en éclats de feu sur les cassures des moires, pour se jouer sur les peaux orangées des jeunes filles blondes.

A leurs bancs, les ambassadeurs plastronnes de croix, de chamarrures, le bicorne sous le bras, vieux, gibbeux, accablés de leur gloire, de leurs habits pesamment brodés d'or, de leurs épées malencontreuses pour leurs mains inhabituées à s'en servir. Parmi les princes, des têtes jeunes et pâles, peignées, traversées par une raie de nuque entre des cheveux collés à la pommade. Il s'y rencontre des lanciers, des hussards, des hommes à casques, à schapskas, à colbacks. Tous les uniformes du temps jadis, avec leurs plumets propres à terrifier un ennemi naïf. Les cous sont sertis de cols d'or, les bras sont chargés d'épaulettes dont les crépines métalliques se prolongent jusqu'aux coudes parmi les trôtles d'or enlacés aux manches desdolmans et des tuniques. Timides, roses, naïfs, aveiî l'air de collégiens émus dans un si beau monde, ils se tiennent sages devant l'autel, sans oser trop regarder, par l'intervalle des feuillages de palmiers, si vient, enfm, la princesse Hélène, l'attendue.

Cependant, sous les drapeaux verts et blancs, et roupies, et tricolores, sous les banderoles bleues où paraît la harpe héraldique des bardes du pays de (lalles, sous les lions armoriaux dressés dans le champ d'azur des bannières, sous le pavoisement des banderoles agencées à des cordes tendues, de faîte à faîte, les petites maisons de Kingston sont lumineuses de jeunes visages penchés à tous les Windows, par toutes les fenêtres à guillotine, et saluant de clameurs la daumont du prince de Galles, aux postillons bleus que précède un piqueur à l'habit écarlate, au chapeau de haute forme galonné d'un or large.

Dans la poudre du chemin, l'attelage court, suivi d'une file d'autres. Au bas des maisons gentilles, fleuries d'espaliers de roses et de glycines, il se presse des rangées d'enfants, de jeunes filles, de cockneys en chemise de flanelle, en bas d'Ecosse, en culottes, qui lancent le « hurrah ». Tout noirs, les policemen, calmes sous leurs casques de drap, et dont la jugulaire souligne la moustache, poussent doucement, avec des « please, sir », ceux qui envahissent la chaussée.

Au trot de leurs attelages souples, les landaus se succèdent. Ce sont les voitures de la famille royale d'Angleterre en demi gala, cocher rouge, valet de pied écarlate... Les policemen, à cheval, galopent. Les petits garçons jettent leurs casquettes. La Tamise rampe sous sa peau grise entre les herbes et les embarcadères de bois ciré.

Les pompiers de Kingston, montés sur leurs échelles de sauvetage, leurs grandes échelles rouges, ont salué la file des voitures, comme en une fête de village français. Les boutiques exhibent, derrière les vitres de la devanture, des familles anglaises^ deî^ mèreB grasnes et lourdes^ des fille;^

l^^tes, des messieurs minces dont le nez bourgeonne au-desàus delà moustache étroite et qui tombe comme pour cacher, par pudeur, l'obscénité de la lèvre.

La première voiture du cortège arrive à l'église. Le duc de Teck en descend, beau monsieur barbu, kibillé en volontaire de la Reine, avec une tunique rouge, une casquette d'or. Dans un bruit de soie, les femmes de sa famille le suivent. Puis, c'est le prince de Galles, lourd, aimable, bon enfant, avec sa grosse face sanguine poilue de blond, et sa calvitie, et son dos énorme dans la tunique écarlate. Il salue, rit, serre des mains, enfonce dans l'humanité des clubmen son dos énorme, traversé par le raban bleu de la Jarretière. Belle et fine, et paisible, la princesse de Galles, en robe légère rayée de noir et de ])lanc. descend parmi les gentilshommes de service, qui, après des courbettes, lui baisent la main. Et, de la petite somme de gens massés là, les regards se concentrent vers celui de la princesse, pour être reconnus. Si elle avance une main, dix s'offrent ; si elle tente l'essai d'un sourire, tous sourient. De. la consternation blêmit le visage de ceux qu'elle ne remarqua point. Les autres exultent. Les jeunes princesses de Galles, admirables et blanches, ont des cous frêles, qu'on dirait exsangues, comme des tiges de Heurs, dans les cols gemmés des robes en clarté.

Et les landaus défilent, dégorgent le duc de Gonnaught. solide Anglais impérieux; le duc de Cambridge, vieux, dont les viscères et le ventre flot- Umt au large parmi sa tunique de général anglais, comme ses yeux dans la peau flasque des paupié-

- res ; la duchesse de Saxe-Gobourg, grande femme à bajoues violacées, mal attifée d'une robe très ViellG ; l'ambassadeur d'Italie, des jeunes filles ro"

ses, timides, exquises, insexuées dans leurs fourreaux de soies étincelantes et qui n'osent avancer parmi ces regards, ces hommages, se heurtent aux pieds, aux marches, manquent de choir et vont s'évanouir. Voici l'ambassadeur d'Allemagne^ le torse traversé d'un grand cordon jaune ; et ceux du Portugal, olivâtres, avec des bicornes à plumes blanches ; la duchesse de Gonnaught, en toilette rigide et rose. Gela continue, escorte illuminante de hautes femmes nobles, mais viriles et laides de visage, qui entraînent après soi les plis des soies vers la toute petite chapelle encombrée de palmiers et de guirlandes de feuillages où paraissent des roses fortes. On aperçoit des déesses sculpturales, et de grosses dames qu'on eût dites enlumirxées dans les charcuteries. Enfin, la comtesse de Paris descend, en costume de veuve, crêpe gris clair, avec un chapeau à brides, d'où tombe le voile gris. De son grand nez qu'elle abaisse, qu'elle lève, elle signifie, à l'un, à l'autre, sa prédilection. Difficilement, sous les baisers aspirant à sa main, elle gagne la chapelle; derrière, la princesse Hélène d'Orléans, grande et aux longues joues. De ses grosses mains enfilées dans des gants blancs à manchette, la fiancée retient son bouquet. Haute, robuste, le sourire anglais, elle semble très satisfaite, et va s'agenouiller en haut à côté du duc d'Aoste voûté, jaune, biencoifïe de ses cheveux noirs, graissés.

Gar il semble bien, à voir ces personnages illustres réunis dans les stalles en bois ciré de la médiocre chapelle, que rien n'est plus de la royauté que l'étiquette et les préséances. La fortune ellemême a fui. On note des uniformes dévorés, des plumes émoussées sur les bicornes des ambassadeurs ; et les hurrahs du peuple massé sur la route, on sait trop que c'est là le seul plaisir de

crier avec le libre jeu des poumons. Trop de fois l'acclamation a salué la tête tombée sous l'arme du bourreau.

Aussi, par les pelouses étriquées entourant l'église, les invités de moindre rang prennent des allures de gentlemen inofïensifs assemblés pour une iorte de garden-party. Les élégances sont favorables, les guêtres blanches éclatent sur les bottines fprnies. Les monocles se balancent au bout des >rdons de moire. Les jeunes filles blanches se rcourbent dans les robes de soie pâle. On échange des sourires d'indulgence et de bienvenue.

Dans l'église, au bout des colonnes à filets bleus et roses, après les vitraux mesquins de verre dépoli, et de verre coloré alternatifs, le prêtre irlandais, Morlez, vieillard en extase, officie.

La princesse Hélène, courbée dans les cassures de sa robe blanche, supplie instamment le ciel. De quoi ?

Après les chœurs, les harpistes, l'élévation pour laquelle s'agenouillent les gentlemen des pelouses et les hobereaux élimés, le cortège se reforme, quitte le chœur, l'église, passe entre deux rangs de fillettes voilées de gaze, et qui sèment, sous les pas des mariés, des roses. L'une, petite fille pâle, émaciée, a des lunettes.

Le duc d'Aoste est en pleine lumière : c'est un garçon malingre, habillé en militaire italien. Le front est ridé, le teint bilieux. Ses dents mordent la lèvre inférieure. Il redoute les marches et craint de tomber. A son bras, la princesse Hélène, rose, contente, sourit, sans s'apercevoir de sa grosse main blanche sur l'uniforme noirâtre.

Le premier, il se met en voiture, de par l'étiquette, malaisément. La princesse le rejoint. Les portières claquent. Le valet de pied bleu de roi,

le cœur fleuri d'orchidées blanches, grimpe sur le siège. Et tous les gens suivant, font escorte.

Après, c'est le duc d'Orléans, porté sur sa chaise par des hommes en livrée bleue; lui, fort gaillard, calme, à la courte chevelure dorée, à la barbe soyeuse sur les joues purpurines. Il sourit de droite et de gauche. Avec peine, près de la voiture, on lui glisse un pardessus sans qu'il puisse quitter la chaise-lit. On le hisse, on le pousse :il grimace. Le duc de Luynes le tire en ajustant aussi son paletot. Du fond des pelouses, les vieillards sont accourus, vieux hobereaux titubants, sourds et goutteux, clubmen l)ien peignés, dames en atours de soie pâle. Et tous les regards se lèvent, se dardent, doublent de feu dans les yeux ternes des vieillards, pour admirer cet être humain qu'on pousse, qu'on installe, qu'on hisse, celui qui ne peut plus marcher sans souffrance, ce symbole réel et vivant de la royauté française.

Dehors, attendant le prince de Galles, le peuple anglais acclame.

Au long des routes blondes que bordent les cottages rouges, habillés, pour la façade principale, de lierre sombre, les habitants de ces jolies maisons de plaisance agitent, au passage des landaus emmenant la noce vers Orléans-House, leurs mouchoirs blancs. Contre une barrière de sapin verni, toute une école de petites filles, en tabliers de batiste écourtée, S3 perche, en cambrant des corps frêles, en riant de leurs bouches rondes armées de dentures fraîches.

Nous avons quitté Kingston, et ses oriflammes nombreuses. Nous avons laissé son arc de triomphe suprême qui porte, sur une surface de toile, en lettres rouges : « God ôlcss Ihe royal pair; Dieu bénisse le couple royal. »

Le soleil alourdit les feuillages di:us de noyers; il rend plus blême, sous la chaleur, le prince de Naples, pâle, mourant, écrasé par le casque de cuir que noient les plumes blanches d'un immense panache pleureur.

Chargés de broderies de métal, les lanciers, les hussards, que sont les princes, semblent dans les voitures de grands oiseaux accablés par leurs plumes et les dorures extérieures de leurs habits. Les splendides uniformes anglais excitent plus particulièrement la voix enthousiaste des misses en corsages blancs serrés par des ceintures de cuir. Les hurrahs bordent le chemin poudreux. Et ce n'est pas une foule agitée ni fougueuse, ni pauvre, mais cette habituelle multitude de personnes simples, à l'aise, portant une apparence de médiocrité tranquille, de vêtements propres, de teints lavés, de peaux tendues et nettes. Elle crie : « Hurrah! » par sport.

Des gentlemen ;âgés, en pantalon et chemise de flanelle blanche, le monocle à l'œil, saluent la suite du prince de Galles.

Twickenham, comme Kingston, est pavoisé de drapeaux anglais, italiens et aux couleurs françaises. Les jeunes filles rient : une barre de porcelaine blanche entre les ourlets rosâtres des lèvres courtes.

Et le long de ces maisons garnies de fleurs, entourées de sentes de sable rouge bien ratissé, tendues de rideaux pâles, fleuries, aux fenêtres en ;4uillotine, de plantes grasses, nous atteignons le parc d'Orléans-House. Les policemen arrêtent les voitures à la grille. Ou leur montre le carton gris •lui porte les armes de Savoie et d'Orléans en relief d'argent.

Après les courbures des gazons roussâtres et

quelques bosquets aux encoignures des boulingrins, l'on atteint cette demeure de la famille royale qu'elle ne possède plus. Pauvres, ils vivent chez autrui, reçoivent en garni et à l'hôtel. Orléans- Hous3 appartient à un entrepreneur de navigations. C'est une grande maison rectangulaire, habillée de lierre, comme ses voisines minuscules, et qui acquiert une allure de grandeur à cause de l'étendue des pelouses vallonnées, s'illimitant jusque à l'horizon des bois.

Au seuil de cette simple maison de campagne, dès le vestibule, les chamarrures des ambassadeurs, les casques des officiers italiens, les toilettes mauves, héliotrope, gris-perle, vert-d'eau, des hautes dames accueillent le regard. Entre les crédences, les domestiques anglais se roidissent, et tout de suite on est poussé vers des salles unies, nouvellement tapissées de papier liberty bleuâtre, où des tables dressées le long des murailles offrent aux visiteurs des volailles froides, des pâtés, des monts de fraises, des bouteilles de Champagne. Les grandes dames cavalières mangent debout, en vis-à-vis avec les laquais qui ne se pressent point de satisfaire cette centaine de personnes altérées par la chaleur de la chapelle étroite où l'on maria.

Des messieurs conquièrent les assiettes et les coupes, sans lâcher leurs chapeaux mis à bout de cannes et que rebroussèrent, malgré tout, les coudes, que recouvrit aussi la poussière. Par les baies du plafond le soleil insiste sur les têtes. Il y a, aux murs, de laides peintures bourgeoises, dues au pinceau d'amateurs sans dextérité; et, sous les vitrines, d'humbles assiettes à filet d'or, à bordures pourpres; enfin, dans les cartouches, au plafond d'une rotonde médiane, cette devise sage : « J'attendrai. »

Les messieurs s'inclinent, se montrent, bombent le torse. Les dames jasent, se reconnaissent et se présentent. Une toilette de moire verte, en cloche, cerclée par des zones de soie blanche où des bouquets pompadour saillissent, recouvre une dame quadragénaire qui s'empresse. Une autre personne vive, le visage déformé comme si l'idée d'un veau eût inquiété sa mère grosse, demande à tous venants son mari chargé d'une commission pour le duc d'Aumale. Elle s'ébroue dans sa robe d'acier; elle clame de son verbe impérieux. Madame d'Albyville qui tint, avec mademoiselle Appert, la traîne de la mariée, se poste au milieu de la rotonde et reçoit, plus reine que toutes, dans Sa toilette rigide et ample d'orfroi mauve, les hommages innombrables. C'est une tête aquiline, un peu virile, plate de joues, à la lèvre légèrement ombrée, une face volontaire et majestueuse d'impératrice byzantine; et ses mains, grandes, gantées de blanc, se ploient contre la taille, avec des souplesses rares. Et M. Hervé passe, oublié, poussiéreux, apôtre méconnu de toute cette horde somptueuse dont il dit la beauté, sa vie durant, aux peuples. La valeur de l'esprit ni le dévouement ne comptent devant ces oiseaux caqueteurs.

Gomme on les gêne en les regardant, un valet tire devant la table des ambassadeurs le double rideau bleu qui les dérobe aux indiscrétions. On ne voit plus le grand ministre de Danemark, en tunique écarlate, ni llusten-Pacha, l'octogénaire galant, courbé, blagueur cependant, coiffé d'un fez, et dont il est dit que, (îhaque soir, il interrompt son agonie, pour paraître dans le monde.

Au mi-chemin de la serre, tour à tour, chacun vient apercevoir, de loin, la table des princes, le dos du petit Montpensier, collégien sage, à grand

col, et qui n'ose manger, de peur de répandre les sauces, devant les princes des nations.

Soudain, les trois centaines de personnes s'écoulent sur les pelouses du parc. Les tziganes jouent l'air national italien, le God save ihe Queen, Vive Henri JV, des gavottes.

Et, cependant que sous les ombrages des grands frênes s'éventent les dames, la comtesse de Paris se montre au haut d'un escalier de pierre. Affable, dans sa même toilette de crépon gris pâle, la face forte serrée par les brides du bonnet de veuve, elle tend une main gantée de gris que viennent baiser les aides de camp italiens du duc d'Aoste. Ils tiennent au bras leurs casques à grandes plumes rouges, ils se courbent dans leurs pantalons gris, et agitent toute leur ferblanterie de mauvais goût.

Alors, la veuve descend le long des balustres, véritable reine.

De marche en marche, les somptueuses dames s'inclinent par retraits du buste dans les moires de leurs vêtements qui se cassent au soleil; elles se baissent pour mettre sur le gant gris le pieux souffle de leurs lèvres émues. C'est l'antique baisemains des cours.

Les fleurs éclatent sur les courbes illimitées des pelouses ; les lis saillissent des parterres de roses rouges. La maison verdoyante s'illumine de tout le soleil. Cuirassés de décorations, de brandebourgs d'or, étreints par l'écarlate, le bleu, le vert, le noir des habits guerriers, des jeunes gens blonds, élancés, timides, piétinent, avec la peur évidente de manquer de tact. Et de cela, pareils aux jeunes filles, ils rougissent en se pressant parmi les cloches frôles des robes vers le couple ducal maintenant apparu au bas des balustres de pierre.

Gracieuse, aisée, la princesse Hélène, plus haute

que son mari, offre la main aux courbettes des ambassadeurs présentés. Il y a une cohue de splendeurs, une touffe de chapeaux de fleurs autour d'elle. De ses joues lourdes, un peu longues, elle sourit facilement, montre de belles dents fortes, entraîne les longs plis blancs de sa robe sur le gazon. A côté d'elle, le duc d'Aoste, vert et sec, brun, bien coiffé, semble un collégien en effroi de cette première sortie, au grandjour de la popularité. Il relève mécaniquement, à chaque salut, sa lèvre ' supérieure sur les dents jaunes. Son schako armé d'un long plumet droit et blanc, le gêne. Il a des papiers dans sa main, il court presque après les shake-hand, pour rejoindre sa haute épouse indépendante, qui va, maîtresse, volontaire, heureuse. Lui, soumis, semble rancunier déjà de se savoir tel.

Maintenant, ce sont les préséances et l'étiquette; des inclinaisons de p0rsoi;ines heureuses pour se voir reconnues, et que la princesse salue en camarades.

Gomme une vaste corbeille de toilettes se forme autour du couple nouveau qui s'avance, à petits pas, vers l'horizon merveilleux, au son d'airs anciens.

Le prince de Galles, gros, lourd, bon enfant, entouré de diplomates, portant en sautoir l'a bande bleue de la Jarretière, converse gaiement avec le duc d'Aumale, fatigué, courbé, blanchi, en habit noir ouvert sur la trace rouge du grand cordon de la Légion d'honneur. En plaisantant, ils remontent les escaliers, et ce sont deux dos considérables, l'un rouge, large, fort, sous le bicorne qui incline, l'autre noir, étriqué, bossu, supportant une tête de vieil oiseau au duvet rare.

Loin, dans l'étendue des parcs, les invités.

nu-tête, ne bougent, admirent, se félicitent en soi de leurs attitudes, de leurs guêtres blanches, de leurs monocles suspendus au ruban de moire, de leurs filles pures et belles, chefs-d'œuvre de la vie entreprise.

Le duc d'Orléans et la comtesse de Paris reçurent, à l'hôtel, le soir de la noce.

Qu'on imagine une lourde bâtisse noire, dont les fenêtres ouvrent sur le cours jaunâtre et vaste de la Tamise. Ainsi qu'au Continental de Paris, les banquets corporatifs et les fêtes d'association se donnent là. Le prétendant y campe avec sa suite. Autour des tables arrangées pour satisfaire l'œil par toutes les magnificences, par l'éclat léger des fleurs rares piquées à profusion entre les vaisselles, les invités se retrouvèrent, dans les mêmes uniformes feuillus d'or, et les mêmes toilettes simples, parfaites. Quelques millions de pierreries luisaient au cou des femmes. La chaise roulante du jeune prince passait entre les rangs des hobereaux, hâlés par le soleil des Solognes, des Poitous, musclés par la vie saine des campagnes et par les chasses.

A toutes les faces s'épanouissait la même puérile satisfaction de se rencontrer là, « d'en être ». Et la fête entière laisse à l'esprit l'impression d'une assemblée de snobs, dépourvus de force politique, ou d'âme militante pour la plupart, mais enchantés, à cause de motifs mondains, par cet exil du roi, à côté de qui, seuls, les gens de vieille famille et quelques fournisseurs à larges crédits^ se peuvent mettre en décor de noblesse.

Jeunes filles timides, petits militaires rougissants, vieilles dames arrogantes, quinquagénaires solides se contant tout bas des plaisanteries de bons garçons. Triomphe de l'œuvre des modistes parisiennes, des couturiers, des coiffeurs. Paroles niaises,

dnes. Et tous s'arrogent, malgré le vide de leur

ie, une importance excessive. A l'exemple du duc, "connu seulement pour d'amusantes frasques, ils se ravissent du luxe de leurs allures et de l'arrangement de leur société. C'est un salon, non pas une cour.

Ils assurent que ce jour de mardi datera dans les fastes d'une renaissance royaliste. Le parti serait réorganisé bientôt. Tout le jeune mouvement que mènent le duc de Luynes et le marquis de Bonneval l'emporterait sur la temporisation des anciens fidèles du comte de Paris. On tenterait de reconquérir la France.

Les Anglais sourient d'entendre ces espérances. Ils ne croient pas à l'avenir de leurs hôtes. La haute aristocratie, si formaliste, se choque de l'existence un peu bohème du duc. Dans son empressement vers lui, elle ne fait que suivre le prince de Galles, ami de cœur.

« C'est un milieu amusant », disait, à la suite des cérémonies dernières, un lord du premier rang politique. Voilà le ton exact de l'opinion à Londres. Les princes en exil distraient. Ils offrent à la curiosité un peu plus qu'un ballet de l'Alhambra ou de l'Empire. On aime retrouver dans leurs réceptions la manière de Watteau, le sens français du xviii"' siècle. Ils le possèdent parfois, en effet. Le baise-mains de Twickenham offrit un divertissement de goût exquis.

A cette fête, les Anglais furent les plus noml)reux. (( J'aime voir que nous sommes du moins quelques-uns ici, après toutes nos espérances renversées », disait mélancoliquement un vieillard français, au seuil de Saint-Raphaël. Autour de lui approuvaient les messieurs à mines de militaires navrés qui souffrirent de passe-droits.

Au contraire, les jeunes gens de famille française ne montraient pas cette tristesse. Ils acceptent de n'être qu'une assemblée de personnes à traditions élégantes, à fracs bien mesurés. Certains, durant la soirée, s'entraînaient dans les coins. Avec des gistes de demoiselles, ils s'arrangeaient mutuellement la raie défaite et la cravate jfroissée. L'un essuyait le visage de l'autre d'un mouchoir de soie pour effacer une poussière.

Ils ne voyaient point leur maigre nombre, ni la tristesse des pères aux favoris forts. Ils s'enchantaient de se dire aux côtés du Roi, ce gros duc blond, jovial, qui avait du mal à ne pas détruire par des gaietés l'apparat de l'heure.

Les merveilleuses adolescentes et ces délicieux jeunes hommes comptaient bien la royauté de France pour ce qu'elle devient, dans cette famille bourgeoise, évidemment économe. Tout cela est mûr pour la matière d'un roman de Daudet.

Au retour, sur le bateau de Folkestone, les mêmes hobereaux, élimés, se félicitant avec la jeunesse en complets suaves, parlaient du triomphe que i;orfèvrerie française remporte, pour avoir fourni les joyaux de la corbeille ducale, sur les fournisseurs italiens et anglais. La façon de ceuxci est complètement inférieure. Dans leurs paroles, nos royalistes donnaient à cette réussite de l'industrie l'importance de la victoire de Rocroy. Ils s'exaltaient sur la vertu des pierres, en s'étourdissant de mots exagérés.

La mer d'argent et bleuissante enchantait les yeux. Les cordes blanchies du bateau, les planches cirées, les peintures fraîches donnaient un décor net aux gestes convenables, aux paroles gravement quelconques. La côte pâle d'Angleterre s'embruma dans le lointain, qui reculait.

ïuand le soleil intense empêcha de voir encore la ligne de la terre d'exil, tout ce monde, s'étant assemblé, parla plus passionnément d'un cheval de course ^

1. Henri Lavedan, Gyp aussi, dans des dialogues parfaits, firent échanger leurs goûts à ces jeunes seigneurs. Toute la littérature en cette seconde part du siècle, documentera merveilleusement l'iiistoire sur les castes, leurs travers, leurs ridicules, surtout leur insuffisance.

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