DE LA MODE
Pascal écrivit que les soldats de son temps ne portaient point de livrée distinctive parce que leur effort s'objectivant de façon immédiate et incontestable, il n'était nul besoin d'oripeaux pour le faire valoir. Au contraire, les médecins s'affublaient de robes noires et de rabats. Leur art, tout fictif, ne prenait une importance qu'en influençant par l'appareil les imaginations simples.
Aujourd'hui, les soldats se montrent toujours en uniforme, et les médecins s'habillent sans ostentation. Peut-être accordons-nous moins de valeur et d'efficacité à l'héroïsme militaire qu'à la science. L'idée romaine battue par dix siècles d'immigrations barbares, puis réfugiée à Byzance, d'où la force islamique la chassa, revint à la Renaissance vivifier tes âmes italiennes, françaises, prépara l'agitation encyclopédiste et la révolution, où le descendant des Barbares, Louis Gapet, périt avec son principe de droit divin, de droit de force, pour laisser un corse latin, Bonaparte, engrosser l'Europe avec le germe du code Justinien et l'égalité des Quirites. Une idée vaincue pendant quinze siècles ne cessa de triompher de ses conquérants successifs par le moyen du christianisme adapté aux Celtes, Saxons, Germains, Slaves et Tartares. L'inu-
tilité de la force pour dominer les époques eut depuis 1793 son évidence. C'est pourquoi, à la veille de cette démonstration pressentie, les derniers féodaux vêtirent de galons leurs gens de guerre.
A son tour la politique finit sa période de vigueur. Son prestige est au plus bas, nulle son efficacité conservatrice ou radicale. En découvrant que l'humanité vit comme un organisme, selon des lois biologiques, et soumise à des fièvres, cà des nervosités, des exubérances, des sénilités pareilles à celles subies par l'individu, les sociologues instaurent une médecine des peuples. Plus ne sera besoin bientôt de parlements, de monarchies ou de dictatures. Un formulaire réglé par un Institut suffira pour prescrire au phénomène social les émollients, les excitants,- les toniques et les dépuratifs. La saignée des guerres paraîtra aussi risible que celle des Purgons. Voici venir. le temps pour ceux de la politique de prendre un costume.
Maintes fois, on a regretté que nos présidents de la Ptépublique assistassent aux grandes manœuvres, aux réceptions diplomatiques en tenue de maître d'hôtel. Sur le seuil de l'Elysée, quand un souverain les visite, ils semblent offrir un numéro de chambre garnie, indiquer l'heure de la table d'hôte, et s'informer respectueusement du bagage. La confusion entre les deux offices est désastreuse.
Si l'on pensait à choisir ces premiers fonctionnaires de l'Etat parmi les académiciens, ils présenteraient avec noblesse aux personnages couronnés le prestige d'une suprématie intellectuelle joint à celui d'un habit brodé de feuilles vertes, d'un claque à plumes, d'un pantalon à bandes, d'une gracieuse épée pacifique. Malheureusement, l'habitude d'élire l'Exécutif entre les hommes de négoce ou de chicane ne permet point cette amélioration.
Comme ni les courtiers, ni les fabricants, ni les agriculteurs, ni les avocats qui composent la représentation nationale, ne consentiront à reconnaître la supériorité de Tesprit qui crée, qui généralise, sur leurs tristes appétits particuliers, nous n'obtiendrons jamais la chance de voir nos chers maîtres Heredia, P'rançois Goppée ou Anatole France rehausser de quelque gloire l'allure du Premier Citoyen.
Naguère, le prince de Bulgarie le remarquait judicieusement. Espérons que le tsar ajoutera sa signature à une pétition dont les souverains voyageurs prendraient, en ce sens, l'initiative.
Pour la vèture des passants, il nous faut rendre grâce au triomphe du cycle. Doucement, mais sûrement, nous reprenons la culotte et la jupe courte. On va laisser ces sortes de couvertures cousues autour de nos jambes masculines par la mode du siècle. La courbe d'un mollet dans un bas tendu et les braies bouffantes vont nous rendre le sens de l'harmonie humaine.
Nous possédons le génie de la nuance. La nuance seule charme notre élite. La vogue des étoffes liberty, celle des complets britanniques dont les inventeurs passèrent les tons à la grisaille, pour le repos et le charme de l'œil, s'accommodent bien à la subtilité de nos espoirs ordinaires. Aimons donc la nuance; et, avec elle seule, un peu sombre, comme il sied sous nos ciels changeants, désirons l'habit de la régence, ample, cambré à la taille, sur la veste de soie. Que des chapeaux plats comme ceux des prêtres nous coiffent. De tous les essais de costume tentés par l'histoire, nous aurons choisi le plus heureux qui mette en valeur la sveltesse de la forme, et .dissimule aussi les imperfections des corps laids.
Car, si le collant florentin de Severo Torelli flatte Tanatomie d'un jeune gaillard, Tusage d'un tel costume put s'admettre aux seules époques où la robe couvrait les hommes austères, les vieillards et les difformes. Les peintres espagnols léguèrent des portraits de nains, de bouffons royaux, bossus, bancals et cagneux ainsi costumés de chausses strictes où, en une belle horreur sanctifiée par l'art, s'imposent les saillies et les torsions de ces disgraciés. Dans la rue, cela nous eût donné moins de bonheur.
Depuis qu'elles aplatirent les hauteurs de leurs manches à gigot qui faisaient d'elles des monstres à triple tête, les femmes, en ces jours, sont splendides.
Elles portent de grands chapeaux touffus dont les fleurs ne semblent que les pistils d'une corolle plus vaste formée de pétales de gazes et de rubans: et cela surmonte le jet des lignes corporelles, tel le tournesol sa tige. Mieux qu'en aucun temps, chacune, apparentée à la plante, devient sa propre métaphore.
Aux mariages du printemps, les jeunes filles furent émerveillantes.
Il faut, par esthétique, se rendre aux cérémonies qui unissent des Israélites. Quelle que soit notre rancœur de vaincus envers cette formidable race maîtresse de la Terre promise par sa vieille légende, nous ne saurions, sans mentir, nous défendre d'admirer sa magnificence. Ses filles portent à la face l'aisance et la noblesse des temps de triomphe, comme, jadis, les filles des féodaux. Sa jeunesse est, sans contredit, la plus munie d'intelligence, de savoir. Si l'on passe, le même soir, d'un salon juif dans un salon franc, la déception est considérable devant les propos entendus à la se-
conde étape. La faculté de généralisation propre à l'esprit qui conçut les âmes de Moïse, de Spinoza, de Karl Marx, vaut aux premiers une contemplation pacifique et haute des forces; au lieu qu'entre Francs le sens de la lutte immédiate, la course au palmarès, le dénigrement mutuel exercent une verve souvent jolie, mais toujours immédiatement méchante et rancunière. Nous restons les barbares avides de surpasser. Avec le fatalisme d'Orient, les Israélites laissent le destin les mettre sous la couronne, et ils montent avec le flot de l'histoire, moins naïvement épris que nous de leur individu, plus ironiquement sûrs de la force de l'élément et du sort.
Leur triomphe remplit l'époque. S'il advint, comme tous les triomphes, après bien des exploits douteux, aucune raison de morale, autre que la conventionnelle, ne nous autorise à préférer les aventures guerrières et leur besogne d'abattoir, orgueil sot de l'armoriai, aux hardiesses fâcheuses de la spéculation. Les unes comme les autres procèdent du principe de léser autrui le plus au bénéfice de l'individu. C'est barbare, mais justifié par la philosophie anglaise depuis Hobbes jusqu'à Spencer, et par l'allemande que Nietzche représenta. A tout prendre, rançonner lèse moins que tuer. Dans l'ordre du progrès civilisateur, c'est déjà une étape vers l'altruisme.
L'antisémitisme finit par nous décevoir. A propos des scandales suscités depuis dix ans par notre soudaine envie de vertu, les chrétiens comme les autres parurent en mésaise devant cette nouvelle opinion prompte à nommer crime ce qui, avant ces <lates-là, s'appelait entregent, habileté, sens des affaires et situation acquise par le génie de la finance. Moïse et le Christ ont vu certains de leurs
fidèles en confraternité dans les couloirs des juges d'instruction. L'épuration réclamée n'a pas atteint seulement des Israélites. Et cela les réhabilite plutôt.
Sous n'importe quelle étiquette religieuse, l'homme pèche pareillement. En toute foule, il se compte des pillards et une élite sufiisamment maîtresse de ses appétits pour ne point déchoir trop devant son idéal de conscience. Quand une race a triomphé depuis un temps, quand se sont apaisés, par la satisfaction, les appétits sauvages des luttes antécédentes, il se forme, en elle, une aristocratie favorisée du sort, qui réunit les qualités de sa vigueur, sans l'abaisser à des besognes de conquête.
Les féodaux, élaborèrent ainsi la politesse de nos gentilshommes qui prévalut au xviri^ siècle, chez Catherine de Russie et Frédéric de Prusse. On se souvenait mal des Mérovingiens assommant les colons gallo-romains afin de leur voler leurs fermes, leurs cités et leurs territoires. La vigueur physique était transformée en puissance intelligente qui menait la mode du langage, des idées et du costume.
Maintenant, les nobles ne peuvent plus prétendre à conduire la pensée humaine. Il y a en eux une déchéance de l'esprit trop manifeste. L'esthétique de la mode, ils la cherchèrent à Londres. Une autre aristocratie succède, qui donne aussi des visions de beauté.
Les jeunes Juives la symbolisent par les chefsd'œuvre de leurs personnes. Il en est de fines, de frêles, blondes et roses comme les filles du Nord, avec, sur de grands yeux bleus des nuées de mystère, et qui sont toute grâce, une grâce alanguie par la conscience d'avoir vécu, dans la race, un très long destin dont elles se reposent, mélancoliques, en robes de soies pâles. Il en est de robustes et de
martiales dont la gaieté puérile évoque les danses simples devant les tentes autour du tabernacle enfermé, et qui manieraient aussi le glaive de Judith. Il en est de pensives à l'ombre d-es paupières alourdies par la frange des cils noirs qui gardèrent le teint blanc mat des levantines conservées dans les maisons du bord de la mer, ainsi que dans leurs écrins, les joyaux. Certaines ont pris les splendeurs des races parmi lesquelles se développa leur ascendance. Par les salles laquées de blanc, elles passent, elles glissent, comme, sur la mémoire, les idées des temps révolus ; elles portent la tête de la Joconde, avec ses longs bandeaux autour d'un visage paisible et savant. L'art des époques défuntes revit tout à coup à la lumière de leurs faces. Ou bien, serrées à la taille de ceintures couleur H'aube, elles se poursuivent, en robes blanches, avec la gaieté gazouillante d'ondines ayant conservé la voix de l'eau. Ni les feux électriques enclos dans la cristallerie des lustres, ni les orchidées bestiales se dressant aux corbeilles posées dans les angles des salons, ne gênent cette sensation de les voir hors du temps, comme des filles d'éternité.
La vieillesse de leur race qui absorba tant de vies de peuples avec l'or solaire, œuvre essentiel de l'effort humain, elles en gardent au visage une sereine empreinte, un symbole de mélancolique lassitude, pour avoir dévoré tout ce temps des histoires.