DES ENFANTS
Chez le vieux sellier qui, selon la police, étrangla jadis avec un cordon de store une fillette admise à ses plaisirs, le petit entremetteur amenait souvent, contre une commission de vingt sous, les écolières du quartier. Des gazettes l'affirmèrent.
Ces enfants ne se refusaient point aux manies du sédentaire. Agées de huit à treize ans, il leur plaisait de voir se dévêtir le bonhomme un peu dépouillé du crâne, sans doute, et portant, sous le menton, des fanons vides, fanés, râpeux. Les friandises rémunéraient suffisamment une obligeance docile. De la tarte ou des dragées complétaient leur joie de ce priape, congestionné par le vice et titubant de volupté.
Du temps passe. Devant le juge d'instruction, elles défilent. Cinq années étant révolues depuis lors, les voilà demoiselles. Quelques-unes mariées et mères de famille comparaissent sans autre gêne, car beaucoup dans le quartier les imitèrent. Aucune d'elles ne se refusa jamais à l'aubaine de la souillure, moyennant une poignée de cerises, dix sous, un nougat, ou un bâton de réglisse.
Ces moeurs diffèrent de celles que nous enseigna l'hypocrisie des chansons populaires, des discours sentimentaux, des feuilletons. Durant mon adoles-
cence, j'entendis à maintes reprises, les républicains brandir la malédiction sur les fils de famille qui séduisaient les filles du peuple, et les abandonnaient enceintes. La recherche de la paternité fut un problème social. Nous voilà' maintenant édifiés.
Les deux ouvriers qu'on arrêta naguère pour avoir entraîné un jeune garçon dans le bois de Vincennes, où il les suivit contre argent, paraissent moins coupables que la police ne le soutient. Riches et négociants indemnes de protêts, on les eût rendus à leurs affaires.
Evidemment le gamin, après avoir- consenti à toute l'expérience, tenta de faire chanter ses amateurs. Pauvres, ils ne le satisfirent point. Les voilà dans l'ombre des cachots, où il ne déplairait pas, au reste, qu'ils achevassent leurs vies de brutes,
Autour des halles, les écolières jouent couramment à la prostituée. Avec leurs bons points elles se fabriquent des fausses cartes de filles soumises. Leurs frères font lesflics, le passant etle souteneur. Des drames ainsi montés lés amusent. Gela se constate au cours de tous les rapports sur la fornication parisienne.
Les marchandes de lacets et les petites bouquetières ne mettent pas d'équivoque à vous offrir, avec leur marchandise, le meilleur de leur vice infantile. Tout proche, la mère qui guette tient à la main la clef du garni où son enfant pourra réjouir le promeneur.
Dans les campagnes, rien ne diffère. Aux assises de ïouraine, une bergère qui louait habituellement ses deux fillettes à un cultivateur, et poursuivie de ce chef, répondit, avec étonnement, aux juges : « Bè quoi, puisque c'était son plaisir à c' t'homme. » Et l'on rapporte que des témoins assurèrent favoir vu l'aînée en pleursjparce que, sa puberté j étant
-venue, « elle ne pourrait plus s'amuser sans crainte -de grossesse, avec les garçons... »
Par les vastes plaines du nord, les jeunes sarcleuses qui s'avancent en ligne sur les mers de betteraves arrêtaient toujours leur travail, lorsque le trot de nos chevaux sonnait sur la route, pendant nos promenades de lycéens en vacances. Par les obscénités les plus formidables, elles nous invitaient à les rejoindre. Il est vrai que leur laideur les garantissait sûrement de notre atteinte.
Tout cela n'empêche guère les artistes chrétiens de choisir, pour leurs tableaux, leurs poèmes, comme symbole de pureté, l'enfance.
Ce sont des bébés joufflus colletés d'ailes blanches qui soutiennent les nuages enlevant le triomphe des saintes et des bienheureux. Depuis ces images, la mode persiste de comparer aux anges les terribles animaux que l'homme engendre. L'appellation servit sans doute maintes fois à cette Anglaise pour appeler ses deux fi.ls, qui, aidés d'un idiot, la tuèrent. La lecture d'un feuilleton à crimes avait tenté leur désir de vivre héroïquement du produit du meurtre, comme les rois, les républiques et les assassins.
Presque tous les vices foisonnent dans l'âme de l'enfant. Le geste du fœtus qui chancelle et bave sa glaire, aux premiers pas, est de battre avec sa pelle de bois le caniche endormi. Plus tard il sectionne le ver de terre, étouffe les serins, enlève les ailes des mouches, ampute les hannetons, et martyrise le chat. Il hurle si sa volonté la plus imbécile ne s'accomplit pas à la seconde où il la manifeste; si l'on tient à le décrasser de son ordure. L'aîné terrasse le cadet. Le frère enfonce ses doigts dans les yeux de la sœur. Il n'a pour sa fiente nulle répugnance. C'est la bête cruelle, stupide et peureuse.
estimant le bien d'après les confiseries qui récom^ penseront et le mal d'après les coups qui sanctionnent la justice de la force paternelle.
D'ailleurs pourrait-il agir autrement?
D'âge en âge, l'enfant revit les phases du transformisme par où passa la race des hommes.
D'abord mollusque glouton et gélatineux, il se gorge, vomit, dort et se remplit, inconscient de la vie extérieure. Aux premiers pas, il cherche à tuer, à meurtrir, à poursuivre, robuste devant la faiblesse et lâche devant la force, tel que toute bête de proie. Dès qu'il comprend le geste, puis le mot, ses pleurs s'effacent. Il admire qui commande et ceux dont la vigueur le contraint. S'égaler à eux, devenir, à son tour, le maître, le fort qui étrangle et qu'on respecte et qu'on sert, il le désire de toute la passion même entraînant jadis le courage du barbare pour se manifester, dans les combats, comme le tueur le plus robuste, et obtenir, par ses trophées conquis, avec la vénération des lâches, leur obéissance craintive.
Pourvu d'armes de bois et chevauchant une chaise, le fils pourfend l'air de la chambre, jette son cri de guerre et combat son image reflétée dans l'armoire à glace.
Cependant la petite fille revit le vieil esclavage des origines. Inconsciemment elle se souvient des époques où, animal toujours malade, alourdi par la grossesse, elle fut sans cesse terrassée par le mâle sain, qui l'asservit aux besognes de son plaisir. Dès qu'elle peut articuler la parole, dès que sa main peut désigner une chose, elle requiert l'oripeau, le métal qui brille, le ruban du bonnet. Elle pousse un cri déjà joyeux et musical. Elle grimace avec une coquetterie perverse. Avant le sevrage, elle est déjà la captive sollicitant l'attention du maître.
Plus grande, elle agence les bouts d'étoffe. Puis, elle prépare des dînettes, et dorlote la poupée., tout à son rôle d'esclave laissée dans l'ombre de la hutte, pendant l'absence du militaire. Elle se décèle gourmande, délatrice et menteuse. Elle cache. Elle ruse. Elle se tient coite. Elle pleure pour apaiser les colères, avant que d'être battue. Mieux que le garçon elle se résigne aux ordres, si on la surveille. Plus vite que lui elle abandonne la tâche imposée, si l'œil de la 'gouvernante ne luit plus à l'ambiance.
Ecolière, elle feint d'étudier, elle tire la langue, et, sournoise, s'applique... sans s'instruire. Le garçon se révolte, grogne, lutte contre le maître, mais il apprend. Et les deux vies barbares, s'allongent, parallèles : la fille portant tous les défauts de Tantique esclave concubine, chevauchant les genoux du vieil oncle, malgré les prises de tabac et la barbe rude afin de conquérir une étrenne parce que le vieillard, elle le sent, aime la caresse de sa chair fraîche; le fils plein d'appétits militaires, ou marchands, trafiqueur de billes, assommeur de faibles, ami du fort et du riche, entremetteur pour celui-ci.
Au collège, l'ignominie des instincts sauvages s'exalte. Un seul sentiment noble se révèle : la solidarité contre le pion. Dans chaque cour, dans chaque classe, il y a un riche, à qui se prostituent les pauvres, et un fort, qui obtient le respect de ses désirs, par les poings. On vit là selon les mœurs des Huns.
Au couvent, les petites se frottent à la religieuse, la crdinent, et la séduisent. Elles jouent la comédie du charme. Elle font de l'œil à la mère supérieure, sans savoir bien, mais instinctivement sûres de leur pouvoir qui calme les colères et endort les énergies.
Ce sont les anges, les êtres de pureté et d'innocence, aux âmes de qui maint et maint hypocrite
désire, selon ses discours ou ses écrits, voir s'iden .tifier son esprit mûr.
Parmi les autres mensonges des vérités reçues^, l'innocence de l'enfant est le plus admirable. Nul ne Ta osé détruire encore.
N'importe quel homme de quarante ans surpasse en vertu l'écolier sage. Il n'est que femme de trente ans pour se vouloir franche devant soi-même, selon sa pensée. La petite fille ne cherche que la rémunération qui paie sa gentillesse.
Par le temps, la réflexion et l'expérience, l'homme s'améliore plutôt si la vie ne l'a point trop molesté, si la nature ne l'a pas doué d'appétits trop fougueux. Peu à peu il reconnaît la bassesse des passions, chez les autres, puis en lui-même. 11 pallie. Il éteint. Le souvenir de ses méfaits innombrables lui procure de l'indulgence. L'usage des plaisirs lui démontre leur insipidité. Pour les satisfaire, il sacrifie moins les vœux de sa conscience, c'est-à-dire ce que sa conception du beau, du vrai lui souhaite de vouloir, afin qu'il se réjouisse de soi. Se réjouir de soi, intimement, hors de l'opinion des foules, devient sa vigoureuse et saine volupté. Il marche vers la vertu.
Mais, en aucun temps elle ne put être l'apanage de l'enfance. Gela s'acquiert. La sagesse des petits, quand elle existe, n'est faite que par la peur du châtiment. Chez l'homme, la vertu procède du courage qu'il eut de sacrifier ses ambitions à l'envie de se paraître noble, ses passions à la paix de l'esprit rendu capable de créer des images splendides.
L'enfant ne peut rien de cela. Bestialement il suit l'instinct du primate et de l'anthropoïde. Il craint ou il terrasse. Pour jouir, il trompe, il ment et il •supprime, dès que le calcul du châtiment comparé au plaisir ne menace pas sa jouissance. L'adoles-
cence a l'Age de l'humanité héroïque. Elle adore l'oripeau et le combat, la satisfaction sensuelle, et l'as- I sentiment des dieux.
Beaucoup, malgré les ans, ne sortent jamais de l'adolescence.
En vérité les gens mauvais sont ceux qui ne vieillissent pas. Dans les tavernes et les lieux de débauche, dans les prisons, c'est le ton d'esprit des enfants qui anime les propos.
On se moque d'un voisin offert en dérision aux spectateurs, on se dénigre, et cela excite la joie : on ne désire que manger, boire, forniquer et surpasser; on « fait les cornes », on se vante, on rivalise.
Combien d'hommes nous rencontrons qui, malgré la barbe grisonne et les lunettes, et le ventre, ne dépassèrent pas la douzième année. Les ouvriers, les paysans, excep!ions à part, raisonnent avec la logique des végétaux. Dans leur remarquable ouvrage sur les Origines, les Rosny constatent que, durant certaines périodes géologiques de la civilisation solutréenne, magdaléenne ou lacustre, beaucoup d'humains dépassèrent l'intelligence des rustres modernes. Il y eut donc, autrefois, une multitude plus vieille et meilleure que la contemporaine. Mais, avec l'état de paix, le pullulement survint, et la dispute des territoires fertiles ou gibpyeux suscita la guerre entre les foules. Une nouvelle barbarie elfaça les vestiges de l'ancien bonheur.
Ces barbares-là revivent en nos enfants. Il ne convient plus de nous leurrer de leur innocence. Faibles, sots, ils méritentla vigilance de notre tendresne. Aimons-les comme des infirmes méchants, sans nous confier à l'excellence prétendue de leurs âmes.
Méfions-nous d'eux. N'excitons pasles'peintres à construire sur leurs ailes blanches l'ascension des saintes.