LA PEUR DE L'INITIATIVE
Le suicide des deux enfants qui, dans'Vaugirard, s'étant aimés, voulurent mourir afin de ne pas justifier le mépris des concierges et l'ironie des voisins, marque d'une façon tragique la sottise de notre temps.
On ne vit ni pour sa conscience, ni pour une foi, ni pour son bonheur; mais seulement pour obtenir l'approbation des hommes.
Jadis, on consentait à souffrir en l'honneur d'un dieu, d'une liberté. Maintenant, on admet la <iouleur au seul cas où l'assentiment du badaud se détourne de nos acrtes.
Les amoureux de Vaugirard, avant leur étreinte, ne s'arrêtèrent pas à l'idée que leur passion pourrait valoir du chagrin à leurs mères ou créer, parmi des existences lamentables, un être nouveau que navreraient, la vie durant, le désespoir et le mésaise. Ils ne pensèrent pas que céder à l'instinct est une déchéance. Ni les préceptes d'une religion, ni ceux de la morale, ne retardèrent leurjoie. Non.
Mais, dès le sourire du concierge, ils se tuèrent.
C'est bête.
Quand donc une éducation difi'èrente donnerat-elle à l'homme le courage de ses actes, de ses vertus et de ses vices, le courage de sa personnalité?
Quand donc atteindra-t-il la sagesse de n'agir que convaincu de son droit, pour ne se livrer ensuite ni à des regrets imbéciles, ni à la peur de l'opinion?
. En s'aimant, ces deux enfants firent peut-être bien. ICnsuite, pourquoi ne pas affirmer leur amour, vaillamment, volontairement? Quel besoin, s'ils adoraient leur passion, de se savoir, ou non, approuvés ?
Zo d'Axa raconte comment, dans une prison de Marseille que lui offrirent pour logis temporaire les magistrats épouvantés de sa franchise politique, il entendit les condamnés de droit commun pallier, auprès de lui, leurs crimes. Ils se disaient honnêtes, victimes d'une erreur judiciaire, aifolés par la convoitise d'un instant. Pas un ne gardait l'audace de sa faute, pas un pour prétendre : «Oui, j'ai lésé autrui, mais au moment de cette aventure, la force entière de mes instincts me la conseillait. On m'a puni, soit. Mon acte fut injuste, bien que fatal, et J3 veux ne pas recommencer; cependant... je ne suis pas un honnête homme dévoyé ; je fus un criminel, un immoral, une brute, comme ça... »
Ces gens cherchaient aussi l'assentiment des hommes.
Et les naïfs amants de Yaugirard recoururent au suicide, comme si, après toutes les déceptions de la vie, on pouvait encore avoir confiance dans les promesses de la mort.
Il faut se demander par quelle aberration générale on put admettre une maxime aussi évidemment fausse que celle assurant le repos par le décès. A peine un animal, une fleur, cessent-ils leurs fonctions vitales, que cent mille existences nouvelles se développent de leur putréfaction. Tout, dans la nature, contredit cette idée du néant... Sur la
charogne et le cadavre, il se lève un million d'êtres nouveaux qui, à leur tour, aiment, se nourrissent, se meuvent, perpétuant à l'infini le martyre des sensations. En sorte que nous gagnons, au plus, dans la mort, la certitude de connaître une multi- ■ tude d'existences obscures et fragmentées, mais comportant aussi leur somme de peines et de joies relatives.
Il serait même téméraire de soutenir que la conscience ne subsiste pas à la décorporation. Le spiritisme, la magie, les exemples d'apparitions prophétiques légués par l'Histoire, nous condamneraient à croire en l'immortalité, si les religions ne suffisent plus à contenter notre esprit critique.
Lorsque le savant physicien Grookes, de l'Institut de Londres, présenta la photographie des fantômes obtenue pendant les extases de son médium Kuty King's, il y a plusieurs années, ses collègues l'accusèrent de tromperie et de charlatanisme. Ses importantes découvertes antérieures relatives à l'électricité ne lui assurèrent pas un crédit capable de convaincre. On rit. On le déclara fou, sinon malhonnête.
Or, l'empereur d'Allemagne vient de décorer un physicien allemand pour avoir, lui aussi, influencé à distance des plaques photographiques encloses dans des boites, par le moyen des rayons invisibles jaillis des « tubes de Grookes », rayons que celui-ci assimilait à la nature de ses fantômes, à ce qu'il nommait Y état radiant de la matière. Selon lui, les corps dégageraient un halo ordinairement invisible, pareil aux auréoles des saints dans les images, mais enveloppant toute la stature. Cela pourrait, à certaines heures d'exaspération nerveuse, chez l'homme, être projeté fort loin, traverser, comme les <( rayons X » du physicien aile-
mand, le bois, la matière, franchir les distances avec la rapidité de la lumière; enfin se manifester à dix mille lieues du corps dégageant ce fluide invisible pour l'œil de tout observateur à l'état normal.
. De la sorte, s'expliqueraient les phénomènes de télépathie, d'apparitions à distance et celle dont les journaux nous entretinrent naguère. Pendant l'heure, vérifiée par la suite, où son fils mourait sous la tente, à Madagascar, une mère française, dans son village, assistait, soudain, au spectacle imaginé de cette agonie.
La science confirme les allégations des occultistes, et les « traditions des mages ». Ce n'est point pour nous laisser croire que la conscience volontaire s'abolit à la minute où cesse de battre le cœur.
Sans doute, on ne se détruit pas en se tuant. La mort ne marque pas une fin, mais à peine un changement d'état. Si l'homme ne souffre plus dans sa forme charnelle, il continue de pâtir dans sa forme fiuidique, et dans les innombrables existences nées de sa décomposition. Il n'est pas de repos pour l'effort éternel de l'Esprit, dont nous sommes les moments.
La même peur de susciter le ricanement public qui mena vers un absurde suicide les amoureux de Vaugirard, influença les collègues de Grookes lorsqu'ils nièrent sa découverte de la matière radiante aujourd'hui confirmée par les expériences allemandes de Wùrtzburg. On veut se conformer à la croyance vulgaire; on n'assume pas le courage de démentir les erreurs de la science officielle. Les Positivistes, ayant posé au milieu du siècle les limites arbitraires de la connaissance, il semble périlleux de déclarer à la foule comment ces grands hommes,
en ridiculisant le surnaturel, nièrent l'évidence, puisque l'on photographie les forces invisibles.
Pour étonner ce vulgaire sot et méchant, pour acquérir son admiration stupide de luxe, certains, parmi les plus intelligente, se vouent, quelquefois, aux représailles de la justice. Ils subordonnent leur force d'esprit à l'opinion des bookmakers et des courtisanes, qui estiment selon l'apparat. Afin d'obtenir la vénération dss maîtres d'hôtel, des actrices et des croupiers, afin de montrer un cheval à leurs couleurs, le coupé du dernier vernis ou des ambassadeurs à sa table, ces insensés faillirent au cher orgueil de s'honorer. Ensuite, ceux qui les grugèrent les abîment.
Récemment, on condamna, en Belgique, une dame Joniaux, empoisonneuse de ses cousins, assurés sur la vie à son avantage, dans la seule intention d'offrir, avec le prix des morts, de merveilleux dîners auxquels affluait l'aristocratie bourgeoise. La stupidité assassine de cette dame exprime l'apogée du travers moderne qui veut emporter l'assentiment et la déférence.
A quoi bon ? Le consentement universel nia toujours les vertus, les beautés, les grandeurs, méprisa les savants et les philosophes, ne se livra qu'à la brutalité des conquérants , ou aux crimes des tyrannies. Tant que l'Eglise chrétienne fut une assemblée de pauvres protestataires contre l'égoïsme, la corruption et la cruauté des guerres, elle demeura faible, discutée. Dès que, les Barbares venus, elle agit comme une puissance temporelle, riche, armée, soutenue de l'empire, les néophytes se comptèrent par multitudes. Il ne faut pas aimer l'opinion des hommes, ni la rechercher, ni la craindre. C'est l'expression générale des lâchetés dormant au fond de chaque cœur.
En Russie, actuellement, une secte curieuse se révèle, celle des doukhobors. Conformément à la prescription du Christ qui interdit au disciple de se défendre avec l'épée, ses membres déclarent ne point vouloir apprendre à tuer en acceptant le service militaire. Ils renvoient au gouverneur de la province leurs livrets de soldats. Voici comment Léon Tolstoï raconte la chose dans la Revue Blanche :
On les introduisit dans la cour de la prison et on les mit sur un rang. Alors, on donna l'ordre aux Cosaques de mettre pied à terre et de charger leurs fusils. Voyant ces préparatifs, les doukhobors demandèrent la permission de faire leurs prières ; on leur accorda la permission qu'ils demandaient. Les prières terminées, l'officier commanda : « Attention ! Joue ! » et il laissa les Cosaques dans cette position pendant quelques minutes. Les doukhobors se tenaient debout, tranquilles,, attendant le commandement de « feu ». Mais l'officier fit relever les fusils^ et proposa aux doukhobors de prendre les armes. Comme ceux-ci refusaient de nouveau, les Cosaques reçurent l'ordre de remonter à cheval et de charger, sabre au clair. Les Cosaques exécutèrent la manœuvre, mais, faisant le moulinet comme s'ils voulaient sabrer, ils se gardèrent de toucher les prisonniers.
Les doukhobors ne changeant pas de résolution, on les fouetta cruellement.
J'ai entendu dire que les autorités s'étaient conduites de la même façon à Kars et à Elisabethopol. Mais personnellement je n'ai. pas reçu la confirmation de ce bruit.
Quand un doukhobor refuse de faire son service, il explique brièvement, au moyen de demandes et de réponses préparées à l'avance, les causes de son refus. Voici ces courtes paroles, si, simples mais si pleines de l'idée chrétienne :
D. — Pourquoi ne voulez-vous pas servir l'empereur ?
R. — Je voudrais bien accomplir la volonté de l'em-
pereiir^ mais l'empereur apprend à tuer les hommes^ et mon âme s'y refuse.
D. — Pourquoi s'y refuse-t-elle ?
R. — Parce que le Sauveur a défendu de tueries hommes, et moi je crois au Sauveur et j'accomplis la volonté divine.
D. — Qui es-tu donc ?
R. — Je suis chrétien ?
D. — En quoi es-tu chrétien?
R. — En ce que je comprends le sens vrai des paroles du Christ, et en ce que je ne veux pas faire ce que vous faites.
— Après cela, dit le doukhobor qui me communiquait ces demandes et ces réponses, le gouvernement ne peut rien faire de nous.
Que leur idée soit juste ou fausse, voilà des hommes, dignes de soi. Ils ont réfléchi à la question du droit de tuer. Ils l'ont, en leur conscience, résolue par la négative; et, vigoureux pour leur foi, ils ne craignent pas l'opinion du monde qui les accusera de lâcheté, de trahison ou de faiblesse. On envoya dans leurs villages des Cosaques qui recommencèrent les dragonnades de Louis XIV. On exila les habitants de bourgs entiers, après les avoir contraints à vendre leurs biens, dans les vingt-quatre heures, au plus vil prix. Ils ne cèdent pas, ruinés, ensanglantés, emprisonnés.
Et leur nombre, chaque jour, s'accroît, tant leur conviction ferme en impose. Dans un seul district, quatre cent soixante-quatre familles ont été condamnées à l'exil, pour ce manquement à la loi.
Quelle différence entre ces âmes et celles des deux petits amoureux de Vaugirard se tuant pour ne pas subir l'ironie du concierge !
Chez nous, la peur de l'opinion a remplacé celle de l'enfer. Nous restons un troupeau toujours dé-
sireux de se sentir régi par une autorité. Jadis, on obéit aux prêtres et aux rois, puis à ceux de la Convention, qui organisaient la Terreur, à l'aide de la guillotine, pour réussir des combinaisons financières sur les biens nationaux vendus à vil prix. Maintenant, nous redoutons, jusqu'à en mourir, le ricanement du voisin et le quolibet du voyou.
Personne, en France, ne croit à soi-même. Gela, plus que toutes nos tares de légèreté, maintient notre rôle inférieur en face de l'Anglais ou de l'Allemand, fiers de leur initiative.
Par peur de ne pas sentir une autorité connue, le propriétaire rustique peine ignoblement sur une terre béhaigne, au lieu d'aller porter dans les colonies son expérience, son capital et sa vigueur, qui rendraient cent là-bas, pour un ici. Cette seule et magnifique chance de fermer la plaie du paupérisme ne séduit nul de nous. Gouailleurs et médiocres, nous restons sur nos ronds de cuir de petits bureaucrates, à nos comptoirs de petits marchands, derrière le soc ébréché de la charrue suivant notre cheval étique au long du petit champ; cela, sans espoir autre que celui de misère, alors que les adolescents des nations rivales envahissent de leur courage les sols riches d'outre-océans.
Que s'écoule un siècle, et la France se trouvera au dernier rang des races, anéantie par la peur de l'initiative. Après dix ans d'occupation, le Tonkin appartient encore aux Pavillons-Noirs et aux fonctionnaires. C'est nous cependant qui fîmes, avec Dupleix, l'Inde européenne ; la Louisiane, avec Cavalier de la Salle. Nos vertus latines, celle des Espagnols et les nôtres, préparèrent aux Saxons le domaine colonial du monde. Et maintenant, voici que les pauvres peuples de langue romaine vont à la déchéance par manque de caractère.
Ces raisons-là doivent nous attrister sur les amants de Vaugirard, car leur aventure symbolise le désastre de nos âmes.
Puissions-nous avoir, du moins, le courage de nos vices pour récupérer, ensuite, celui de nos vertus ,