DU MANGER
Le souci de gaver nos ventres est excessif.
Ce besoin d'engloutir, au moindre prétexte de fête ou de deuil, marque au reste l'état de barbarie comme celui de décadence.
Les Empereurs de Rome, les chefs des Goths se gorgeaient également de viandes, et revomissaient à foison les mêmes vins. Les chrétiens sobres dominèrent les ans et les autres. Leur pensée triompha sur tant d'habileté, tant de force.
Mahomet conduisit au plus énorme pouvoir qui fut jamais une horde de chameliers arabes dédaigneux de nourriture. L'avçnir appartient à ceux qui jeûnent.
Les dîners des évêques ont alourdi l'essor du Paraclet, et la religion s'écroule depuis que les prêtres engraissent.
i^ors des réjouissances préparées pour l'alliance russe le premier soin municipal fut de gonfler les matelots amis. Les gazettes débordèrent de détails. Les marchands de Champagne envoyèrent de leurs liquides gazeux; on a vomi patriotiquement du Champ de Mars à la rade de Toulon. Quelle gloire ! !
Après cela, le bal: le simulacre de l'accouplement; Dieu sait sur quelles musiques à faire braire les ânes ! Pourquoi pas des fourrures, des écailles, des nageoires, des instruments à hennir et à meugler,
afin que ces gens de mer et leurs hôtes ressemblassent un peu mieux à la bête originelle?
Les faits politiques les, plus importants datent d'un événement de goinfrerie. Le boulangisme se combinait au Café Riche et chez Durand. Naguère MM. Déroulède et Millevoye, voulant sauver la France, invitèrent Norton à digérer dans un restaurant des Champs-Elysées. Arton corrompit à table.
On mange aux naissances, aux mariages, aux enterrements, le matin, le soir; et pour dire son amitié spéciale à un homme dont le mérite ou l'audace vous charment, on l'invite à s'emplir.
Le petit bourgeois, s'il dépense vingt francs par jour, en consacre quinze à la nourriture. Il lui importe peu d'habiter une maison sordide et puante, de porter des habits de quatre ans, des chemises effilochées, du linge jaune, un chapeau crasseux, une épouse à épouvanter les moineaux : sa table est garnie. Il y a un rôti, une entrée, du poisson à chaque repas, deux vins, les quatre desserts, les horsd'œuvre, le café et les liqueurs.
Il ignore par exemple Gœthe, Dante, Flaubert, Ibsen. Grâce à l'argent que coûteraient ces livres, il boit quotidiennement pour quatre francs de chartreuse, d'amer, d'absinthe et de vermouth. Soncomplet est hideux, sa barbe mal coupée, son nez poilu, ses dents cimentées par le tartre, mais l'ivresse clignote dans son œil ; et il vous dit fièrement : (( A la maison, voyez-vous, on ne se prive de rien. .. »
Le concierge méprise de tout son cœur un valeureux jeune ménage récemment installé au faite de la maison où j'habite. Le mari, en une élégance de clubman, s'intéresse aux choses de l'esprit. Quand il rentre du ministère à six heures, il rapporte une estampe acquise sur le quai, un bouquin curieux De la cour qu'il traverse, il montre joyeusement la
merveille à la petite épouse vêtue d'exquis complets britanniques attendant derrière la vitre. Leur lampe brûle tard. Les fenêtres du logis ouvrent sur les cimes du bois de Boulogne. Ils doivent apercevoir les coteaux de Meudon, la Seine, les hauteurs touffues de Verrière et de Ville-d'Avray...
J'entendis donc le concierge parler d'eux ainsi l'autre soir, alors qu'il apportait les lettres à l'office...
« Ça mange des côtelettes àquat'sous, je vous dis, ça boit pas de vin... non... pas ça de vin! Ils font pisser des citrons dans l'eau de la fontaine... Oui... pas de vin! et ça loue des appartements de deux mille cinq ; et ça s'habille comme des millionnaires . . . ça n'a seulement pas de bonne... ça ne mange pas... Ça ne boit pas de vin 1 pas de vin! Des paltoquets, quoi... »
L'imagination de ce brave homme' reflète avec exactitude le jugement du monde. Notre admirable bourgeoisie n'admet pas qu'avant tout, et au détriment de tout on ne se prépare l'apoplexie en entonnant de la mangeaille. Qu'un saligaud se prive d'air, de lumière, de luxe, de beauté et d'esprit, pour enfler sa panse; elle l'approuve. Les chansons du Caveau le glorifient. Mais que deux jeunes gens préfèrent manger moins afin d'obtenir en spectacle permanent un beau décor de nature, d'habiter un palais d'architecture passable, de se vêtir noblement, et de regarder des estampes rares : elle les accuse de folie ou de crime. Manger demeure pour elle l'unique affaire comme au temps des ancêtres sylvains, alors que nous poursuivions la proie de clairière en clairière, et que nous dévorions le plus d'elle, ne sachant pas si nous retrouverions sa pareille avant bien des lendemains. La province a gardé la vénération de la mangeaille.
Le vérUable plaisir est la chasse, où l'espoir de tuer pour se repaître guide notaires et brasseurs à travers les plaines chauves. La joie de redevenir le barbare exalte les cœurs. Au soir ce sont d'immenses repas, des tripées formidables. Les trognes s'enluminent, l'estomac s'arrondit. On dit des saletés, la bouche pleine, et il y a du sang par terre.
Nos grands riches royaux ont poussé au paroxysme ce genre de bestialité. Ils sont, n'est-ce pas, ceux pour qui la révolution dos Immortels Principes leurra si bénévolement les peuples et l'histoire, ils sont dans son essence l'Elle-Mème Bourgeoisie.
Rien de curieux donc, comme de prendre, à l'automne, le train de Limours qui vous mène vers les terroirs de chasse Rothschild. Pour peu que vous ayez recueilli les informations utiles, vous trouverez , sur la route des Vaux des Gernay, une escouade de gaillards habillés en blanc, ainsi que des marmitons, munis de gaules et decarniers. Ce sont les rabatteurs. D'autres mènent les chiens, desmules portent aux flancs des paniers où il palpite quelque chose de sanglant et qui glousse. Avancez un peu. Une demi-douzaine de messieurs obèses, gantés, en vestons, se tiennent derrière des fasci-, nés. Trois voitures conduites par des postillons pimpants les déposèrent là.
Soudain les toques blanch'es de marmitons apparaissent au loin. Un homme à cheval les commande. Devant eux un peuple de bêtes, lièvres, lapins, perdreaux et faisans se lèvent en déroute. Les gros messieurs se rengorgent dans leurs fanons. Les bêtes arrivent en nuées. Alors, à bout portant, ils fusillent, blessent, culbutent cette horde affolée de volatiles et de rongeurs. Ils n'ont pas le temps de recharger les armes. Des valets leur en passent, de seconde en seconde, toutes prêtes. Les corps
chutent, le sang pleut, les chiens hurlent. Les lièvres agonisent dans les sillons. Les gros messieurs méprisent ceux qui les regardent tuer.
Je suis un pauvre ouvrier de lettres, mais j'offrirais bien mon salaire moyen d'une année au tireur capable de me dire quelle marque le distingue, en ces moments-là, de ces abatteurs dont les gazettes nous entretinrent à propos de Chicago.
Dans cette ville de boucherie, un wagon amène les bœufs sous les masses de deux assommeurs siégeant en surplomb. Les masses cognent ensemble avec le han des hommes. Les bœufs tombent. Le wagon passe, roule vers d'autres ateliers, où l'on dépouille, où l'on dépèce.
Il me semble que si le plaisir de massacrer des bêtes vaut qu'on se dérange, la joie de voir mourir un bœuf doit l'emporter sur celle de voir mourir un lièvre, et si ces admirables tueurs jouissaient d'un esprit un peu logique, ils installeraient, sur leurs faisanderies, des wagons comme ceux de Chicago. Ils laisseraient là le hammerless pour la massue.
Ou mieux encore ils suivraient, au Dahomey, le général Dodds, à Madagascar, notre Galliéni.
Notez que les noms illustres de notre belle France, les d'Uzès, et autres participent à ces fêtes. La gloire armoriale, il est vrai, vient- de ce que des ancêtres eurent le bras robuste pour assommer, du haut d'une armure, les hères en souquenille,
(( Le plus noble des plaisirs », la chasse, est donc celui qui prépare le manger. Car c'est pour paraître noble que l'aristocratie de la finance établit de ces abattoirs à faisans et à lapins. Maintenant on ne saura jamais pourquoi l'art d'élaborer une sauce de civet semble de noblesse moindre,
devant celui de mettre le lièvre à mort. Il est des mystères sociaux où notre foi chancelle.
Certes les riches mangent; mais les pauvres boivent.
Un médecin examinait un peintre d'enseignes. a Mon ami, vous êtes tout bonnement alcoolique, lui dit-il. — Gomment î alcoolique !... Jamais je ne me saoule. — Mais encore ?... — Je vous assure. . Tenez voici ce que je bois dans un jour : le matin un verre de blanc, ou deux, pour me donner du nerf... à dix heures une absinthe, une seule; un litre à déjeuner, mon café avec du marc; un verre de rouge parfois l'après-midi; à sept heures mon vermouth; mon litre à dîner; mon café avec du marc... et, souvent, un rhum où deux le soir en fumant ma pipe... je ne bois jamais plus. — La moitié de cela pendant un an suffirait à rendre alcoolique... »
Les sobres qui s'en tiennent aux rations de ce bon ouvrier préparent des générations de terribles ivrognes. Les politiciens le savent. Voilà comment nous nous étonnons à tort des longs débats qui occupent la Chambre sur le privilège des bouilleurs de cru ou la licence des cabarets. L'ivrogne vote toujours pour le gouvernement qui saoule. Quand la licence fut octroyée, une maison sur deux arbora l'enseigne dans tous les villages du Nord. Cinq bouteilles parurent sur une étagère delà salle basse et arborant des étiquettes imagées où un zouave embrasse un marin par dessus le globe du monde noyé dans des faisceaux d'étendards.
La République était affermie contre la réaction. Aucun empereur, aucun roi, n'avait toléré qu'on pût tant vomir. C'était la défaite des anciens partis.
L'infanticide augmenta immédiatement dans des proportions folles. Le mâle ne rapportait plus rien
à sa compagne. Il l'abandonnait pour l'alcool. En même temps l'homme, abruti par les vins immondes, les bières aigres, les eaux-de-vie flamboyantes, devint incapable de courage. Plus d'émeute, ni de révolution. Avec la licence des cabarets et l'expulsion des congréganistes, les jacobins ont endormi pour des temps la colère du Peuple.
A la caserne, les hommes de vingt ans ne manifestent qu'un idéal; boire et vomir. Celui qui vomit le plus souvent est le coq et le roi. Il se pavane parmi les fusiliers.
A quarante ans l'homme crève consumé par l'esprit-de-vin. Que nous* parle-t-on de caisses de retraites ?
Dans les villes, les estaminets sont de luxueux palais en glaces. Les feux électriques se multiplient aux miroirs... et cela fait un long ruban brillant qui court au bas des maisons.
La tille et le souteneur guettent celui qui sort, idiot, chancelant, le doigt farceur contre sa tignasse emmêlée, le rire baveux : Le Peuple.
Parfois des affiches bariolent les murs, avec des noms de candidats, les mots : République, Socialisme, Patrie !
« Mince, se dit l'électeur, on va boire... » il boit et il vote.
D'autres fois, on le prend à son travail, on l'amène devant une urne: le gendarme le secoue. Il tire un numéro. Trois ans de chiourme pour apprendre l'art d'obéir et d'assassiner au commandement du bourgeois.
Il boit, et il part.
L'espérance de vomir l'aide à passer sa pauvre vie.
L'ignoble liquide corrode l'estomac et le tord. Le monde tourne, se dérobe, comme dégoûté du bu-
veur. La tête se cercle d'un fer brûlant. Les veines S3 gontlent de feu. Le monstre grogne, saute dans le ventre du pêcheur. Il n'est pas d'asservissement plus ignoble.
L'alcool fait du peuple un troupeau sans force, sans fierté, un troupeau qui bêtement peine et meurt.
Un homme plaça son avoir, dans divers cabarets de quartiers populeux. Son capital lui rapporte trente pour cent. Il est d'un grand club. Il mène à quatre. Il se prononce pour la liberté du commerce. Il nie que le peuple soulïre. Sa maîtresse va faire courir.
Un industriel du Nord me disait : « Je ne perds pas tout ce que je verse en salaires. Les huit cabaretiers du village ne sont que les gérants de mon commerce clandestin. La bière et le genièvre, je les fournis à mes ouvriers par le moyen de ces prêtenoms. L'alcool remet dans ma caisse le tiers des sommes distribuées aux tins de quinzaine... »
Gela explique pourquoi l'Etat n'impose pas davantage les alcools, ni ne fermetés cabarets. Ainsi l'ouvrier ne reçoit réellement que la moitié du salaire dû.
En Hollande, des ministres plus soucieux de la santé publique ont tellement exagéré l'impôt des alcools que le peuple consomme seulement du thé, du lait, du café. Ce gouvernement a préféré laruine des industriels à l'ignominie de ses mandants.
Ici notre régime d'oligarchie autoritaire préfère garder les électeurs abêtis et vils afin de les dominer éternellement. Ceux qui justifièrent les meurtres de Fourmies parlent de liberté si on leur propose la fermeture des cabarets, ou l'impôt décuplé des spiritueux.
Plus le peuple boit de poison, plus mange la bourgeoisie.
Plus le pauvre se saoule, plus le riche engraisse.
Le vomissement règle Tordre social de nos Etats civilisateurs.