LE GOUT DE TUER
Le décret administratif vient de mettre fm au massacre annuel des bêtes que, fonctionnaires, officiers, marchands, escrocs et nobles, nous pratiquons avec une élégance guerrière, les guêtres aux genoux et l'hammerless au poing, depuis les chaleurs d'Août jusqu'aux pluies du Verseau.
Pour clore dignement cette fête du sang versé sans péril, l'un des nôtres, à Pithiviers, étant tombé sur le derrière, fusilla une femme et une jeune fille, tandis qu'aux environs d'Arras, un autre Nemrod laissait éclater une cartouche dans son œil. Auparavant, quelques personnes encore s'entretuérent, par mégarde, croyant occire le lièvre ou la perdrix qu'on regarde ensuite panteler sur le sillon, à moins qu!on n'excite le chien à planter ses crocs dans cette agonie spasmodique, à mordre le bec ou la gueule tordus par les suprêmes angoisses.
Nous avons joui de voir périr le faible, de voir les plumes voler au tonnerre de notre arme, de voir des rfdes et des étirements de mort. Il nous plut d'achever à la pointe de la bottine le perdreau vivace, ou d'admirer le piqueur, appliquant sur les vertèbres cervicales d'un lièvre en veine de gigoter, le coup de baguette qui clôt une existence de bestiole, avant que de la faire pisser, selon le précepte de cuisine.
Et les forfanteries du soir, et les ivresses des gros repas, et les grivoiseries de la table, donc ! Notre bestialité s'enchanta de toutes les sottises, de toutes les ignominies. A l'instar de n'importe quel roi nègre, nous avons'fait couler la fraîcheur rouge du sang, par plaisir. Gela nous a valu de l'excellente humeur pour boire ensuite à foison et recueilir, à cause de nos culottes écourtées, de nos guêtres, de nos vestes mouillées par la transpiration du jour, les attentions des dames, ces soirs-là plus aptes à la volupté, en se rappelant d'instinct les époques antérieures où, libres femelles, elles se livraient à l'ivresse chaude du tueur, par un secret avis de la nature désireuse de compenser la mort en excitantramour,
La chasse est l'occupation qui nous rapproche le mieux de la brute.
Pour excuse, on allègue l'hygiène de grandes promenades, de saines fatigues. Mais les unes comme les autres ne semblent pas nécessiter la joie de voir mourir. On peut tenter des excursions sans briser stupidement l'essor de l'oiseau ou abolir la rapidité rythmique du quadrupède. La stratégie du chien explorant la campagne, sa course à travers les hautes plantes, son flair qui aspire l'horizon, ses menées pour circonvenir la retraite du gibier, si curieux qu'ils s'offrent à notre observation, ne suffisent point à exempter de crime le plaisir de la chasse. Car, enfin, le vrai but est le meurtre. On appelle noble, un passetemps qui vise à faire souffrir des créatures sans défense, besogne lâche. C'est, en effet, des vieilles occupations héraldiques, ce qui persiste le mieux ; et cela juge les époques où les gens de race dominèrent. Nous n'avons pas à regretter que, parle sort, ils soient, aujourd'hui, déchus de leur prestige. De ces exercices, aussi, l'âge devrait passer, définitivement.
L'humble chasseur en plaine, qui croit s'anoblir en se vêtissant de velours à côte ou de toile cachou, en serrant ses mollets dans du cuir, et en courant la campagne derrière son chien, est souvent |)lus sot que barbare. Il poursuit les bêtes parce que des riches qu'il admire ne se comportent pas d'autre sorte. Pour les imiter et leur équivaloir, il s'acoquine d'abord à leur bassesse. Sa pauvre imagination ne se permet pas de juger les actions des grands. Leur plaisir lui semble merveilleux parce qu'ils le pratiquent. Et il se met du troupeau des assommeurs. Bientôt, sans doute, la même volupté de brandir la mort le conquiert; il jouit alors de sensations chères à l'âge de pierre.
Mais ceux d'entre nous qui assistent aux grandes tueries des chasses princières et financières, savent combien sont dénués de motifs appréciables les fusillades qui s'opèrent aux environs de Paris. Là, un bataillon de rabatteurs vêtus de blanc, tels que les marmitons, et conduits par un capitaine à cheval, pousse, del'horizonjusqu'àlaligne des exécuteurs, des escadrons de lièvres, des peuples de perdrix et de faisans élevés, pour l'heure du massacre, dans des pays enclos de grillages et semés de plantes spécialement agréables à Ja gourmandises du gibier. Plusieurs voitures d'osier, de breaks élégants mènent, jusqu'à leur poste, les tireurs.
Chacun d'eux a, derrière soi, un domestique portant le fusil de rechange, car les oiseaux et les léporides accourent sur les doubles canons en si forte multitude qu'on n'a point le loisir de recharger son arme. Le valet s'en occupe. Là, ni marche salutaire, ni spectacle intéressant de la stratégie des chiens. Comme, dans certaines villes américaines, où l'on pousse jusqu'au maillet de l'assommeur les troupeaux de boeufs destinés au Liébig, ainsi les mar-
mitons poussent sur les fusils des invités immobiles l'émigration des bêtes. On tire au hasard dans le nuage des volatiles, qui culbutent ici et là. Il pleut du sang sur les gants jaunes. C'est le plaisir noble des seigneurs et des parvenus. C'est l'abattoir en plein air, où exercent des messieurs, en complets d.e vingt louis.
On se demande avec effarement quelle satisfaction ils peuvent bien tirer de cette sale besogne. A moins qu'ils ne visent à lutter de célérité avec les égorgeurs de la Villette capables, eux, de saigner huit moutons à la minute, sans perdre une goutte du liquide rouge jailli dans les auges.
Le goût de tuer est incompréhensible chez l'adulte. L'enfant martyrise les chats, ampute les mouches, étrangle le serin. Mais on le blâme, on le corrige pour ces méfaits. On ne lui déclare pas que cette cruauté est un plaisir noble, dont il sied de s'enorgueillir; et puis, malgré les lieux communs attestant la délicieuse candeur de l'enfance, nous n'ignorons plus que l'homme refait, du berceau jusque l'adolescence, les étapes de l'humanité, en ce qu'elle connut de sauvage et d'animal, vers les époques géologiques.
Cependant, deux gentlemen, des femmes en habit rouge pressant de l'éperon leurs chevaux, et, de leurs cris, lamente, se hâtent avec frénésie, malgré trente siècles de civilisation, pour voir cinquante chiens dépecer un cerf aux abois ; et ce spectacle, et cette action semblent à la maj orité des hommes une preuve indéniable d'élégance, de grandeur, de courage, de belle vie.
C'est ahurissant, puisqu'ils méprisent la cuisinière qui, d'une main preste, déshabille un lapin de sa fourrure grise et le morcelle au couteau dans une soupière, par espoir de gibelotte.
Certes, d'ici à longtemps, on ne réformera point la coutume,
La même méthode, dont usa le gouvernement à l'égarTl du Pari mutuel, ne devrait-elle pas, en aggravant les dispositions budgétaires sur la chasse, châtier et restreindre le goût de tuer?
On n'imposera jamais trop les alcools, les chiens? les chevaux et les voitures de luxe, les fourrures chères, ni la puanteur du tabac, ni le prix du papier timbré sur lequel on écrit les testaments, ni les cartes à jouer, ni tout ce qui sert la vanité de l'apparat ou les convoitises mauvaises pour la santé et contraires au développement de la santé. C'est même le meilleur moyen, pour TEtat, d'améliorer les consciences. En rendant coûteux les vices, il les rendra moins agréables. Le prolit qu'il en peut tirer est, à coup sûr, moins immoral que celui pris en faisant payer cher, par ses impôts de protection, la laine des vêtements, le blé du pain, par quoi il force les pauvres à se vêtir sans dignité et à se nourrir si mal. La population anglaise, qui s'habille à bon compte, a, bien plus que la française, le souci de son honneur national. Avec ce sentiment-là, développé par des ministres habiles, les citoyens britanniques soumirent à leur influence un grand tiers du globe. Par contre, les peuples loqueteux, l'italien, l'espagnol, perdent chaque jour de leur puissance.
L'impôt multiplié sur la chasse serait des plus légitimes, pour cent autres motifs.
D'abord, le gibier ne semble pas une propriété stable. Les compagnies de perdreaux passent, selon leurs nécessites, d'un territoire à un autre, sans crainte de franchir les lignes idéales du cadastre. Le sanglier émigré de bois en bois, le cerf aussi. Les lièvres poussent des raids à plusieurs lieues du gîte. Il serait impossible d'accomplir le recensement
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de la plume et du poil en établissant leur résidence habituelle. Donc, par essence, le gibier est la propriété collective de l'Etat.
Restreignons, si l'on veut, cette propriété à la commune. Ne conviendrait-il pas que, chaque année, avant l'ouverture, les municipalités missent à l'enchère, ainsi que l'on procède pour les adjudications, le droit de chasse sur leurs territoires? Quelquesrunes le font déjà. C'est une méthode à généraliser. Le fermier de la chasse acquerrait le privilège de tuer sur tout terrain non clos de murs ou de haies.
L'argent obtenu par cette mise à l'enchère alimenterait nn fonds d'assistance communale. Grâce à ce subside, on pourrait avoir pour les habitants les soins gratuits du vétérinaire, les médicaments gratuits, et, en beaucoup de villages, le pain gratuit, pour les familles les moins heureuse. En outre, les communes à vastes territoires forestiers pourraient, grâce à ce fonds collectif, acheter des batteuses et des charrues à vapeur, pourvoir à leur entretien, et les mettre à la disposition publique; ou encore munir le grenier municipal d'engrais chimiques dispendieux, de graines de semailles que, moyennant une très minime redevance, les cultivateurs locaux utiliseraient à l'amendement du sol. Ils paieraient 50, 60, 80 0/0 moins cher les produits les meilleurs.
Que, d'autre part, on élève à soixante francs, à plus si on le veut, le coût du permis de chasse que les vaniteux paieront toujours, afin de singer les anciens nobles; et les ressources de l'Etat ne seront pas diminuées.
Certes, le plaisir du petit chasseur des champs, qui vatirer son lièvre au gîte, viendrait à disparaître. Mais par là, nous affermirons la moralité des hum-
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bles en les empêchant d'exercer un instinct brutal. Gomme ils sauront l'usage immédiat et favorable à leur vie particulière que l'on fera de l'argent obtenu par ce sacrifice, ils se plaindront peu. Leur appétit du gain parla terre les convierait à la sagesse d'admettre la nouvelle loi.
Ainsi, en réprimant, par l'impôt, le désir abominable de voir la mort, l'Etat obligerait la commune à plus d'assistance envers les malheureux, les ouvriers agricoles, les voyageurs en espadrilles qui portent le bagage au dos. Un essai curieux de communisme pour les gros instruments de labour serait tenté. Bien des mairies posséderaient leur charrue et leur batteuse à vapeur, comme elles possèdent leur pompe à incendie.
Leur goût de tuer servirait l'aise de vivre et prendrait, ainsi, une excuse K
i. L'impôt devrait toujours être une sanction hygiénique, et rendre très coûteuses les habitudes barbares ou délétères, au bénéfice de la consommation saine que les lois budgétaires dégrèveraient. Il est odieux qu'on impose le pétrole qui éclaire, le drap qui habille, la viande et les légumes, le cuir à chaussures.