DE L'ANGLAIS
A Londres, les gens qui s'installent près de vous sur rimpériale de l'omnibus bariolé par les clameurs de cent affiches peintes ne montrent pas, au visage, cette allure navrée des parisiens en condition médiocre. Ils ont des habits propres et nets. Au lieu de cet uniforme blanchi, rapiécé, désargenté, qui pend, ici, au dos du conducteur, ce sont des cover-coats bien coupés et presque neufs qui habillent le percepteur de pennies. Son chapeau de paille est strié par les nervures notant l'élégance de l'été pour nos dandies du Bois.
Point d'homme qui ne soit rasé le matin, point de femme dont le corsage de mousseline blanche, par une fraîcheur impeccable, n'atténue la laideur plus fréquente qu'à Paris.
Sur les petits bancs à deux places de l'impériale, le voisin se garde bien de vous souffler à la face la puanteur de son tabac. Il ne vous observe ni ne vous salue ; mais il n'écarte pas ses jambes, à l'instar de notre gros compatriote, avec l'insouciance de vous poindre de ses rotules, de vous chauffer de sa cuisse et de ses odeurs.
On ne perçoit point sur ces visages bien lavés, plats, blonds ou tachés de rousseur, le dégoût de la
dernière malhonnêteté, nécessairement commise, ni la crainte lamejitable de l'échéance, ni la satisfaction rigoleuse, ni l'intention égrillarde. Les mâles ne sont pas comme une bande de chiens, à la langue pendante, qui bavent derrière la lice en folie, spectacle constant de nos boulevards. Et les femmes, par réciproque, ne déshabillent pas d'un œil coquin le monsieur qui déambule. L'instinct sexuel, à Londres demeure en soi et craint de s'étaler.
Peut-être pourrait-on dire que la très petite beauté des femmes motive cette sagesse des attitudes. Plates, la hanche aride et la main sèche, le museau mal ouvert en rosâtre, sous de minuscules groins frais, les yeux clignotants et froids, elles ne compensent pas ce physique défectueux par un art de toilette. Le gros chignon mis en résille écrase la nuque maigre. Les frisures mousseuses, au front, sont un fouillis douteux. Entre le chignon et les frisures, il se pose un chapeau d'homme en paille, une galette disgracieuse et nue, inclinée, qui laisse l'impression de croire toute cette maigre figure tirée en arrière par le poids des cheveux, sans recours contre une telle torture.
Ainsi sont-elles, sur cent, une jolie. Tout à fait admirable, alors, par ses yeux en fleurs lumineuses, ses dents de faïence, la splendeur irradiée du teint, le charme des lèvres pareilles à deux couleuvres vermeilles, enlacées, et qui ondulent. La taille comme celle d'une plante qu'alourdirait le bulbe de la croupe, et un pas de nymphe fine, saine, chasseresse. La vigueur transparaît sous la délicatesse. Elle exprime le charme mystérieux de deux principes contraires harmonieusement unis dans la même forme.
Ce sont des princesses pour les jardins de la Re-
naissance. Si on les rencontre ailleurs que près des cottages de Richmond, de Hampton-Gourt, de Kingston^ elles affirment mieux par le contraste la monstrueuse hideur du Londres central. Sous l'immense et multiple affiche, recouvrant les murs, l€s voitures, les lanternes et les vitres, imposant 'âon cri blanc et noir, rouge gt blanc, à toutes les surfaces, on a peine à retrouver les maisons et l'afflux des hommes. Avant d'arriver, alors qu'ayant franchi la jolie" campagne vallonnée, pleine de pâturages à moutons et à poules, l'express atteint les faubourgs aux maisons grisâtres, océan d'édifices bas, infiniment pareils, alignés, tristes, mais sans loques pendues aux fenêtres,' ni autres saletés françaises, la réclame du Pear's Soap est déjà partout, à terre, le long des rails, sur 1^ projection courbe d'un arc de fer rougeâtre, à quoi pend le pont par où le train file presque silencieux.
Peaî^'s Soap, lettres blanches sur le quadrilatère de tôle noire, Pear's Soap, c'est toute la langue anglaise, ce cri de deux notes, brusque et rauque comme un appel d'oiseau de mer. Aux goélands et aux mouettes, les Vikings, ancêtres, prirent, certes, le bref accent de leur langage qui, encore que dur, parvint à être glapi en sourdine par des visages impassibles, pour offrir au cœur étranger l'impression d'une calme résignation devant la fatalité marine.
L'acceptation des Forces, la patience de leur résister en leur empruntant les moyens, la résignation à la lutte, forment le fonds du caractère britannique. Le Français discute et se révolte. Il querelle, pour rien. Avec notre république, le contrôle du peuple, la haine des prêtres et des rois, l'injure perpétuelle à l'autorité, nous n'arrivons pas à modifier le sort de la race. La tête de
Louis XVI est tombée en vain, malgré que l'Europe ait retenti vingt ans du bruit du couperet. Depuis la mort do Charles I", l'Angleterre n'a fait que s'agrandir. LesVikings tiennent le monde. Les pasteurs et leurs soldats tuent, évangélisent, gagnent. Il y a de la suite dans leur effort. Nous braillons, nous aussi, comme jadis.
► Il conviendrait d'écrire un parallèle entre Dickens et Balzac. Les deux peuples furent, aux œuvres jumelles de ces écrivains, saisis dans la pleine réalité de leurs vœux et de leurs actes. Comparer David Copperfield à Rastignac, nous vaudra plus pour différencier les races que la lecture de cent volumes savants. David a de petites vues restreintes, sages, fermes. Il se dérobe au malheur. Il l'esquive, se fait petit,, fuit la tempête, y échappe, se retourne et vainc. Rastignac veut le monde et s'indigne que le monde ne lui soit pas donné, et, bon barbare, le réclame bruyamment et se choque au destin, et finit mal. Dans La petite Do7^rit, les types de la prison pour dettes sont exacts. Tous tirent parti de leur malheur.
Vraiment, la continuité de la même vigueur en une race qui s'éternise, depuis les origines, dans la seule idée de conquérir outre-mer, a formé des individus aux âmes sereines. A Londres, on ne voit guère d'images de la mort, ni de rappels de funérailles, ni l'ensemble de toute cette terreur catholique pour le passage de l'unité humaine à la diffusion dans le tout. Les seuls portraits mis aux vitrines, les seuls portraits populaires, sont ceux des boxeurs, pour les faubourgs, et ceux des illustres joueurs de cricket, pour les rues fashionables. Ce peuple de pirates devenus à la longue méthodiques, garde, avant tout, l'admiration de la vigueur musculaire.
Chez nous, on expose Paul Bourget, les cocottes, M. Pasteur. Sentimentalisme, lubricité, reconnaissance. C'est de l'imagination décorative, de la déclamation.
A Londres, nulle trace extérieure d'art ou de sentiment. Ce peuple ne se leurre pas sur lui-même. Il construit, en certains points, des édifices monstrueux, comme ce Griterion, taverne aussi vaste que le Crédit Lyonnais du boulevard. Il a des antres où il entasse des richesses sombres, et qu'il bariole d'affiches aux couleurs hurlantes. Parmi celles-ci, on n'en voit point d'analogues aux œuvres de Toulouse-Lautrec, de Chéret, exquises pour accueillir les yeux dans notre rue, musée d'art quotidien.
De Charing-Cross à Fleet Street, et tout le long du Strand, les vitrines contiennent d'abominables déballages, ont des aspects de bazars où s'entassent pêle-mêle des bottines pour éléphants, des sacs de voyage, des bijoux ignobles, des carricks lourds. Personne d'ailleursne s'arrête aux boutiques. Tout ce peuple sain coule au galop vers des besognes rapides et successives, sans protester contre le frôlement des cabs, ni la course des omnibus, dont le cocher, en gants rouges, vous annonce les avantages du haut de son siège où le lient des courroies. On ne perd de temps ni à discuter, ni à expliquer. Si vous demandez un renseignement, le monsieur l'énonce. N'insistez pas; il tourne le dos et s'éloigne. Le Français lui semble oiseux.
A Régent Street, cette Avenue de l'Opéra, et le long de Piccadilly, ce boulevard des Capucines, les flâneurs ne sont pas plus loquaces. Sûrs de leur rythme, ils vont, par bandes, dès les sept heures du soir, en frac, silencieux. La cuirasse blanche de leur chemise les roidit encore. Ils garnissent les
marches menant au perron des clubs. Semés, dans les vastes salles, ils lisent seuls, ils fument seuls. Ils se connaissent trop les uns les autres pour être curieux de leurs pensées réciproques. Rien du pittoresque d'autrui ne les séduirait. Nous causons pour analyser, pour jouir de nos remarques, de l'inattendu des jugements. L'Anglais conserve ses concepts, les ressasse en soi, les tient secrets, les assemble, les harmonise, et en tire une idée d'affaires. Le Français en tire un précepte qu'il proclame. La grande aristocratie anglaise traite l'agriculture comme une industrie. Elle dépense, pour réussir, du savoir, de l'initiative, des millions. Presque chaque lord est un économiste. De là cette influence de la Chambre haute sur les affaires du pays, et ce respect de la nation pour la partie la plus intelligente de la race. Aussi combien font rire, là-bas, nos princes en exil, ignorants, vains et satisfaits de soi, connus seulement pour des frasques, des qualités de bal, le mauvais goût de leurs livrées et le bohème d'une existence en garni.
Il faut prendre un de ces affreux steamers à roues et traverser Londres, en remontant la Tamise depuis le port. Sur le pont mal repeint aux bancs incommodes ne se rencontre nulle de ces personnes pimpantes qui encombrent nos bateaux parisiens, pour aller se réjouir à quelque Meudon. Graves et sévères, placides, les mêmes gens toujours, de mêmes gens toujours, de médiocre condition, bien lavés, au linge de porcelaine, et en paletots élégants, regardent droit devant eux l'ondulation des eaux. Parce que le bâtiment navigue en zigzag pour aborder aux docks des deux rives, des hommes hâlés, aux petits yeux brillants, marins noircis par les lumières tropicales, se trouvent assemblés autour de la tôle entourant la cheminée. Ce sont des
gens trapus, calés sur leurs jambes, comme les frontons sur leurs colonnes, et cubiques du torse. A leurs oreilles de petits anneaux d'or, fréquemment, pendillent. Ils ont des mains poilues de roux, des complets de drap bleu, des casquettes plates à grande visière vernie, des cravates rouges. L'habitude de fixer dans leur regard l'horizon prolonge leur vue indécise, semble-t-il, au delà des façades qu'elle vise. Ils ont l'œil sur l'immense, malgré l'obstacle des bâtisses, les murailles grises des docks, devant lesquels gémissent et halètent, en tournant, les hautes grues à vapeur.
Aussi bien qu'aux visages des lords, paraît sur les leurs la même résignation froide, un peu ironique pour le destin. L'âme aventureuse des pirates leur demeure, et, passant sur le large fleuve, entre les constructions des docks, on croirait qu'ils se réjouissent encore malicieusement de pillages énormes et de proies conquises, à la suite de coups de force, afin d'emplir ces antres accumulés le long du fleuve jaunâtre, ces singulières constructions disparates, élevées par des architectes absurdes et qui rappellent tantôt le donjon médiéval, tantôt une réduction de Versailles, tantôt une église romane. Gela contient des graines, des thés, des cuirs, des balles de coton, des montagnes de détritus. A mi-hauteur d'une cheminée d'usine, tout à coup apparaît un balcon de pierre blanche. La fumée du four à puddler s'évase d'un pinacle gothique. Les colonnes de fer d'un pont suspendu sont ouvrées à l'exemple de la flèche de la Sainte-Chapelle. Il s'en étire des câbles de métal et des tringles infinies qui retiennent le tablier. Bizarre et abominable imitation des styles périmés.
Entre ces édifices évoquant les archers des Deux- Roses ou les chevauchées des Têtes-Rondes, les
trains filent, avec de maigres sifflements vite comprimés. Les sirènes des steamers glapissent, comme des chats amoureux, le long des rives noires, où l'on embarque et débarque les richesses du monde. Les mâts des navires dépassent les palissades contre quoi veillent les policemen bleus. Mollement entraînés par la brise qui enfle les lourdes voiles rouges, les bricks et les sloops glissent sur la vaste étendue du fleuve grossi par la marée. A un point de son cours, trois ponts parallèles l'enjambent, côte à côte. Les express courent sur l'un, les piétons et les voitures sur les autres.
Cependant le fleuve se rétrécit. La fraîcheur de l'air commence à tiédir. Les vagues se font plus courtes. Voici la Tour de Londres, basse, peu saillante, sans caractère, et enfin, après d'autres ponts encore, l'ombre, sur l'eau verte, de Westminster.
C'est le vieux cœur de la ville, perspective architecturale, énorme, solennelle et noircie par les âges. Les doubles quais, munis de lampadaires, tombent au fleuve, dans le reflet des flèches légères, des clochetons, des dentelles de pierre, du ciel guère plus clair que la vieille maçonnerie. On débarque. Les camelots poussent leurs cris rauques d'oiseaux de mer, pour annoncer les gazettes qu'ils vendent, et ce cri court le long de Westminster, haut, morne et sombre comme la falaise du rivage où l'on aborda, le premier matin.
Les bariolures des omnibus carrés se ruent vers vous. Les files de cabs se côtoient comme les fils d'une trame s'assemblant sur le métier du tisseur. Active, la population marche, sans saluts, sans arrêts, sans propos.
Par les portes entr'ouvertes des bars en acajou, on aperçoit des hommes accoudés qui s'enivrent pour soi seul. Ni rires, ni gestes, ni faconde. Les
soldats en tunique écarlate, la badine à la main, imposent aux passants leur monumentale beauté,
l'est une fonction que leur promenade.
Les statues piteuses des squares grimacent au centre de l'herbe rousse. Les boys offrent de cirer les chaussures. Mais le cab vous emporte par les allées du capharnaûm qu'est le Strand, à travers le bric-à-brac du voyage. Tout à ct)up, les affiches disparaissent, la population a disparu. Ornées d'un perron où s'élèvent deux colonnes de pierre, les petites maisons se pressent, se gonflent de Windows dont les rideaux de guipure dissimulent les intérieurs. Alignées, identiques, munies de plaques de cuivre très fourbies pour masquer le nom de l'habitant, elles s'ouvrent sur le désert, le silence, la tristesse de la province. Quatre millions de gens vivent dans ces minuscules hôtels qui s'étendent jusqu'au loin. C'est le home. Le marin réfléchit aux entreprises en mangeant des tartines, en buvant du thé. Les façades^ même dans les plus modestes quartiers, gardent un bon air d'aisance. On ne rencontre pas de murs lépreux, ni de bâtisses inachevées. Coiffées d'un chapeau de paille, les servantes astiquent les ferrures. Les messieurs qui sortent ont un beau teint. Et la cause de cette satisfaction générale, évidente pour toute la classe moyenne, c'est que l'Anglais travaille et dépense, ne garde pas son argent, mais en profite. Le Français de condition pareille économise et languit dans la paresse des bureaux.
La sordide économie, mère de toutes les petitesses, de toutes les misères, de toutes les basses passions égoïstes, des rivalités, des calculs honteux, n'existe pas pour le Londonien. L'argent circule. On mange à sa faim. On boit à sa soif. On s'habille au mieux. Pour l'avenir, il y a les compagnies d'assurances.
Dans les faubourgs aussi, et quoi qu'on ait dit sur la misère de Londres, l'ouvrier semble plus content. On cherche en vain de ces petites filles prostituées avant l'adolescence dont nous parlent les amateurs de légendes erotiques. Les quartiers de White-Chapel, de White-Cup, sont pleins d'une population vigoureuse et plus expansive que celle du centre. Les magasins splendides, dardant leurs lumières électriques, exposent à très bas prix les choses usuelles du vêtement et de la nourriture. Les marchandes poussent des brouettes pleines de homards, de crabes, de poissons frais. Vêtues d'un long châle en pointe, coiffées d'un chapeau de paille à plume, peignées à la chien et nanties d'un tablier de toile, les ménagères sont agréables à voir, sourieuses. Elles ont les mains pleines de leurs provisions.
Au soir, les misérables s'accoudent dans les bars d'acajou. Assises sur le banc attaché à la cloison, les mères allaitent leurs petits. Le policeman doux et commode couche l'ivrogne contre le mur exté rieur. Parfois il y en a des rangées qui couvrent tout le trottoir de leurs corps, pareils aux sardines dans la boîte.
Et ce semble être le seul vice de ce peuple solide, silencieux, confiant dans le rythme de son effort océanique. Des docks aux fabriques, des fabriques aux banques de la Cité, il coule tel qu'un autre liquide, un peu plus dense, sans autre rivalité que celle des vagues murmurantes et actives à osciller vers les plages. Et le crieur de journaux passe, avec sa feuille pleine de nouvelles brèves, de chiffres, de cotes, en poussant son cri d'oiseau de mer, le long des falaises que . font les sombres édifices.