L'HOMME SENSIBLE
A la fin du siècle précédent, l'Ecossais Mackenzie publia deux livres : The Man of feeling et The Man of World qui emportèrent l'admiration du monde.
L'homme sensible enchanta une société toujours encline à s'attendrir depuis les bergeries d'Urfé et les grâces de Florian. On en vint rapidement à pleurer sur tout, à s'intéresser aux plus minimes tristesses des choses, aux plus abstraites douleurs de l'histoire. Ce fut un ton. On s'apitoya sur soimême, sur les agneaux aussi que surprenait l'orage. Des émotions pareilles animèrent les^ âmes songeant aux ruines de Palmyre, à tant de peuples disparus, au papillon qui se réduit en poudre dans la main de la fillette curieuse, à la dame délaissée par le libertin en faveur de qui elle se troussa.
« L'homme sensible » s'incorpora en toutes les personnes élégantes. Il fit fureur au salon, au boudoir, dans les ruelles. L'éclat passager d'un bel œil, le charme des bocages, l'amour des oiseaux, la contemplation des tombeaux, le feuillage du saule, le banc moussu, et, plus tard, le remords du régicide rendirent les propos humides. Les dames avaient coutume de porter sans cesse à la main leur mouchoir, signe d'un cœur prêt à fondre.
Le succès fut immense. C'était, sur des motifs
de délicatesse d'âme, l'excuse définitivement établie de toutes les lâchetés du cœur, du corps. L'amant se farda de prestige funéraire. Pitoyable, il devint digne de vénération, comme le pauvre. On prêta de l'importance dramatique aux petites satisfactions charnelles en les décorant de deuil. L'abject Rousseau pleura sur ses ignominies dans Les confessions, après avoir gémi sur sa niaiserie dans la Nouvelle Héloïse. Par des pleurs il sanctifia la platitude de son être apte à toutes les faiblesses. L'homme sensible ce fut Rousseau contant madame de Warens. Et la morale de cette littérature se marque dans le goût du temps pour les aveux de ce garçon entretenu, pour l'homme de joie lui-même.
Du coup, les femmes sans mœurs se sentirent promues à la grandeur. Elles rebondissaient loin du sofa, où Gfébillon avait voulu, une fois pour toutes, étendre leur réalité. Un nouveau masque allait vêtir le nu de leurs misères passionnelles. De par leur conformation physique et la nature de leurs complaisances, elles furent qualifiées la Cause de la Douleur Humaine. Gela était bien pour les flatter infiniment.
La franchise arborée au temps de la Régence s'éclipsa devant la mode. On se départit du scepticisme judicieux qui mettait l'amour au niveau d'un appétit stomachique et assimilait les délices de la passion aux succulences d'un repas attendu. L'homme avait failli s'affranchir du vieux mensonge sentimental. Il revint au joug. Les femmes de légèreté le reconquirent bellement.
Car Mackenzie avait conçu son temps. Réduites, en amour, au rôle de sachets à plaisir, les femmes tentaient de reprendre la première place par l'esprit. Les encyclopédistes préparaient cette rédemption. « 11 ne faut pas, semblaient-ils dire, perdre la vie
à d'inutiles marivaudages. L'esprit, pour son développement, réclame les heures consacrées à la sottise des galanteries. Si deux êtres se plaisent, s'ils jugent leur possession digne de leur allure, qu'ils se prennent et n'en parlent pas davantage. L'âme humaine ne saurait obtenir une rapide évolution vers le bonheur universel qu'en éclaircissant des problèmes autres.
« Le singulier souci de se jouer une farce amoureuse et mutuelle à laquel nul ne sait croire au fond de soi ! Calculez encore l'énergie perdue par les hommes à cette farce, principal mobile dévie, songez aux merveilles intellectuelles qu'ils eussent acquises en vouant cette même énergie à la science du progrès social..., et il faudra bien conclure que le sentiment est la cause même qui retarde l'effort vers le bonheur planétaire. C'est la pomme d'Eve, le péché originel des traditions... »
Les enc^^clopédistes allaient réussir. Des femmes audacieuses instituèrent des salons où l'on causait enfm avec intelligence plutôt qu'avec sentiment.
Il y eut Mme Geoffrin et Mme Du Deffand, Mme d'Epinay et Mme d'Houdetot, Mlle de Lespinasse et les imitatrices.
L'éclosion glorieuse de « L'homme sensible » renversa cette œuvre '.saine. Les femmes d'un esprit plus bas se navrèrent qu'on les crût des cerveaux. Elles ne voulaient être que le Cœur. Mackensie leur tendit un livre secourable. Elles purent passer de la dialectique à la pleurnicherie, de la pleurnicherie au sentiment. Elles parurent bientôt victorieuses de l'intelligence. Et, avec une sorte de frénésie, elles mirent le volume à la mode.
On eut à foison delà langueur et de la sympathie. On se renversa dans les fauteuils avec une batiste contre les lèvres. On enseignait à pâlir. De jeunes
hommes ombreux plafonnèrent dans les embrasures des croisées. Les voix se firent ondoyantes. La sensibilité se compliqua de subtilité. On étudia les nuances, les demi-teintes, les perspicaces analyses du mensonge admis enlîn comme l'essentielle vérité. Des larmes imbibèrent les regards.
Lorsque les coupe-têtes de 1793 eurent mélangé de rouge toute cette eau afin de nantir de biens d'émigrés le petit commerce de province, ce besoin de vivre tendrement ne diminua point. Les abatteurs de la Convention ne craignirent pas de- mettre le lacrymatoire au nombre des ustensiles na: tionaux.
Volney fut l'athée sensible éperdu devant les fantômes lacérés des races et des rois. Plus tard la bourgeoisie, qui avait amassé sa fortune dans le son de la guillotine, crut bon d'y repêcher aussi ces belles manières. Obermann attira vers les crépuscules les yeux noyés des lectrices.
Les guerres impériales suscitèrent des deuils justificatifs d'une pareille vogue. Corinne chanta ses pénibles amours, les bras sur la harpe, la tête en turban, les pieds en de la prunelle, l'écharpe négligemment glissée vers la taille.
Cependant Werther demandait les pistolets. René se mit à gémir sur d'admirables phrases. Adolphe prépara son âme mollasse et récriminante. Antony bientôt allait brandir son poignard. Oïcama, ou La Jeune Voyageuse, apprêtait son réticule en velours gonflé de mouchoirs. Exaltant leur faiblesse ou leur triste soumission à l'instinct sexuel, un peuple de héros grisâtres se traîna par la littérature avec de vagues gestes éperdus et des larmes torrentielles.
Les traîtrises de la comédie passionnelle n'évoquèrent plus la honte rigoriste ni le rire des roués
véridiques. Une sympathie compatissante décora le péché. L'hypocrisie des sexes s'affermit pour longtemps.
Dans le cours de ce siècle la vogue de « l'homme sensible » n'a pas, un instant, fléchi. De George Sand à Paul Bourget une foule d'écrivains s'attachèrent à ce genre de spéculations romanesques; et tous avec des talents à peu près égaux. La formidable réaction du naturalisme qui démasqua l'erreur choyée n'enleva point un lecteur ni une lectrice aux continuateurs de Mackensie. En vain la Comédie parisienne du satyriste Forain résuma cette réaction sous des légendes d'une dureté géniale. Cette synthèse puissante, l'œuvre la plus courageuse et la plus robuste de notre temps, n'a point réussi à faire déchoir de leur lustre les éternelles romances du cœur. La vénération que l'on garde pour Adolphe, parmi les esprits de choix, reste un engouement incomparable.
Car l'on ne voit trop, à la lire d'un œil froid, ce qui put nantir d'un si grand crédit la nouvelle de Benjamin Constant. Le style n'existe pas. Tout au plus pourrait-on l'attribuer à un bon élève d'école commerciale soucieux d'éviter les solécismes et les répétitions verbales. Le terne et le nul des rares images semblent pitoyables. Il ne s'y rencontre aucun art extérieur. L'histoire elle-même n'offre rien d'instructif. Un jeune homme de famille plein de prétentions, méprisant ses pareils, et infatué de soi enlève à un ami beaucoup plus âgé qui l'héberge, la maîtresse un peu mûre dont celui-ci fait ses délices. Cette bassesse s'accomplit méthodiquement avec une certaine lenteur, sans qu'une seconde la vision du crime le puisse retarder. Carie crime est réel. Le comte de P..., par beaucoup d'habileté et d'affection digne manifestée envers Ellénore est
parvenu à lui créer une situation. Elle a ' des en fants et ces enfants s'élèveront au milieu d'une société choisie qui accepte de fréquenter chez elle. La dame tient donc la sûreté de l'avenir. De plus, comme elle s'est donnée par amour, elle n'a point de motif raisonnable qui la puisse écarter de son protecteur. Adolphe sait bien qu'il va rompre cette sécurité, rejeter cette femme aux tentations des existences irréguliéres. Gela ne l'arrête point. Afin de satisfaire un amour-propre idiot, il jette bas cette vie. Je passe les mille autres sentiments plus délicats qui eussent empoché quiconque de commettre la vilenie. Le livre entier ne marque plus, après l'histoire de la chute, que le dégoût éprouvé parce gaillard pour la malheureuse qu'il a dévoyée et dont il voudrait bien obtenir une rupture. N'y pouvant réussir, il la tue par le chagrin.
Le personnage est ignoble, l'héroïne imbécile et le conte dépourvu d'attraits. Le succès de l'ouvrage tient à une certaine perversité de composition, grâce à laquelle Adolphe semble être de la première page à la dernière, et pour ainsi dire hautainement, le type du jeune homme accompli, au lieu de l'exceptionnel coquin révélé par la réflexion. Cet artifice met en extase maintes gens. On y lit l'excuse rétrospective des lâchetés analogues capables d'advenir â chacun.
Imaginerait-on qu'il existe, à P.aris, un « banquet des Adolphes » ? Des écrivains â peu près diserts se glorifient d'y participer, de prendre le nom hé • roïque avec l'aveu qu'ils découvrent en cette âme décrite le portrait exact de la leur. MM. Bourget et Barrés sont les protagonistes de ces agapes.
Là littérature de l'homme sensible a subi une singulière évolution. Au début, la sensibilité des personnages s'exerçait sur le malheur des choses
et des êtres en manifestant une réelle douleur de leurs passivités ou de leurs maux. L'homme souffrait de la peine du monde. Il voulait y compatir. Il y avait là quelque grandeur peut-être. Rapidement le thème changea; et les personnages s'apitoyèrent sur eux, sur leur propre trouble, sur l'ennui qu'ils ressentaient à subir cette compassion. Puis, commettant des horreurs, ils se navrèrent de leur perversité propre, se jugeant très malheureux de for faire à la vertu. Cruelle naïveté.
Cette période du mal littéraire est contemporaine. On doit Pascal Gé fosse au plus expert des imitateurs de Benjamin Constant, M. Paul Margueritte, qui a su conserver dans sa terneur lamentable tout le gris et tout le vide de l'Adolphe. L'exactitude des divers pastiches entrepris par cet excellent et laborieux écrivain a enthousiasmé tour à tour MM. de Vogué, les Débats, le Temps, la Revue des Deux Mondes, et la généralité des publications helvétiques.
Bien que pourvu d'un talent moindre, M. Bourget réalise des œuvres analogues. Il montre dans la vitrine de son style plat une assez précieuse collection d'Esaûs femelles vendant leur honneur, leur situation, leur vertu, pour le plat de lentilles du bellâtre en passage. Quelquefois les lentilles sont monnayées; et il feint que ce salaire profite à de jeunes hommes de lettres, sur lesquels il s'apitoie à profusion. Adolphe se pleure. En donnant à l'art et à la science des rôles honteux ou grotesques, il témoigne par là, non sans loyauté, son humble désir de n'être pas confondu avec ceux qui les cultivent,
MM. Margueritte et Bourget créèrent des hommes sensibles qui s'attendrissent sur leur misère propre. M. Barrés a institué un homme sensible qui, ravi de sa perfection, lui sourit et en pleure. Telle
la jeune mère regardant les premiers pas du baby. C'est le dernier avatar et non le moins surprenant du héros de Mackenzie. C'en est sans doute aussi la décadence ou le retour à l'origine; car, les choses se trouvant incluses en la mentalité de qui les observe, s'attendrir sur la beauté de soi ou d'elles, n'est-ce pas une œuvre identique ? Mackenzie s'émouvait sur la splendeur des choses perçues, M. Barrés s'émeut sur la splendeur de lui qui les perçoit... Nous tenons là une même besogne.
Avant que d'en venir à sa décadence, l'homme sensible a eu son apogée. Sentir le plus largement, embrasser latotale nature dans l'humaine sensation, y concevoir l'univers et la série de ses apparences; percevoir le cercle dans le point centre, la multiplicité dans l'unité... sentir intensément; cela fut donné à deux prosateurs merveilleux de notre temps, MM. Loti et Rosny.
L'un, avec la mer, absorbe en lui ce que les philosophes dénommèrent la nature naturée. Il parcourt le cercle du monde et sur chaque point il évoque l'éten'due des terres, des océans, la palingénésie universelle, le frémissement des esprits jeunes en émoi devant la danse des astres ou le chant des herbes. I^'autre communique diYeclSinature naturante, l'harmonie des lois qui guident l'évolution des mondes, les transformations de la planète, les migrations des races, la fusion des bouches amoureuses. Loti est objectiviste ; Rosny, subjectiviste. Loti saisit le rythme des apparences. Rosny traduit le concert mystique des" Forces cachées sous elles. Loti est plus décorateur, Rosny plus mécaniste. L'un et l'autre ils édifient la gloire du cerveau moderne en leur communion gigantesque avec l'Unité des Choses. Ds s'affilient aux pensées miraculeuses de Gœthe et de Flaubert.
Evidemment ce fut pour produire leur mentalité que s'évertua une si longue plèbe d'hommes sensibles.
Mais le retour à l'origine, la décadence de ce rythme littéraire se caractérise déjà.
Un monde de débutants existe dont les opuscules paraissent nourris de mentions empruntées à saint Ignace, de néo-christianisme, de citations d'hérésiarques, d'appels à des psycho-thérapeutes amis, d'attendrissements infinis sur la magnificence de leurs âmes. Ces images empruntées à des illustrateurs antécédents, ne nous choquent guère moins que les cuvettes et les paillasses à filles dont s'ornaient, naguère, les premières pages de chaque volume naturaliste. Malgré des procédés divers, ces besognes s'apparentent. Ce sont, à six ans de distance, les mêmes devoirs d'imitation nécessaires aux débutants de toutes les époques. Cependant le nouveau fatras est plus odieux. Si les petits naturalistes lançaient à la face du monde des cris de brutale révolte contre l'hypocrisie du temps, et, munis d'une belle insouciance, piétinaient courageusement l'opinion des hommes, les derniers venus ressemblent au plus sage de ces collégiens parvenus au terme de leurs étude et qu'un père avisé mène, pour une épreuve de morale, chez le marchand de chapeaux. L'enfant, aux idées indépendantes choisit un feutre que les coups de poing du sort bossueront d'une manière héroïque; le jouvenceau aux goûts de fête essaie de ces melons anglais qui prêtent à la physionomie une allure de paillardise élégante , mais le gaillard sérieux et qui tient à réussir dans le monde, se hâte d'élire entre tous les couvre-chefs, le tube noir aux soies lustrées et à la forme haute qui lui vaudra la considération des dames comme l'estime des vieillards.
3l^0 le triomphe des MEDIOCRES
Il y a toujours une littérature haute forme, celle qui fait se pâmer les esprits de convention. L'homme sensible acquiert encore de nos jours cette faveur. Quiconque en revêt l'allure est aussitôt noté esprit subtil, charmant, affmé. Les courtisanes sur le retour et les bas-bleus désormais sans espoir s'enchantent de retrouver les joies de leurs grand'mères, de. les sentir battre au fond de leurs vieux cœurs. Leur main cherche machinalement le réticule d'Oïcama, la harpe de Corinne.
Or, il est notoire que les vieilles dames obtiennent de bonnes situations pour les jeunes hommes qui ne les dédaignent point. Elles demeurent sensibles à ces galanteries. Gela leur remet de la vie au sexe. Le génie de leurs intrigues opère parmi les relations du monde. Leur amitié et leur reconnaissance sont vraiment fructueuses. Quoi d'étonnant, par suite, si les nouveaux écrivains flattent soigneusement le vieux goût?
De là cette pléiade de jouvenceaux sensibles dont les voix se pâment et se tordent en sanglots pour admirer les fleurs écloses en leurs cœurs. Leurs livres sontune invite àvisiter le rare de leur génie. Ils se disent ironistes. Ils paraissent amers comme la tisane de camomille. Vivant l'existence des douairières, ils en adoptent les allures. A les entendre on se croirait en province, sur les housses blanches à volants d'un meuble dur. Ils complotent mille noirceurs, et trament un succès, comme se prépare à Limoges, l'élection de la présidente pour l'œuvre des Petits Manteaux : chaque personne se meurt de n'oser s'offrir soi-même ; et, vantant la candidate, elle la discrédite à jamais par d'astucieuses incidentes. Les hommes sensibles* ont définitivement implanté l'esprit de province à Paris. Ils puent le vieux tiroir, et les épingles à cheveux. Certes, ils
ne pleurent plus à flots comme au temps de l'Empire premier; mais s'il ne ruisselle plus sur eux, il y suinte encore. Ils ont l'âme gluante. Ils en laissent partout.
L'esprit le plus complet de notre génération subit cette influence. De tous ces écrivains, M. Th. de Wyzewa, montre le mieux une âme de vieille dame érudite. Il eut autrefois du génie. Maurice Barrés, Edouard Dujardin, Gabriel Séailles, Burdeau, le ministre, et le signataire de cette étude, puisèrent dans cet admirable cerveau les idées qu'ils propagèrent d'abord. Il fut l'initiateur de nos intelligences. Nous lui devons presque tout ce qui nous a permis de créer des fictions plus ou moins adroites. Du moins fut-il le grand accoucheur de concepts pour nos cervelles grosses, sans doute, mais incapables de mettre au jour les vagues formes qui nous hantaient. Cependant, chaque fois qu'il noircit du papier, M. de Wyzewa se saisit de précautions et se garde de dire ce qu'il pense. Il emprunte à des êtres fort inférieurs leurs manières de voir et d'écrire; et, pour valoir auprès des gens en place, il jette sagement l'éteignoir sur l'éclat de ses facultés. La douleur humaine l'accable, l'exaspère même parfois. Il a cependant écrit, pour complaire aux bourgeois, de fâcheux articles sur le socialisme, où il tournait en dérision les théories et les hommes. Les littératures subtiles et le mystère attirent son esprit curieux. Il a renié Ibsen à grand bruit. Ainsi furent commises les deux grandes lâchetés que se puisse reprocher notre génération, par calcul, et pour parvenir.
Il avait trouvé, dans ses débuts, une très jolie méchanceté, un peu puérile, mais ravissante et qui notait bien cette allure de vieille dame érudite où il se complaît : « N'écrivez plus, conseillait-il aux
poètes; vous faites tort à Homère! » Et avec un mépris délicat il blâmait les œuvres de ses confrères encore dans la période de lutte, pour louer celles des auteurs plus heureux. Il disait encore : « Je possède deux petits livres bleus : Phèdre et Andromaque;i\s coûtent chacun cinq sous ; et j'ai là toutes vos littératures. » Cela lui valut d'entrer à la Revue des Deux-Mondes.
Aujourd'hui, M. de Wyzewa publie de petits volumes bleus à son tour. L'ouvrage coûte plus de cinq sous, mais il ne fera sûrement nul tort à Homère. Sans doute, l'écrivain y attache-t-ilpeu d'importance. Il a voulu simplement le produire afin de pouvoir annoncer sur la couverture une œuvre qui le place définitivement au nombre des hommes sensibles par l'apparence même du titre : Valbert ou les Confessions d'un jeune homme. Oïcama, ouvrez votre réticule ! Corinne, accordez votre harpe ^ !
\. Adolphe, Julien Sorel, Bonaparte commirent dans la littérature et dans la réalité les mêmes infamies qui firent la fortune de Jean- Jacques. Quel homme ayant le passé de Bonaparte, et parvenu, comme complaisant de Joséphine, obtiendrait aujourd'hui le pouvoir? Notre époque vaut mieux.