‹ Le triomphe des médiocresChapitre 28 sur 37 · LE SENTIMENT & LA PENSEE · texte numérisé non relu

LE SENTIMENT & LA PENSEE

Les funérailles que la jeunesse et les poètes firent en assemblant leurs respectueuses douleurs derrière le cercueil de notre cher et aimable Paul Verlaine, indiquent mieux que toute polémique combien est inexacte l'accusation portée par ceux résolus à blâmer l'envie et le dénigrement des écrivains nouveaux pour les Maîtres.

De toute cette dévotion témoignée à l'égard du créateur mort après avoir produit Sagesse, Jadis et Naguère, les Romances sans paroles, et tant de sûrs chefs-d'œuvre, il faut bien conclure que l'on admire au moins Verlaine, que l'on n'ignore pas, au contraire de ce qu'affirmait récemment M. Henry Fouquier en une expression heureuse : la joie d'admirer.

Seulement, les enthousiasmes de nos aînés diffèrent des nôtres. La religion des esprits nouveaux va vers l'œuvre de Paul Verlaine, d'Ibsen, de Flaubert, de Tolstoï, de Villiers de l'Isle-Adam, de Jules Laforgue; elle se dérobe au devoir de vénérer autant Alexandre Dumas.

Le réel est ceci : depuis vingt ans, le goût se déplace.

Nos devanciers aimèrent les choses objectivés, concrètes, lô tableau des petits malheurs de la vie intime, les péripéties de l'adultère, les émotions du Sentiment.

Aussi, Alexandre Dumas leur plut, dont l'œuvre entière évoque la détresse des demoiselles, des dames en peine de faire la fille, tout en demeurant, néanmoins, respectées de ce monde contre les conventions duquel elles se révoltèrent, en péchant. Les sympathies du dramaturge pour cette lâcheté des créatures menteuses, incapables d'affirmer le courage de leurs vices, ont acquis l'assentiment du public. Ayant à regretter des fautes que leur manque d'audace ou leur laideur les empêcha de commettre, maintes et maintes épouses, haineuses à l'égard du mari, applaudirent, par vengeance, ce bouquet de filles-mères délicieuses, de franciliens en flirt avec les clercs d'huissiers, de gentilshommes à théories faciles.

Or, vraiment, ces causes d'émotion ne nous paraissent plus valables. Nous ne nous apitoyons plus sur la difficulté (Je ces arrangements officieux entre les convenances mondaines et les vigueurs physiques fardées d'éloquence menteuse, sentimentale.

Si une femme croit impérieuse l'obligation de subordonner le devoir familial à l'instinct, qu'elle prenne héroïquement la responsabilité de sa passion; que, mère, elle abandonne le ménage pour suivre son hussard: que, fille, elle s'enrôle avec franchise parmi les libres amoureuses. Sinon^ elles n'intéressant que la satire.

Les héroïnes de Dumas n'offrent plus à notre esprit le tragique qu'il prétendit leur attribuer. Voilà pourquoi ceux de la génération récente ne prirent pas de plaisir à ses pièces. Leurs conflits d'alcôve et d'étiquette nous ennuient, alors que nos parents pleurèrent à les entendre conter. Ce sont, à un degré mondain, «des histoires de concierge».

Qu'on permette de citer le document personnel. Une fois, à l'âge de dix-huit ans, j'ai entendu ma-

dame SarahBernhardt jouer avec un talent merveilleux, la Dame aux Camélias, Tout concourait à la réussite de la pièce, et le jeu d'artistes habiles, et la richesse du décor, et l'enthousiasme des spectateurs. Aucune littérature, sauf celles du collège, ne m'avait fourni d'opinion préconçue, et je ne pensais pas alors le moins du monde que mon avenir pût se réjouir particulièrement des arts. Eh bien t pas une minute, dépuis ce soir-là, l'envie ne me vint d'entendre à nouveau un dialogue d'Alexandre Dumas. A mon sens de jeune bourgeois, cette parade sentimentale avait semblé trop puérile. Aujourd'hui, je me délierais bien plus de mon jugement perverti par les polémiques. Mais, de ce temps, j'étais un bachelier tout naïf.

Donc, les thèmes passionnels d'Alexandre Dumas n'excitent plus, en nos âmes, les émotions dont vibrèrent ses contemporains. Restent le style et l'arrangement des aventures. Or, son style appartient à la conversation brillante, certes. Mais cela suffit-il, après les splendeurs de Flaubert et de Villiers de l'Isle-Adam, pour prendre une première place dans l'histoire des lettres?... Quant à l'ordonnance des intrigues, en supposant même qu'on ne puisse pas contester leur excellence, ce semble là des artifices médiocres pour valoir à leur auteur une réputation de génie. Disons qu'il fut un moraliste à influences manifestes, et un amuseur parfait. Mais qu'on nous laisse protester, si l'on tente de le mettre au pinacle littéraire du siècle.

Oui, les admirations des écrivains nouveaux vont à d'autres sortes de tentatives. Les petites histoires du sentiment, masque de l'instinct, ne nous ravissent plus. Nous cherchons, en tout, « l'Emotion de pensée », ce trouble délicieux que peut valoir une œuvre, si elle déploie, par le moyen de l'art, la

chaîne des mystères qui unissent le fait humain particulier à l'idée universelle.

Quand Solness le Constructeur monte au faite du clocher, l'émotion que nous communique sa mauvaise amante ne consiste pas seulement dans la peur de le voir s'écrouler du ciel sur le sol. Le drame de sentiment, la tragédie s'en fussent tenus là. Avec Ibsen, l'allure du péril représenté évoque des harmonies bien plus larges. D'acte en acte, le poète du Nord a dit comment Solness avait voulu édifier des demeures bonnes pour les hommes et comment le rêve du meilleur sort humain l'avait occupé. S'il risque la mort pour satisfaire à la beauté du moment, à l'amour; s'il tombe, la chute de son corps par l'espace nous épouvantera comme le cataclysme de toute l'idée humanitaire s'écrasant contre le dur égoïsme, contre cet implacable sourire du Destin, que le Vinci sut fixer à la bouche de son saint Jean-Baptiste. Et nous tremblons alors, non par pitié envers la pauvre chair d'un architecte passionné, émotion sentimentale, mais par admiration pour l'énormité des Forces incluses dans la vigueur d'une énergie d'homme.

Dumas nous intéresse à de petits sentiments, Ibsen a des idées immenses. Et nous préférons celui-ci.

Nous admirons encore Flaubert. Pourquoi ? Outre la merveille du style, il a écrit une œuvre cyclique plus vaste que les aventures de cœur dont se réjouit le vulgaire. D'une part, la Tentation de saint Antoine évoque les croyances du monde ancien, dont les fantômes viennent successivement tenter l'anachorète. A l'autre pôle du cycle, Bouvard et Pécuchet expérimentent toutes les affirmations du monde moderne. D'Hamilcar à Hérodias, d'Hérodias à saint Antoine, de saint Antoine à saint Ju*

lien l'Hospitalier, puis au cœur simple, à Homais, à Bouvard, l'écrivain trace la route de l'idée, émancipatrice de la matière, à travers les époques de la conscience humaine. Et ce n'est pas, comme le crurent les naturalistes, pour la scène du fiacre dans Madame Bovary, ou la fin réaliste de l'Education sentimentale, qu'il importe de respecter éternellement la mémoire de Gustave Flaubert, mais parce qu'il comprit le frisson mental des races par le moyen de quoi se pense notre planète, la terre, le grand individu, dont nous sommes les cellules cérébrales, l'organisme momentané.

En l'honneur de raisons pareilles, pour l'Emotion de Pensée qu'elles nous procurent, nous adorons dévotement les Moralités légendaires de Jules Laforgue et V Eve future ^e Villiersde l'Isle-Adam. Mais nous contesterons toujours que les besognes de Dumas puissent rivaliser avec ces merveilles d'art médité.

Notre religion renie ce Sentiment afin de se vouer à l'Idée. Nous croyons aller ainsi vers le Mieux.

Il est donc injuste d'accuser les écrivains nouveaux d'égoïsme, d'envie, de dénigrement.

J'ignore s'il exista jamais, dans l'histoire des lettres, une génération plus dédaigneuse du succès et de l'argent, plus éprise de son idéal hautain, que celle agissant ses vingt ou trente ans vers 1893. La fortune importa peu à cette pléiade de jeunes hommes uniquement soucieux de mettre dans la forme du. vers les concepts généraux des philosophies. Certes, ils ne chantent pas lucrativement « Ma mie, ô gué », comme le voulut Alceste, et leur verve ne s'amuse point à décrire les cotillons troussés, ou la guitare du page sous le balcon. L'instinct ne leur paraît pas muni de l'importance que lui concédèrent les littératures acclamées. Nul

d'enlre eux ne songe à imiter certaine critique plus soucieuse d'acquérir l'assentiment d'un public futile par la louange excessive des amuseurs, que de vanter noblement la beauté esthétique, et enseignante. Le public aime ignorer. Toute la querelle est sur ce point. L'ancienne critique conserverat-elle son prestige en flattant, pour les lecteurs et les spectateurs, l'art sentimental; ou bien la nouvelle critique l'emportera-t-elle en éveillant;, chez les hommes, le désir de connaître mieux que les calculs de l'instinct, des convenances et du cœur i? Quoi qu'il en puisse advenir, il appartenait aux écrivains nouveaux de crier leur protestation à l'heure où les apologistes du sentiment élevaient l'un des leurs jusqu'aux gloires dévolues aux seuls apôtres de la Pensée.

1. L'idée ne devient compréhensible à la foule que sous la forme du sentiment. Les psychologues le constatent. Le sentiment est une atténuation de l'idée obscurcie, rendue instructive et réflexe. Le sentiment produit une vulgarisation de l'idée; une infériorité. Le sentiment suscite l'émotion naturelle, objet de la littérature médiocre, cause de son succès.

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