LE COCHER
Sous le prétexte de laver lavoitare, Gérard aime, en pleine nuit, faire retentir ses sabots, le bois sonore des seaux, et le jet violent de la fontaine dans la cour de la grande maison.
En vain s'ouvrent les fenêtres des chambres. En vain grommelle-t-on à tout étage. Il sait que, par froideur élégante, les locataires préféreront l'insomnie aux hasards d'une querelle. Susciter de la souffrance l'amuse fort. Le jet d'eau crépite. Les sabots claquent les dalles. L'anse de fer tape les douves du seau ; et voici que geignent des petits enfants réveillés au quatrième. Certes, la bonne se lèvera. Gérard empoigne le coupé par les ressorts, et le roule. La lueur de la lampe rallumée dore les fentes des persiennes au rez-de-chaussée qu'habite le capitaine d'artillerie, fourbu par le travail mathématique ou la manœuvre. Les concierges ne se reposeront point après le labeur qu'exige l'entretien de l'immense bâtisse munie d'ascenseurs, de monte-charges, de téléphones, de gaz et d'électricité, ouverte à quatre escaliers, dès cinq heures du matin, par une horde de fournisseurs malfaisants. Gérard s'en félicite. Ne se permettent-ils pas de lui rappeler que les ordures de son bull-dogg souillent parfois le porche?
- De la maison entière il s'affirme le maître, bien
supérieur en pouvoir au député de Tentresol, au conseiller municipal du troisième, à l'attaché d'ambassade du second; car il accomplit, lui, le métier, intelligent, aristocratique, noble et incontestablement chevaleresque de torcher, étriller, savonner, cirer, épiler, gratter, décrasser les chevaux de M. Ernest Pileur, commissionnaire pour les sucres.
Des grincheux essayèrent bien de témoigner contre cette omnipotence. Le propriétaire tenta quelques observations auprès de M. Ernest Pileur. Celui-ci ne les admet pas. Payant le plus gros loyer, il entend jouir du logis, selon sesnécessités, y compris celle de rentrer à trois heures du matin dans sa propre voiture, et d'ordonner à Gérard le lavage immédiat des vernis. Sans quoi les mouchetures de boue demeurent indélébiles. Que le capitaine, inventeur d'un nouveau projectile, ait étudié ses épures jusqu'à onze heures trois quarts et doive, à l'aube, prendre le commandement de sa batterie; que les enfants du quatrième, délicates créatures, gagnent une fièvre dangereuse à chaque nuit blanche et que leur bonne, harassée, s'anémie; que le député, pauvre diable, encombré de tracas, d'affaires et d'un plan de budget, voie s'accroître sa neurasthénie en ne compensant pas au moyen du sommeil le labeur de son esprit altruiste, cela n'importe pas à M. Ernest Pileur, dont la droiture indique aux actionnaires l'évidente réussite des transactions entreprises par son génie. Or, des baux en excellente forme engagent les;locataires pour des temps. La loi ne reconnaissant point le tapage du cocher comme motif de résiliation, il ne reste plus qu'à se priver sagement de sommeil et d'applaudir au prestige de Gérard, en bons citoyens. Lui-même s'admire, d'ailleurs. De temps à au-
tre, les dimanches, il visite la galerie des bustes romains au Musée du Louvre. Sa ressemblance avec l'empereur Garacalla l'enchante. Il porte les bajoues lourdes de ce personnage historique, sa lippe rasée, sa chevelure courte, mais plus correctement taillée par le coiffeur moderne. Et celal'assure dans son estime envers soi. Il n'y a décidément que les hommes de cheval pour le grand air.
Le lendemain, il se dresse plus à l'aise au milieu de la vaste cour, entre les parterres de rhododendrons et de géraniums. Avec une meilleure envie de nuire, il jette de pleins seaux d'eau dans les rues de ses voitures et les jambes des cuisinières. Avec une moindre crainte d'exaspérer les liseurs, il siffle de toutes forces son air anglais, de trois mesures, repris mille et quelques fois durant la matinée. Là, il tient un betting très suivi par les palefreniers du voisinage, les bouchers et les épiciers. Il livre le tuyau. Il commente la performance. Il dénonce le poids du jockey.
C'est un homme k l'aise. Ses covert-coats et ses suits l'habillent fashionablement. S'il sort l'aprèsmidi, pour tenter à son propre compte uncourtage ^n avoines, ses jambes un peu torses dans le pantalon large mettent en valeur le mollet. Il a une mine grassouillette, heureuse, pourprée. Il méprise.
Au bar, assis sur un haut tabouret, les coudes au comptoir, il rappelle, sans forfanterie, les temps de dèche où il mena, pour l'Urbaine, le cheval d'un fiacre. Il ne se laissait pas ennuyer par le client. D'abord, si on le prenait à l'heure, il mettait tout de suite son cheval au pas. Et il se décrit. H se revoit en houppelande cachou, le chapeau blanc à l'oreille, à demi penché sur ses cuisses, son fouet indolent caresse l'échiné du cheval. Il pouvait s'é-
nerver, le client désireux de conclure une affaire importante, d'où dépendait, sans doute, son bonheur, son honneur. L'honneur et le bonheur des gens ; ce qu'il s'en fout, lui, Gérard. Six kilomètres à l'heure! c'est le tarif. Il marchait à raison de quatre ou de trois. Et encore, lorsqu'un sergent de ville apparaissait au bord du trottoir. Et il ne fallait pas qu'un jeune couple montât dans sa Victoria, pour se promener à la fraîcheur du soir. Au pas!
On dit qu'à Londres les policemen obligent les cochers de cab à la vitesse réglementaire, afin de ne pas ^occasionner d'encombrements. Et on appelle ça un pays de liberté! Qu'il conduise jamais à Londres. Il montrerait au policeman s'il charrie le client à la vitesse réglementaire, lui!... Quand l'envie lui venait de courir les endroits agréables, il ne se gênait pas pour descendre, d'abord, l'avenue du Bois, les Champs-Elysées, les boulevards, dùt-il mener le bourgeois des Ternes à Montmartre. Il lui faisait voir du pays; et du chouette!
Gérard rit. Plus il a désobligé, plus il s'admire. Il rallume son cigare, le suce, tend son verre vide. Autrefois, il servait chez le prince de Moatreuil, un jeune homme du mouvement. Il me disait toujours: «Gérard, toi, tu es le seul qui me comprennes. )) Le cheval, c'est le type des élégances, vois-tu. » Un homme chic ne peut aimer que son cocher... )) Gérard, je t'aime...')) Et nous passions les journées ensemble, fesse contre fesse, dans le dog-cart. Il me racontait ses amours, ses histoires de famille, tout. Nous avions le même tailleur. En rentrant de soirée, il m'appelait dans sa chambre. Nous causions. Un bon cœur! Il ne pouvait pas souffrir les imbéciles. Il m'a quitté pour se marier. Il a épousé une cousine des d'Orléans. Elle avait le sac; et puis un
nom, quoi?... Je suis bien sûr qu'il me regrette, le petit prince, une Altesse, mes vieux cochons!... Maintenant, je mène pour Ernest Pileur, 150,000 francs de chevaux à l'écurie. Il me respecte. Ce qu'il m'a défendu, quand le proprio s'est plaint que je faisais du tumulte dans la cour, rapport àun capitaine qui étudie, et à des gosses qui braient la nuit quand ils s'éveillent. Ah ! mon vieux, ça n'a pas traîné. Maintenant, on rigole dans la maison. Faut venir me voir. On étudie son AuteuU-Longcfiamps en petit comité, et on chatouille les femmes de chambre. Moi, chaque fois qu'il en arrive une au sixième, une, un peu... ça... Ça ne traîne pas... On est un homme, hein?... A la vôtre. Quatre heures! Je retourne atteler. Prends Fitzroy placé, et Gampéador gagnant pour la deuxième. Personne ne veut plus de Gampéador... A tantôt!... Vous me le demanderez... »
Et le voilà qui file, au trot. Sur le seuil des boutiques les marchands de brosses, l'interpellent et offrent un verre, les marchands de harnais, les marchands de fourrages, les marchands de vernis, les marchands de casquettes. Le commerce entier l'adule. Il n'a pas le temps. Il l'annonce et il galope. Sa grosse chaîne d'or lui bat le ventre. D'une main pleine de bagues il assure son melon fauve contre ses tempes.
Rentré, il inspecte d'un coup d'œil l'attelage Isabelle, que les palefreniers achèvent de boucler. •Bousculant les chemises à carreaux des hommes, il rectifie, puis s'enferme au fond de la remise. Déjà, le valet de pied, poudré à la mode de Londres, guette sur le i)erron la descente de Madame. Gérard se hâte. Il se sangle dans le gilet blanc à raies noires, dans la redingote marron. Il boutonne à son cou le carcan de haute toile où s'appuie la
couperose de ses bajoues. Il glisse dans la culotte de peau et dans les bottes à revers.
Entre les panoplies de brancards rouges, de harnais jaunes et noirs, de selles et de fouets, il se mire à la glace du mur. Il se voit, tonneau confortable, juché sur deux jambes torses, culottées de blanc. Il coiffe le grand chapeau à aigrette sombre. Il ressemble tout à fait à l'empereur Garacalla. Ses bottes et son chapeau miroitent. Il empoigne solennellement le fouet. Il reparaît à la lumière.
Patiente, docile, l'attend Madame, assise en robe soufre sur les coussins bruns de la Victoria.
Lui se recule. Dans la conque de la voiture, le ton de sa robe lui semble légèrement plus clair qu'il ne convient, à cause du pelage des bêtes et la couleur de la livrée. Au reste, le chapeau à grand nœud vert tue certainement l'harmonie.
Il le reconnaît. Sans voir l'angoisse de Madame qui devine une improbation, il escalade le siège, arrange les basques de sa redingote sous son derrière, et se cale dans sa graisse, l'œil à la porte. Il va partir. Il abaisse le fouet...
— Gérard! implore la voix timide de Madame... Gérard!...
Il ne répond, ni ne se détourne. Son œil a cligné. Le concierge se précipite, bouscule une vieille dame, écarte un enfant qui s'avançaient sur le trottoir.
— Gérard!
Sévère, il se tait. Il touche les croupes des chevaux. Ils partent. Les palefreniers pendus aux colliers maintiennent avec peine dans la direction droite les bêtes nerveuses toujours effarées par l'écho de leurs pas sous la voûte du porche.
Le tonnerre roule. L'attelage s'élance. Le valet grimpe et s'asseoit...
Voici les Champs-Elysées, la voie triomphale où défile la foule des empereurs rasés pareils à lui, et guidant vers l'Arc de gloire le trot steppe des alezans. Galbas, Othons, Vitellius,Scipionset Paul- Emiles, en roideur de statues, se suivent avec les lueurs apothéosiques des chapeaux de livrées. Ils sont le sommet et la cime. Gomme des loques, les riches gisent au fond des landaus. Eux seuls, nobles, droits, dominent le peuple et la ville, plus haut que les échines et les crinières des coursier^.
Pour leur seul triomphe fut érigé l'Arc de pierre où sonna jadis le pas des armées revenues victorieuses de toutes les capitales. Gérard le sait. L'orgueil des races latines l'enivre. Il pense à Bonaparte.
Il mène.
Le soleil luit dans l'échancrure de l'arc, en revêtant la pourpre impériale des soirs.
Et cette joie, d'être le fort, le chevaleresque, le couronné, se complète, pour Gérard, d'un indéfinissable sentiment de certitude. Derrière lui, en effet, au fond de la conque de la Victoria, Madame, navrée du regard désapprobateur qu'il mit sur sa toilette, craint, et s'en désespère, de n'être par correcte.
Le jugement muet de son cocher tue la joie de la promenade. Lui le sait. Content d'être la loi et la sanction, il continue de conduire, dédaigneux, supérieur, maître.