DES SOLDATS
Si les contingences dédaignèrent de s'y prêter, il nedemeure pas moins véritableque, vers le temps où chacun de nous, ligoté par le ceinturon et les courroies de sac, s'assouplissait les muscles au moyen de sports obligatoires et militaires, nous eussions pu, à huis-clos, encourir la déportation perpétuelle pour espionnage devant un tribunal composé de tels soldats illustres, général d'Andlau, général GafFarel, lieutenant Anastay, commandant Esterhazy.
Que maints amis persuadés de notre innocence se fussent élevés contre le verdict, une presse entière et patriotique, les couvrant d'immondices, eût établi, comme elle fit il y a peu de semaines, cet adage : lorsque cinq officiers français donnent leur parole d'honneur pour garantir une assertion, personne n'en doit plus permettre le contrôle..
Egalement à huis-clos le général Duchesne exécutait les Hovas. Sans vouloir assimiler ce militaire à ceux plus haut cités et qui finirent dans des villégiatures inattendues, voire même sous le couperet de la guilloti ne, leurs existences plutôt brillantes, ne convient-il pas de méditer l'enthousiasme avec lequel les journaux reproduisirent les propos d'un garmain, M. Wolf, explorateur, vantant l'ordre de
ce chef qui interdit aux journalistes de toutes nations le spectacle de sa dextérité.
Le même allemand conseille de faire fusiller « sans pitié » ceux de teint plus clair que nos vaillantes troupes rencontreront parmi les autochtones. Dès lors, on conçoit que des représentants de l'opinion publique deviennent, à de telles heures, superflus. Malgré qu'en aient dit les plus verveux de nos chroniqueurs chauvins, l'art stratégique, à l'instar des libéraux, commence à ne plus avoir de patrie. Les préceptes de colonisation s'internationalisent.
Au Dahomey, déjà, le général Dodds hâta l'exécution de certains civilisés qui montrèrent, les armes à la main, plus de goût pour les mœurs simples du lieu, que pour l'application des nôtres. Prendre parti, en faveur du nègre, de l'indien, contre les importateurs de l'alcoolisme et delà nécrose phosphorée promise à ceux qui fabriqueront enfin les allumettes, semble le crime innommable. A ce compte, si, dans une guerre franco-allemande, des uhlans capturaient au milieu de nos bataillons la crosse en l'air un officier arabe de tirailleurs algériens, leur devoir prescrirait de mettre incontinent au mur ce méridional, puisque le droit des gens respecte ceux-là seuls qui, pour défendre un sol, montrent des épidermes de teinte pareille.
Le militaire abuse de l'indulgence nationale pour sa bêtise. Ces ineptes cruautés déçoivent encore moins le sentiment que l'esprit. Car, le sens de notre logique européenne ne peut qu'admirer l'état d'âme de ces civilisés, se mettant du côté du faible contre le fort, de la défaite sûre contre le triomphe, affrontant la mort pour une cause perdue d'avance, au lieu de colporter, afin de s'enrichir, le long de nos colonnes, les litres d'absinthe et les fillettes nu-
biles dont se réjouirait, aux étapes, la lassitude des héros. Ces hommes que l'on voue à l'exécration ont tout simplement l'âme cornélienne. Pris, ils mériteraient au moins d'être reçus dans nos camps avec les honneurs en usage à l'égard de la vaillance trahie par le sort.
On imagine, par ces prouesses de nos conquérants, les curieuses atrocités qui doivent se parfaire à huis-clos. Les gazettes parisiennes n'expédient à la suite des états-majors que des officiers de réserve, ou de territoriale, reporters incapables de ne pas pas louer, serviles, la sauvagerie des distributeurs de la mort. Les ministères ont fait savoir officieusement aux directeurs de quotidiens qu'ils n'accréditeraient là-bas aucun écrivain dépourvu de galons ou d'esprit de corps.
Le militaire n'aura point à redouter l'indiscrétion. Personne ne viendra plus révéler l'ivresse inopportune d'un colonel nous préparant les Lan- Son futurs, laissant l'ennemi déborder ses troupes, tandis que l'absinthe cahote, selon le trot de la monture, un prestige avarié.
Un sergent de la Légion Etrangère me contait avec gloire le plaisir qu'éprouvaient ses camarades à introduire par les pieds dans une fournaise les Chinois, qu'ils faisaient rôtir ainsi partiellement, membre à membre. On ne jetait le corps total au feu qu'à l'instant où la mort figeait la dernière grimace.
Ces jeux-là délassent la bravoure. Nos yeux impies ne sauraient les comprendre. Il faut une initiation. Qui ne se sent un cœur patriote est indigne d'y assister; et l'urgence du huis-clos s'impose,
Ainsi va la civilisation, portant au monde barbare les principes de l'industrie et ceux de la moindre cruauté.
Ce n'est pas, qu'à tout prendre, les expéditions coloniales l'emportent en absurdité sur les autres guerres. Faire rendre à des sols riches une production majeure et, par là, gratifier l'humanité générale d'une aise accentuée, multiplier les issues pour la surproduction industrielle, doter de buts d'émigration le paupérisme des capitales, conquérir des espaces fertiles pour l'installation de colonies agricoles propres à secourir le sort des petits cultivateurs que ruinera prochainement la cessation fatale du protectionnisme, installer une vie active dans le désert en forçant les villes européennes à dégorger leur prolétariat misérable vers ces lieux nouveaux et fertiles; tout cela deviendrait méritoire devant les âges futurs. La colonisation peut résoudre à l'amiable bien des querelles sociales. Gomme la stupidité des rustres complices sauvera longtemps encore le système bourgeois des vigueurs révolutionnaires, il importerait de ne pas médire, par principe, de ces entreprises. A l'occupation anglaise, les Indes ont gagné. Dans les usines du pays britannique, les ouvriers obtiennent un travail autrement considérable et mieux rémunéré qu'aux époques antérieures. Une marine marchande se développant diminue le prix des objets utiles. Le royaume Uni est celui où l'on s'habille pour le meilleur marché. Les exemples de l'Australie et les États yankees prouveraient encore la possibilité d'une extension de la vie commode à nombre d'êtres plutôt lamentablement éprouvés sur le sol métropolitain.
Rien ne réussit dans nos colonies parce que le besoin de fonctionnaires, de garde-chiourme, de magistrats et de paperasserie paralyse les initiati-; ves individuelles. Dès qu'un compatriote au courant des choses se propose de fonder une factorerie, il;
choisit, pour cela, un pays indépendant de l'autorité française. On citerait des explorateurs connus qui aidèrent Savorgnan de Brazza à la découverte de l'Afrique centrale, et qui, après de longs séjours dans les régions de nos sphères d'influence, se résolurent définitivement a tenter la grande culture dans l'Amérique latine. Le garde-champêtre, le résident, le directeur politique, le gendarme et le lieutenant d'infanterie de marine les avaient dégoûtés d'abord.
Le fonctionnaire colonial a horreur du colon. Celui-ci gêne le huis-clos. Il voit et il s'indigne. Il se révolte contre les pots-de-vin, les délimitations, le papier timbré, la vaniteuse sottise* du soldat qui exaspère l'indigène par ses assommades et perpétue l'état de guerre. Entre le guerrier imbécile et le fonctionnaire larron, la place reste étroite pour le travailleur. En somme, la colonie française ne semble pas correspondre à d'autres désirs nationaux que ceux de caser les fils de famille et de donner un prétexte à l'avancement des officiers bien vus, depuis vingt-cinq ans que la légitime couardise de deux grands peuples recule jusque des périodes à venir la date d'un conflit devenu ridiculement inéluctable et toujours remis.
Cette aventure dé Madagascar ne servira pas autrement la race. Grâce à un monstrueux huis-clos, des soldats plénipotentiaires accomplissent toutes les infamies utiles à leur triomphe que tambourinera, dans les gazettes, le rédacteur chauvin. Au départ le général Duchesne avait promis, par la péroraison de son ordre du jour aux troupes de Sathonay, les exécutions sommaires pour quiconque « résisterait à sa légitime autorité ». Ces vaillantes troupes n'eurent qu'à se le dire.
Au reste, elles ne marquèrent point une envie
excessive de le savoir. Dès le premier jour où fut annoncée l'expédition, des entrefilets nous apprirent que le corps se recruterait parmi les volontaires se présentant, pour chaque bataillon, et que seuls les soldats bien notés seraient admis à l'honneur d'abattre l'hova. Les demandés se comptèrent par rares unités, sans doute; car la consultation du sort remplaça ce mode de racolage. Des bulletins pris dans un chapeau désignèrent, en chaque garnison, les compagnies qui marchèrent de force ne s'étant plus offertes de gré. .
Même il advint que beaucoup de capitaines voués ainsi à une gloire réglementaire firent intercéder auprès du ministre. Ils ne désiraient pas comparer au feu du Lebel celui des fusils Gras chevaleresquement mis à la disposition de l'ennemi par l'intermédiaire des marchands belges qui les acquirent de nos arsenaux.
L'inénarrable est que, dans leur art du meurtre, ces tacticiens se décèlent d'une ignorance piteuse. Nous voici à la tête de grandioses colonies. Les expéditions guerrières y deviennent fréquentes ; et le souci de mouvoir dans les parages d'Orient ou du Sud les chalands capables de remonter les rivières, seules voies de transport, devrait habiter l'esprit des stratégistes. La stupide histoire du Brinkbum que la malveillance anglaise avaria, démontre combien ces gens de guerre titubent dans leur science .
D'autre part, la rapide campagne menée par les généraux du Japon contre l'empire chinois met au rang de caporaux inhabiles les Négrier, lesHerbinger,les Brière de l'Isle et les Courbet. Depuis 1885, nos admirables troupes et le patriotisme de nos meilleurs généraux ne réussissent pas à terminer la guerre de fait. Pas de steamer venant de Cochinchine qui n'annonce le massacre de tel ou tel poste,
la mise à mort d'un missionnaire. Afm d'obtenir des armistices, il faut doter les généraux chinois ou les associer aux bénéfices des entreprises commerciales. Ils prélèvent de la sorte une indemnité de guerre que ne prévoyait pas le platonique traité de Tien-Tsin. De tout cela, notre diplomatie, aussi lamentable que l'armée et la marine, ne sut même pas tirer la possession de Formose et des Pescadores. Elle nous eût valu la puissance sur les mers de Chine. Sans doute l'Angleterre s'y opposa. Le Foreign-Office détient trop de petits papiers compromettant nos parlementaires pour qu'on se risque aune action contrariant ses exigences. Le voici maître du cours du Nil et qui, brutalement, nous interdit de voyager en Afrique. Bientôt il fermera le canal de Suez à ceux de nos bateaux qui ravitaillent rindo-Ghine. Notre gouvernement, fixé sur la bravoure de nos soldats, la science de nos marins, et l'art de nos stratégistes, se gardera de protester par peur d'avoir à expérimenter toutes les vertus nationales.
Il faut courageusement le dire. Notre militaire français ne vaut plus grand' chose; et ce n'est pas en louant à tout propos ses qualités imaginaires que nous le contraindrons à s'améliorer.
Le soldat est à la nation ce que le bourreau est au particulier, un anachronisme qui se survit dans l'état malencontreux de nos civilisations, pour les besognes d'abattoir. L'exalter sans cesse, même quand il ignore évidemment les principes de son métier, cela déshonore l'histoire. Permettre à ces gens d'exécuter un peuple à huis-clos, est une monstruosité dont les jugements des âges futurs s'ébahiront.
En 1870, ce monde-là a lâché pied partout. Déroute sur désastres. Des généraux en rivalité de
cour préféraient voir rémivle écrasé par les Allemands plutôt que de risquer, lui portant secours, de le mettre en situation honorable. Qui expliquera jamais les turpitudes des manigances grâce auxquelles Ganrobert fut abandonné à Saint-Privat. Napoléon jeté avec quatre-vingt mille hommes dans le trou de Sedan, l'armée de Bazaine contrainte à reculer par ordre après la victoire de Gravelotte alors que l'on tenait les routes menant à Toul, ville pleine d'approvisionnements et de munitions propres à entretenir les divisions victorieuses dont le moindre effort eût débloqué Metz, et modifié la face du destin. Les généraux se trahissent à l'envi. Les vieux soldats de Sébastopol et de Solferino décampent comme un seul homme au premier coup de canon. Dans l'armée de la Loire, les mobiles lèvent la crosse en l'air dès qu'ils aperçoivent l'ennemi, brisent leurs fusils, désertent. Les paysans cachent leurs provisions cà l'entrée des bataillons français, et les offrent spontanément aux avant-gardes allemandes. La voilà, la nation patriote, la gr(j)sse femme de pierre, qui sur nos places, montre à un point cardinal son glaive brisé et une attitude orgueilleuse.
Et depuis la Tunisie, le sinistre essai du Tonkin, dont le Japon vient de nous démontrer la misère, Fourmies, grande victoire; enfin, pour cette expédition de Madagascar, l'évidence subite de manque de tout, bateaux et enrôlements, après les milliards engloutis par vingt-cinq ans de préparation à la guerre.
On conçoit que le général Galliéni veuille voiler d'un huis-clos propice cette ivresse du Noé patriotique.
Seulement le silence ne remédiera point et si, malgré toute prévision, l'aube de la grande fauchéç
^^fc se lève en Europe, l'insolence et la brutalité de I^Bnos généraux, d'ailleurs unanimement podagres, suffira-t-elle à empêcher que la victoire des adversaires soit assez splendide pour rendre aux pouvoirs monarchiques un prestige qui disparaissait, pour écraser sous l'éperon du maître les libertés timides de nos lois.
Après tout, il n'en va peut-être pas mieux chez les autres peuples. Dans leurs manœuvres navales qu'ils exécutent sous les yeux de la Reine, les amiraux britanniques se coulent réciproquement par inadvertance. Aux armées, comme en toute autre caste sociale, les médiocres occupent les premières places et les intelligents les dernières, parce que leur orgueil conscient empêche ceux-ci de s'affirmer et de solliciter, actes qui dénotent le doute de soi-même . La timidité n'est que la manifestation de l'orgueil intérieur. Un ambitieux est toujours une âme humble.
Voilà pourquoi le pouvoir discrétionnaire du huisclos concédé à des hommes en droit de dispenser la mort, choque nos cœurs libertaires désireux de favoriser la vie. Il appartenait à une république ayant consacré les droits de l'Homme, d'offrir à la liesse des soudards le bon plaisir du meurtre sans contrôle. Ce mensonge des principes devant les actes nous peut cependant décevoir K
1. L'immonde afYairo Dreyfus -Esterliazy renforce d'un exemple cette vérité. Couardise devant l'Allemagne qui empêche dc^ rendre nettement la justice. Couardise devant les chefs qui empêche les inférieurs de témoigner, libres ; couardise des journaux qui n'osent dire que par ordre. Couardise des petits. Couardise des Grands. Couardise nationale, France des médiocr(!S !