DE L'ARISTOCRATIE
L'usurière qui, prête à escompter pour le bénéice de M. de Talleyrand-Périgord un effet Lebaudy le cent mille francs, réclama vérification par ex- )ert de récriture offerte, ne manquait aucunement le sens historique, car elle ne s'étonna point de ^oir aussitôt le gentilhomme se ruer sur la paperasse et dire avec le ton joli d'un aïeul plaisantant, rCEil-de-Bœuf, l'attente du petit lever : « N'en faites rien, baronne : elle est fricotée, la traite!» . D'autres mœurs dépareraient ces familles qui icquirent leurs armoiries, soit par la prostitution le leurs épouses aux désirs des cours, soit en saignant avec héroïsme les gens dont les biens valaient [u'on les convoitât. Et c'est de très petits esprits qui jugèrent sévèrement l'acte tout naturel de M. de Talleyrand-Périgord. Il est de race.
Le pavé de l'histoire pullule de récits analogues, d'ailleurs glorifiés. Les paladins des poèmes massacrent à l'aise, ayant par avance plongé leur corps dans de chimiques préparatifs (styx ou sang de dragon) propres à les cuirasser contre les blessures. On les qualifie avec pompe devant les écoliers. Ainsi, par astuce, on enseigne la logique; sinon les âmes jeunes jugeraient mal ces hommes d'abattoir. Ils risquaient moins pour tuer que ceux invités aux
épopées cynégétiques de M. de Rothschild, ceux déchargeant avec précipitation des fusils qu'on leur passe sur des oiseaux poussés en foule contre leurs yeux par des traqueurs vêtus à l'avance commodes marmitons.
Cepondant il nous égaie de savoir que mille hordes de travailleurs peinèrent, des générations durant, pour la prospérité d'une raffinerie, que leurs femmes enfantèrent parmi la saleté des mansardçs, sans joie et sans avenir, et qu'un jour, en résultante de tant d'agonies, un Max, spécialement habile ■à dénuder les catins ou à faire le palefrenier, tripotait avec le grand noble susdit, des affaires louches, idoines à garnir les prisons de gens aux mains, propres, si les juges voulaient consentir à un peu d'honnêteté professionnelle.
. Chaque fois que des esclaves industriels, lassés de pâtir dans leur raffinerie du Petit-Sucrier, tentaient la grève, on leur envoyait incontinent des militaires. L'expérience acquise des fusillades célèbres contraignait à l'ordre les troupeaux des travailleurs sans armes bousculés par nos belles troupes invulnérables. L'éternel paladin besognait.
Les mômes coutumes de meurtre alliaient déjà ces illustres familles. Il eût été fâcheux qu'elles ne pussent s'apprécier également dans la pratique du dol. Le soin pareil de contempler le crottin des chevaux et le chanfrein des filles n'était pas pour les différencier.
Ces acoquinements de noblesse à roture féconderont ce siècle d'admirable sorte. Ils enseignent aux foules q;ue les âmes dirigeantes s'égalent dans l'intelligence et la vertu.
Jamais, au reste, malgré qu'on en croie, elles ne se distinguèrent les unes des autres par leur enveloppe physique. Nous avons tous vu lors des fêtes
foraines, sur le tréteau des roulottes, l'ossature, ifflanquée de la comtesse de Paris. Ses cheveux fïlasques et coupés à la chienne décorent le front blême des somnambules racolant servantes et crémières pour des prédictions à deux sous.
Il n'existe pas de rue qu.i ne recèle, derrière le comptoir de sa plus obscure boutique, un bonnetier tout pareil à Monsieur Philippe de France. La même barbe pointue les ornait du même air sot et capable.
Les princes de Galles encombrent les brasseries de leur avachissement blond, de leurs ventres tachés par le sucre des consommations ou la salive de la pipe, de leur calvitie due aux remèdes honteux, de leurs yeux aux poches aqueuses, guettant, par les vitraux d'un héraldisme obligé, les jambes maigres des écolières en sarrau noir.
Maint commissionnaire médaillé nous offre, en face des assommoirs, les moustaches indicibles du roi Humbert et sa barbiche à tirebouchons. C'est par politique qu'il manque, aux lobes des oreilles souveraines^ le petit cercle d'or, insigne de modeste aisance.
Des cuisinières identiques à l'impératrice d'Allemagne soignent nos sauces. Les garçons bouchers arborent, pour nous porter le rosbif quotidien, le masque et la plastique dont s'enorgueillissent le jeune duc d'Orléans et celui de Bragance.
Aux « lavatorys » les Léopolds nous tendent le peignoir en agitant leurs barbes considérables, propres à compenser pour l'œil du client la rareté d'une chevelure amoindrie par les lotions, les crèmes, les élixirs.
Mon vendeur de cravates est évidemment le frère hasardé du Kaiser Guillaume IL Sans connaître, hors la photographie, ce militaire, je crois cepeip
(lant qu'il ne surpasse point mon fournisseur par rélégance des manières, les prévenances, la délicatesse de la diction, la sobriété des gestes, l'exquise correction des jaquettes, ni même par le bandeau blond de la coiffure.
Le promeneur qui s'attarde, désireux de solitude, dans les salles du Louvre où s'alignent les bustes antiques des impératrices romaines, s'étonne des profils habituels aux fillettes qui, tous les lundis, se chargent la hanche de paniers à linge. L'époque des Antonins fut certes propice au couronnement de jeunes personnes douées de cous de cigogne, de nez avides de pluie, et de petits mentons rigolos. La jeune Belleville se fige là, en marbre, en pierre, en porphyre, sur des colonnes de malachite.
Leur descendante directe, par Byzance, notre petite mère, la tzarine, trotte sous l'alpaga de toutes les apprenties qui gardent sur l'épaule des bouts de fil à bâtir.
Il fatiguerait de poursuivre ces analogies. La méjnoire, aisément, les complétera :
Ni parla vertu, ni par la prestance, ni par l'histoire, ces gens de belle famille ne l'emportent sur les goujats.
Dans leur home on nous les a décrits. Les précieux livres de M. Robert Scheffer qui fréquenta les cours de l'Europe orientale nous dénudent ces hommes faibles de leur apparat traditionnel. Ils font peine; ils grelottent au vent doux de la niaiserie.
Leurs modestes budgets s'équilibrent mal. Ils courent, plus âpres que le bohème, la pièce de cent mille francs.
Entre eux ils s'accablent des soucis mêmes qui mettent en querelle les familles de notre moyenne bourgeoisie.
Les farces coûteuses des jeunes princes, la mauvaise tenue des petites princesses curieuses du vice ; le scandale des adultères intéressés, les haines des susceptibilités antagonistes, les froissements et les rivalités pour des préséances à table, au passage d'une porte; les plus graves affaires d'Etat conclues selon le caprice d'un instant passionnel ; voilà ce qui les agite et ce qui mène les peuples.
La Misère Royale et l'Idylle d'un prince nous instruisirent exactement de ces hontes, comme les Rois en exil y le Crépuscule des Dieux, les Bois ; et avec plus de réalité sans doute.
Malgré le prestige que leur prêtent encore les naïfs, les souverains s'éclairent d'un jour dur où leur splendeur minime s'éteint.
On se tromperait en imaginant que ces minuscules appétits caractérisent les seules cours d'importance secondaire. Les échéances affolent Guillaume IL La reine d'Angleterre peine afin que ses petites-filles jouissent d'un revenu dont ne voudrait pas le moindre de nos honorables faillis retirés dans les villas de Bois-Colombes.
Après tant d'évidence sur la vulgarité des princes, on s'explique mal la sottise de Napoléon sacrifiant tout au besoin d'épouser une fille de sang royal, ou celle du général Boulanger renonçant au pouvoir par peur d'avoir à s'abstenir, en prison, des caresses que dispensait une main à bague héraldique.
L'immortel Michelet a seul compris la réalité de l'histoire. Il a cherché dans les alcôves des grands les causes de la douleur sociale des guerres. Nul jour ne s'achève à présent encore qui n'apporte à cette méthode, pour romanesque qu'on la juge, l'assentiment d'une constatation nouvelle.
L'expédition du Tonkin fut résolue à la suite d'une pitrerie de la même sorte.
Lorsque M. Dupuy, ce négociant qui avait colporté ses pacotilles le long du Fleuve Rouge, revint en France avec des documents. sur la richesse des contrées riveraines, il ne trouva dans aucun ministère l'accueil de ses mémoires, de ses plans, de ses études. Après avoir épuisé la série des démarches inutiles, il avertit de son déboire un monsieur qui persistait à se dire par dilettantisme l'amant d'une très vieille et très riche courtisane connue sous le nom de Valtesse.
La sorcière apprit de cet homme le malheur de M. Du.puy, Elle connut par le hasard des conversations les travaux de l'explorateur et les approuva.
Les amants promirent la réussite si on les intéressait avantageusement dans l'afTaire. Ils eurent la part léonine, par avance.
Immédiatement la vieille dame écrivit à Gambetta des lettres chaudes, décorées d'un paraphe encadrant un faux nom: comtesse de la Bigne.
Le seul prestige du titre exalta l'épicier de Gahors. Il répondit, en dédaignant de s'informer. Après échange de missives où la passion se pimentait de politique, rendez-vous fut pris. La comtesse de la Bigne succomba.
Aussitôt la République française commençait une campagne en faveur des idées propres à Jean Dupuy et que s'assimilaient pour la partie financière Bavier-Ghauffour et les parents de Jules Ferry. Par des intermédiaires, Valtesse et ses amis transmettaient à bon prix leurs avantages.
Jusqu'à la mort de Gambetta, ce journal excitait l'esprit des politiciens à l'expédition de 1883. Le tribun périt prématurément, sous la colère d'une autre amante, sans savoir qu'il avait possédé pour
le mince prix de quelques milliers de vies humaines, la plus antique catin de Paris, celle dont la .couche avait charrié la fête parisienne depuis soixante ans. Il avait cru séduire une descendante de Dupleix, et devoir à cette noble passionnée le plan même transmis en héritage par le premier colonisateur des Indes.
La foi des républicains est petite pour qu'ils aient toujours requis, avec une adniiration humble, la sympathie de la particule. Ce sirgulier goût pour ceux dont la force brutale désigna les ancêtres à la renommée Sy'explique mal en des consciences qui se targuent d'espoirs vers la bonté universelle.
A peine saurait-on dire que les races afhnées depuis longtemps par l'usage des luxes doivent jouir d'une certitude presque parfaite dans le choix des sentiments délicats et des arts heureux.
Mais la plus superficielle expérience dément cette affirmation. La palefrenerie est le seul art (p.ii les passionne; celui même des vieux barbares courant le monde, et honorant l'aide divinisée des précieux quadrupèdes qui portaient l'homme.
Il n'est point là d'aftinement. Leurs prédilections pour l'art sont en- général fort médiocres; leur morale fournit pour Gyp ou Lavedan le sujet de plaisantes polissonneries.
A la longue on se lassera de frayer avec madame de La Bigne i et M. de Talleyrand-Périgord; et nous nous anoblirons par le mépris de la noblesse.
L'excellent encyclopédiste, Edmond Lepelletier pouvait écrire, récemment : « Elle est instructive, la nomenclature, que donnait la Revue des revues,
1. La damo voilée que révéla, dans l'aU'aire Dreyfus, certain niilitaire haut gradé, dut jouer un rôle aussi près de l'histoire. Par elle sans doute il adviendra que les combinaisons de nos états majors seront renversées,
des mariages mixtes où l'on voit le dieu Dollar unir lès descendants des preux de Bouvines avec les héritières des marchands de cochons de Cincinnati.
On y trouve, avec le chiffre des dots, des noms magnifiques: Le comte de Castellane est Theureux possesseur d'un sac de 15 millions de dollars, miss Anna Gould, saluez, la dynastie du roi de l'or ! Le duc- de Ghoiseul-Praslin a le portefeuille de miss Forbes, un million de dollars, également superbe. Un autre Ghoiseul, le marquis, s'est contenté des 250,000 dollars de miss Clara Coudert, presque une pauvresse avec son million et quart! La cote se relève avec le comte de Pourtalès et miss Isabella Andrews, 800,000 dollars. Voici tout à fait du grand style matrimonial : le marquis de Breteuil, remarquable époux des 4 millions de dollars de miss Litta Gartner. Le comte Auguste de Rohan-Chabot, l'un des plus grands noms de France, homme modeste, s'est tenu pour satisfait avec les 200,000 dollars de mistress Herbert Gallatin. Le baron Raymond Seillière a épousé aussi une veuve transatlantique, mistress Livermore, mais du poids de un million de dollars. Le marquis de Chasseloup-Laubat, le baron de Brémont, le baron Erlanger, le comte de Sartiges, le vicomte d' Aigrement, le comte de Belleroche, le comte d'Avenel, le comte de Chabot, le comte de Montaubon, le comte de la Bassetière, le comte de Meffray, le marquis de Valori, le baron de la Tournelle, et le prince Charles Poniatowski se sont pareillement accommodés des héritières de 200,000 dollars.
On voit |par cette sommaire nomenclature que la noblesse française est très demandée sur le marché américain. »