L'EDUCATION DES FILS
Notre génération d'hommes de trente ans souffrit beaucoup de ce que nos parents lui indiquèrent comme type de vie. L'armée, le fonctionnarisme et la magistrature leur semblaient des formes excellentes où nos esprits se pareraient d'honneur et de gloire. Notre destin se détermina le lendemain de l'année terrible. On croyait à d'autres guerres prochaines et plus funestes, à une patrie de deuil, attaquée sans cesse, appauvrie, grave, luttant pour sa défense. Les pères voulurent éduquer nos âmes de telle sorte que le service de l'Etat malheureux nous anoblit l'existence. On ne nous permit, en principe, aucunessord'individualité. Dans l'échiquier de la nation, on nous attribua des cases fixes, oiî, bon gré, malgré, nous devions faire figure officielle.
De cette contrainte, naquit la révolte du temps contre le grand leurre républicain. Elle se manifesta par le naturalisme déniant que la réalité de la vertu fût en accord avec son principe de façade, par le pessimisme assurant la bassesse des mensonges sentimentaux, par le socialisme réclamant en faveur de la minorité le droit d'existence contre la tyrannie des majorités, par l'anarchie exaltant l'individu contre la fixité de la règle.
Depuis vingt ans, dure cette lutte intérieure. La prospérité relative du pays et l'aide de la paix fa*
vorisèrent la dispute. Or, de même que les grandes guerres du premier empire avaient valu, à toute l'Europe, une multitude de généraux savants, de diplomates adroits et de militaires héroïques, ces discussions de la pensée qui se prolongent durant un quart de siècle, ont engendré une foule de littérateurs, d'artistes et de politiciens telle, que triompher parmi cette cohue semble une tâche de déments.
Tout d'abord, il faut que les lycéens d'aujourd'hui renoncent à l'espoir de se créer une carrière dans les arts. Le talent, chose rare il y a vingt- cinq ans, est devenu banal. Les salons regorgent de toiles bien peintes et les librairies de livres excellents. Si l'on compare les gazettes de 1860 à nos journaux de chaque matin, la pauvreté d'esprit qui dirigeait alors les castes intelligentes apparaît lamentable devant les quatre pages de nos quotidiens. Au milieu de cet afflux du génie national, la critique, affolée, renonce. Elle ne discute plus, elle énumère. Avant peu, les peintres encadreront leurs paysages, préférables à ceux de Diaz, de Daubigny, dans les linteaux d'armoire à glace, pour réussir à les vendre au prix du meuble. Déjà les meilleurs s'y exercent. Pour chefs-d'œuvre, les sculpteurs exposent, au Champ de Mars, des lits, des tables, des fauteuils, des pots à bière et des plats à poisson. L'art se confond avec la besogne d'ouvrier. Heureusement. C'est le résultat d'un immense progrès, dû à la vitalité merveilleuse de l'esprit contemporain. Que peut faire un débutant noyé dans cette foule. Un livre? Ou il racontera une histoire sentimentale pareille à tant d'histoires sentimentales, tous les sujets se trouvant épuisés, et, seule la chance, le coup du sort, pourront servir sa marchandise. C'est hasardeux. Ou il s'acharnera, profitant du passé, à construire une œuvre sienne en beauté. Alors, il la fera tellement
personnelle, qu'elle intéressera cinquante âmes intellectuellement sœurs. C'est l'échec et le silence. Avant peu, les talents d'art ne favoriseront plus le sort des jeunes hommes qu'excite leur individualité.
Le fonctionnarisme, la magistrature et l'armée enchantèrent les ambitions de jadis. Mais nous ne croyons plus beaucoup à la certitude de la justice, à la perfection de la loi, ni à la suprématie du militaire. Le prestige moral de ces institutions décroît avec célérité. Pour les avantages matériels qu'elles concèdent à leurs participants, mieux vaut ne pas évoquer la pénible existence d'un capitaine marié. 300 francs par mois ne suffiront jamais à satisfaire les besoins d'hygiène ni les nécessités intellectuelles d'abonnements aux publications diverses, choses devenues indispensables pour l'existence de qui pense un peu.
J'imagine que tous les jeunes intellectuels ne jouiront pas d'une fortune considérable au temps de leur majorité. Jusque-là, leur mère pourra leur offrir cette aisance qui donne le goût des belles choses, de la propreté, des aliments sains. Donc, ils se trouveront, à vingt ans, désireux de gagner ce que coûte cette même aisance. L'Etat paye trop mal ceux qui sacrifièrent toute une enfance, toute une adolescence, dans les geôles des lycées, afin de le servir utilement. Restentle commerce, l'industrie.
Sans capitaux, il est inutile d'essayer. On citera bien la fortune de Boucicaut. Mais on cite aussi le bonheur de Napoléon au conscrit qui tire un mauvais numéro.
Que tenter alors ?
A mon sens, la situation d'un jeune homme de la classe moyenne ne pourra plus, d'ici dix ans, s'établir, en Europe, avec succès. Le régime économi-
que actuel donne trop d'avantages au capital contre l'individu. Tous affluant aux mêmes centres, diminuent la valeur de leur effort, puisque l'on peut à l'aise choisir dans la foule celui qui, affamé, consent à la rémunération moindre. D'autre part, les besoins de la classe moyenne s'étant accrus dans une proportion folle, les traitements qui contentaient nos prédécesseurs nous offrent au juste la misère, sans dignité.
Ongagneraità suivre l'exemple des races saxonnes. Si j'avais un fils, je l'enverrais dans un collège d'Angleterre. Il se créerait une âme d'initiative au contact de l'individualisme britannique. Il perdrait alors ce sens du troupeau qui nous fait, de ce côté de la Manche, rire ensemble, blâmer ensemble, pâtir ensemble, sans critique personnelle. Il prendrait une conscience exacte de sa force, de ses vigueurs et de sa moralité. Je le dirigerais vers les études scientifiques, avec l'espoir d'en faire un docteur en médecine, ou un ingénieur des mines, et, au pis aller, un mécanicien très capable. Il apprendrait une langue orientale, le chinois, par exemple.
Il ne faut pas rire. Depuis la guerre du Japon et les obligations contractées par les vaincus envers les prêteurs européens qui payent l'indemnité de guerre, voici la Chine ouverte à l'effort des volontés créatrices. Quatre cents millions d'hommes habitent la surface de cet empire. Vraisemblablement, il va s'y construire des chemins de fer et des usines, s'y installer des lignes de communication électrique. L'exploitation rudimentaire des nombreuses mines se transformera devant l'apport de nos innovations scientifiques qui multiplieront le rendement. Les malades rechercheront nos thérapeutes, les industriels nos ingénieurs et les familles nos
photographes. Le Tonkin est limitrophe de la plus riche province, le Yunan.
Si les fonctionnaires de la colonie veulent bien ne pas s'opposer, comme ils le font d'ordinaire, à toute entreprise française, nos nationaux resteront en rapport direct avec l'Europe, car le Tonkin devra sa prospérité plus au transit entre la métropole et le Céleste-Empire, qu'à son propre sol. C'est une voie de communication et de pénétration.
En Chine ou ailleurs, mais hors de l'Europe, la fortune des Européens instruits se constituera seulement. Dans le vieux monde, la concurrence est trop grande, le nombre des places trop restreint, la lutte de 'chaque jour trop terrible, les besoins trop considérables, et les gains trop minimes.
Les Anglais semblent l'avoir compris, de longtemps déjà. Si l'on voyage par l'Italie, l'Espagne, la Suisse, au Levant, dans les contrées bénies du soleil, on ne rencontre que des gentlemen saxons, en partie de plaisir sur le globe avec leurs nombreuses familles. Riches, ils ne négligent aucune satisfaction. De décor en décor, ils vont, sains, calmes, fiers. A les interroger, on apprend que, vers l'adolescence, ils quittèrent leurs parents et la mère-patrie, puis, en des Zélandes, en des Indes, en des Australies, se composèrent par la culture, l'élevage ou le commerce, l'avoir qui leur permet du bonheur. De dix-huit à quarante ans, grâce à la force de l'âge, ils édifient leur chance, sûrement. De leur race, ils font la première, histori- ({uement, dont l'expansion, après tout, civilisatrice, vaille celle du nom romain.
Nous autres, nés malins, jetons nos lilsde quinze ans à la débauche des villes et au snobisme de la rue, en attendant, qu'entrés dans un ministère ou promus dans un régiment, ils consument leur vie
médiocre à l'espoir d'un grade, d'un héritage et de la Légion d'honneur.
Il convient d'agir mieux. Il faut élever nos fils pour la tâche glorieuse de répandre au plus loin l'aise humaine que la science procure. Il faut leur enseigner que le monde existe, passé la France. Aux temps prochains, la grandeur d'une race dépendra de son éparpillement sur le globe. La mission de l'Europe est maintenant d'éduquer le monde par une conquête pacifique et savante.
On a dit que l'accroissement de l'instruction donnait un résultat déplorable. On a compté les institutrices sans places, les professeurs sans chaire, les bacheliers sans emploi. Ce n'est pas l'accroissement d'instruction qull sied de blâmer, mais le sot désir de pulluler, tous, au même endroit. Un essaim d'abeilles est venu dans le jardin. Il se rue sur une seule fleur. Toutes s'entretuent pour en puiser le suc. Elles délaissent les autres richesses d'innombrables parterres.
Imaginez toutes ces institutrices unies à tous ces professeurs sans place, et armés, comme les couples de pasteurs anglicans, d'initiative, pour s'enfoncer parmi les tribus d'Afrique, parmi les peuples d'Asie. Gomme toute cette science deviendrait féconde î
Déplorons que, dans les lycées, dans les instituts dans les écoles mêmes, un enseignement ne soit pas professé, qui indiquerait aux élèves le moyen d'acquérir, par l'exode, un avenir heureux. Déplorons que l'Etat ne facilite point cet exode. A mesure que s'ajouteront les années aux années, la conquête de l'aise deviendra plus dure ici. Aux intelligences, il faut mieux qu'un rond de cuir de ministère, une robe déjuge, ou une épaulette de capitaine. Il faut l'espace, la vie adaptée aux es-
poirs, l'incessant besoin d'action et la récompense de l'effort, selon la Valeur attribuée à cet effort par qui le tente. La vieille Europe ne donne rien de cela à l'exigence de ses enfants.
Qu'ils songent à partir K
l. Il serait désirable qu'un lycée colonial fût institué où l'enseignement et l'éducation auraient pour seul but l'exode des jeunes gens dans les colonies. On y enverrait tous les boursiers afin d'en faire des médecins, des vétérinaires, des ingénieurs, des agronomes des éleveurs coloniaux.