UN CORPS DE BACHELIERS
Tdus les automnes, passé les grandes manœuvres, le monde militaire agite le problème d'éclairer parfaitement la marche des divisions, et de fournir aux officiers supérieurs des estafettes suffisamment instruites de leur office.
L'emploi comme éclaireurs de simples hussards ou chasseurs à cheval ne réussit pas toujours à satisfaire les généraux; car, si nos officiers de cavalerie possèdent les qualités nécessaires à leur mission, il arrive que leurs subordonnés, bons paysans, dociles, mais dépourvus d'initiative, manquent de celles indispensables à leur devoir. Je me souviens avoir vu un poste de vingt hussards placés, au matin de la bataille, devant une forêt d'où l'ennemi allait sortir, regarder tranquillement les masses de cette infanterie se développer aux lisières du bois, sans avertir personne. Il fallut que nous, civils, nous attirions l'attention du maréchal-des-logis pour qu'il se rendît compte. Encore ne voulut-il reconnaître l'évidence qu'après un long usage de la lorgnette qu'il nous emprunta. Dix minutes plus tard, une batterie venant prendre position était enlevée, conséquence de cette faute.
Le défaut de nos éclaireurs semble résider, chez les soldats, dans le manque de cette initiative clairvoyante que développe l'instruction. Que l'ad-
judant place un gros valet de ferme en un point, avec consigne de ne pas bouger : l'homme pense à sa pipe, caresse son cheval ou mâche sa chique; mais la peur d'encourir la punition, s'il se trompe, l'empêche, la plupart du temps, de signaler ce qu'il aperçoit. Ayant à surveiller une ligne de vedettes, en général, fort étendue, l'officier ne peut paraître à la même minute sur tous les points. Il importerait donc que le service des éclaireurs fût confié aux soldats les plus instruits que Ton pût -recruter, et dont les rapports individuels renseigneraient au mieux l'état-major. Ces soldats existent. Ce sont les bacheliers.
La statistique compte en France 23,000 étudiants. En élaguant de ce nombre les myopes et les indisponibles, on obtient un ensemble de dix mille hommes au moins capables de fournir aux officiers de cavalerie légère le meilleur contingent pour aider leur tâche.
Dans les rangs de l'infanterie, où le soldat est le vsupport automobile du fusil, ces qualités d'intelligente décision paraissent moins indispensables. Un licencié ès-lettres n'apporte aucun secours réel à la besogne militaire d'une section de fantassins. Pourquoi l'incorpore-t-on dans ce milieu? Parce que nos méthodes de recrutement sont naïves.
Réserviste de la ligne, je m'étonne toujours de rencontrer dans ma compagnie, des cochers et des <îharretiers qui feraient d'excellents conducteurs d'attelages au régiment d'artillerie; des ajusteursmécaniciens, des ouvriers métallurgistes dont l'esprit s'adapterait excellemment à la manœuvre du canon; des arpenteurs, des géomètres, des architectes, des terrassiers et des mineurs que l'arme du génie utiliserait bien mieux; des boursiers que Fintendance emploierait heureusement; des institu-
teurs, des professeurs de science qu'on aurait dû incorporer dans la télégraphie, tandis que les comptables, les vendeurs de magasin, les employés, les agriculteurs, les tacherons, les courtiers, les marchands, et les gens de métiers simples procureraient une intelligence tout à fait apte aux manœuvres de la ligne, cavalerie ou infanterie.
Par malheur, une telle combinaison dépasse les compétences de la routine. Adapter aux moyens de combat des esprits idoines préparés spécialement par les occupations de la vie civile, semble un principe d'une importance minime. On forfait à cette loi évidente, sans mesure. Et, cependant, l'observer ne devient-il pas la seule chance, pour notre service restreint en durée, de faire ressurgir ce îsimenx esprit de corps dont les écrivains militaires vantent l'efficacité morale avec raison et abondance d'exemples justiticatifs.
Quand les diplomates parlent ardemment de la paix, la sagesse conseille de préparer la guerre. Nous ne pouvons savoir où peuvent nous entraîner certaines alliances. Si l'on en croit les révélateurs des gazettes, M.Félix Faure, en son voyage à Péterhof, signa une clause adjointe au traité primitif qui change de défensive en offensive l'entente francorusse.
Or, en 1870, la marche de Mac-Mahon sur Sedan fut désastreuse parce que l'état-major français ne sut pas employer sa cavalerie, alors que l'allemande poussait des raids de vingt-cinq à trente kilomètres en avant de l'invasion. Toujours surprises ou arrêtées par des alertes, les brigades qui couvraient cette fâcheuse marche de flanc retardèrent les préparations stratégiques dont la promptitude eût évité à nos troupes cet accul contre la frontière belge, plan de M. Moltke, exécuté point à point par
le génie de ses états-majors, la mémoire de 4806 et Texcellence de ses éclaireurs.
Par suite, il convient d'avoir pour éclaireurs des soldats d'élite, doués d'initiative, d'habileté, énergiques, pourvus d'une raison mise en éveil par l'usage des sciences. Ces soldats doivent être les quinze ou vingt mille bacheliers disponibles dans les Universités françaises.
Chacune des villes contenant une Faculté possède en général, une garnison et une caserne. Il serait simple d'y installer les détachements de la nouvelle arme. Paris, Bordeaux, Lyon, Lille, Montpellier, Toulouse pourraient, vu le nombre de leurs étudiants, servir de centres à cette éducation spéciale, puisqu'on y réunirait sans peine l'effectif total d'un ou plusieurs régiments, auxquels s'adjoindraient les batteries légères du corps. Nancy, Poitiers, Rennes, Aix, Marseille, qui comptent plus de cinq cents étudiants, entretiendraient des escadrons en forme. Dijon, Grenoble, Alger, Besançon serviraient à l'instruction de pelotons détachés.
Pour la nation, Vimmense avantage serait de voir l'élite de ses fils ne pas interrompre les études universitaires, tout en apprenant à la défendre.
Un horaire habilement étudié enjoindrait aux soldats la fréquentation des cours pour certaines heures, et celle du champ de manœuvre pour certaines autres. La règle pourrait s'assimiler à celle de l'Ecole de Saint-Gyr, où les élèves apprennent concurremment la géographie, l'histoire, l'équitation et le maniement d'armes. Jusqu'aux examens de la licence, du doctorat, de l'agrégation, le jeune soldat dépendrait du pouvoir militaire. De la sorte, il aurait une raison majeure de soigner ses doubles études, puisque la libération dépendrait de leur réussite.
En somme, il s'agirait d'instituer, sur le modèle de Saint-Gyr, autant d'écoles d'éclaireurs que d'Universités.
Les bacheliers qu'un défaut physique écarterait du service actif, enrôlés cependant, rempliraient, pour le corps, les fonctions de l'intendance, du graphisme, celles du fourrier et du commis aux subsistances. A Paris, le ministère de la guerre utiliserait leurs services. Expéditionnaires et commis-rédacteurs, ils serviraient gratuitement l'Etat, au lieu de se voir indemnes de toute charge, ainsi qu'il arrive injustement à ceux doués de myopie, de varices, d'autres infirmités légères. L'économie serait notable.
Un avantage autre et précieux serait d'offrir un refuge dans le corps à ceux des bacheliers que le sort n'aurait point servis. Par exemple : après cinq ou dix années d'efforts, un avocat, un médecin n'ont pas réussi à trouver de clientèle, un agrégé n'a point obtenu de chaire, un sous-préfet a été éliminé de sa place, un artiste n'a pu vendre ses œuvres, pour ceux-là, quels que soient leur âge et leur grade, le corps de bacheliers garderait toujours ouvert l'asile de ses casernes. Ils rentreraient dans l'escadron, soldats vétérans; et ce seraitun moyen pour l'état, de maintenir dans une situation honorable les hommes qui consumèrent leur adolescence dans le noble effort de développer leur savoir.
Enfin ces écoles militaires pourraient en plus former des lieutenants de réserve, ou des officiers de territoriale dont le manque peine les organisateurs de l'armée.
On alléguera que cette mesure froisserait le sentiment démocratique du législateur militaire. Mais ce sentiment égalitaire se froisse tout aussi bien de la distinction entre officiers et soldats.
Si le courage est la vertu de la monarchie, l'intelligence est la vertu de la démocratie; à ce point qu'on s'expliqueraittoujours mal pourquoi la Constitution n'oblige point le Congrès à choisir entre les membres de l'Institut le Président de la République. Seul, un Pasteur, un Hugo, un Leconte de Liste se trouverait pourvu de l'autorité morale nécessaire pour traiter de pair avec les souverains. Il affirmerait une indiscutable supériorité que ne compense point la chance en affaires, ou la sympathie électorale d'un arrondissement.
On peut assurer, en outre, que bien des intelligents sont dépourvus de diplôme, et que bien des médiocres l'obtiennent. Mais, encore que piteux, l'examen demeure le seul critère de capacité à l'égard des adolescents. Si l'on ouvre les rôles du corps nouveau aux élèves des Beaux-Arts, aux artistes, peintres, sculpteurs, musiciens, aux lauréats mêmes des Arts et Métiers, aux séminaristes et aux instituteurs, les organisateurs éviteront ces reproches politiques.
Choisis entre ceux sortis de l'Ecole de guerre, les capitaines, commandants et colonels compléteraient leur science stratégique d'excellente façon en opérant à la tête de cette élite qui aurait pour lieutenants et sous-officiers les meilleurs élèves de l'Ecole de Saumur. Ce serait là un institut de futurs généraux. La nation y gagnerait des chances de victoires, l'armée de bons chefs, la jeunesse instruite un meilleur emploi immédiat de ses études en droit, sciences et lettres, études que n'interromprait plus l'obligation du service triennal.
Les jouvenceaux y perdraient quelque licence, celle de courir les brasseries à fdles en compagnie d'escrocs parés du titre d'étudiant, et de frôler les souteneurs. Mais leurs camarades internés à Saint-
Gyr ou à Polytechnique s'accommodent de ces restrictions. Les familles ne jugeraient pas mauvaise la mesure. D'autre part, la joie de se promener en gracieux uniformes dénonçant leur titre, compenserait tout le chagrin.
Je ne crois pas que la jeunesse refuserait à cette utilisation de l'intelligence son assentiment K
\. Pour des raisons misérables de prétendue égalité on n'ose admettre en France le très bon système qui classerait les citoyens en trois catégories militaires accomplissant chacune une période différente de service : cavaliers, quatre ans ; artilleurs, trois ans; fantassins, deux ans. Les plus lourdes charges devraient incomber aux familles riches, et les moindres aux familles pauvres qui ont besoin de tous leurs bras pour le gain de la vie. Les bacheliers et les fils de familles riches serviraient quatre ans dans la cavalerie, ceux de familles aisées, trois ans dans l'artillerie, et ceux de familles pauvres, deux ans dans l'infanterie.