‹ Le triomphe des médiocresChapitre 33 sur 37 · DU CRIME · texte numérisé non relu

DU CRIME

Si l'on accepte l'excellente définition du crime que M. A. Hamon vient de publier : « Tout acte qui lèse la liberté individuelle; » il est hors de doute qu'aux mille et un vols, assassinats, mensonges, escroqueries imputables à nos dirigeants de cette législature, le meurtre des pauvres gens se peut ajouter.

Le crime, comme le remarque M. A. Hamon, comprend dans sa définition la presque totalité des actes quotidiennement commis. Nous passons le temps à nous nuire, à brusquer la vie de nos semblables, à nous arracher des mains le droit à l'existence. Et ici, l'on me permettra de citer le judicieux raisonnement du révolutionnaire :

« Quelques-uns objecteront que, par le fait même de sa généralité, cette définition permet de classer parmi les crimes la presque totalité des actes quotidiennement commis. Gela est vrai, mais il n'y a là aucun empêchement à son adoption. En effet, cette objection naît de l'idée générale que tout crime implique réprobation pour l'acte et son auteur. La définition que je propose, je ne saurais trop le répéter, ne présume aucun autre élément que l'acte en soi. L'approbation, la désapprobation, la responsabilité, l'irresponsabilité sont des éléments spéciaux non liés à l'Acte en soi, mais au crime

considéré avec ses causes, son but, son auteur, son ambiance physique et sociale. Ce sont là des éléments variables qui font que le même acte sera approuvé ou désapprouvé suivant le Temps, le Lieu et aussi dans le même Temps, le même Lieu suivant les circonstances déterminantes, suivant la mentalité collective: Quelques faits-types éclaireront ce sujet.

» Des hommes tuent un homme : crime. En recherchant les causes et le but, on constate que les assassins étaient en proie à la famine, dans un naufrage par exemple, et qu'ils ont tué pour soutenir leur existence. Il est évident que ce crime ne peut être réprouvé.

» Un homme vole : crime. En recherchant les causes et le but, on constate que cet homme a volé des aliments, des vêtements, parce que, étant sans pain, sans vêture, il allait mourir defaim, de froid. Il est évident que ce crime ne peut être réprouvé, j'ajouterai même que son auteur doit être loué.

» Un homme domestique un animal sauvage : crime, car il lèse la liberté individuelle du dit animal. On constate que cette domestication accroît le bien-être des humains, c'est-à-dire des individus de même espèce que l'auteur du crime. Il est évident que tous les hommes trouveront ce crime utile et loueront acte et auteur.

» Un homme tue des animaux, les mutile : crime. A l'analyse des causes et du but, on constate que cet homme est un chercheur qui espère par ces expériences meurtrières, faire des découvertes propres à améliorer l'existence soit des autres hommes, soit des autres animaux. Il est évident que ce crime est louable, que le crime sera loué.

» Ce même crime est perpétré dans un but identique en une région où la collectivité humaine a

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divinisé ou sacré l'animal victime du crime. L'acte est réprouvé, le criminel est châtié.

» Ce même crime est accompli, mais à l'analyse étiologique on constate que le criminel a agi pour s'amuser, se récréer. Il est évident que l'acte et l'auteur seront désapprouvés par les hommes à mentalité affinée, tandis qu'ils seront indifférents pour d'autres hommes moins affinés. Gela est si vrai que si la généralité des hommes civilisés ont légiféré pour protéger les animaux, ils n'ont compris dans ces lois que certains d'entre eux, et ils ne considèrent point comme châtiable, pas même comme blâmable, les actes de martyriser ou de tuer des mouches, des fourmis, etc.

» La guerre n'existe point sans individus tués, blessés, mutilés, sans choses détruites, volées : crime. Grand nombre de gens ne la considèrent pas cependant comme réprouvable ; d'aucuns la glorifient, célèbrent s:es auteurs; d'autresla contemplent, flétrissent ses auteurs.

» Un homme vole : crime. A l'examen étiologique, on constate qu'il a volé pour accroître ses jouissances qui déjà outrepassent celles de la moyenne des humains. La généralité des hommes blâmera crime et criminel K

» Un homme falsifie des produits alimentaires ou autres : crime. Il l'a fait si adroitement que ses actes sont légaux. Grime et criminel seront par beaucoup approuvés, par une minorité blâmés.

» Un homme s'approprie plus de biens fonciers, immobiliers, mobiliers ou fongibles qu'il ne lui en est nécessaire pour son existence : crime. En effet, il soustrait aux autres hommes tout ce dont il a en excès; par suite il lèse la liberté de traduire en

1. MM. de Lesseps par exemple dans l'affaire du Panama ; Baïhaut.

jouissance de ces biens la volition de jouir d'eux qui est chez ces autres hommes. C'est là la règle dans les actuelles collectivités humaines. Le crime est conforme aux mœurs, le criminel est considéré, sauf par une minorité.

» Un homme possède comme chose d'autres hommes, des esclaves : crime. Hier encore, cela était conforme aux mœurs, ne blessait aucun sentiment et, par suite, n'entraînait aucune réprobation, tandis qu'aujourd'hui la majorité des civilisés blâme ces actes.

» Un homme abuse du pouvoir que la collectivité lui a concédé librement dans un but déterminé; un homme garde ce pouvoir malgré la collectivité ; un homme s'empare du pouvoir, contre la volonté de la collectivité : crimes. C'est là la règle dans les sociétés actuelles. La majorité des hommes trouvent ces actes bien puisque conformes aux mœurs; leurs auteurs sont honorés toujours, glorifiés quelquefois.

» Un homme se révolte contre la collectivité : crime. A l'analyse étiologique, on constate que la liberté de l'auteur était lésée par la collectivité, agissant ainsi criminellement à son égard ; on constate que le but de ce crime était de provoquer la modification du contrat social de façon à ce que le bien-être de chaque contractant fût accru. Les uns blâmeront l'acte, châtieront le crimànel, les autres loueront l'acte, glorifieront ou même déifieront le criminel.

» Ces quelques exemples confirment l'impossibilité de déterminer le crime si l'on y implique la notion de réprobation ou d'approbation, car suivant l'époque et le lieu, le crime et les criminels seraient différents. »

Une logique aussi parfaite marque la vanité des

lois, et comme la pénalité ne saurait suffire à l'amélioration du monde. Depuis des temps, d'ailleurs, des criminologistes l'ont soutenu : la diminution des méfaits dépendra des mesures préventives, non de la répression.

Que les habitants d'un pays jouissent d'une certaine félicité; aussitôt les meurtres et les vols viennent en décroissance. L'homme nuit ,[uand il souffre. Combattre la douleur humaine c'est nous préserver contre les méchancetés possibles des souffrants.

A tout prendre, lorsque Thomme, par la suite des infortunes, s'estime acculé au crime ou au suicide, à la nocivité envers autrui ou au meurtre de soimême, pouvons-nous lui décerner le blâme s'il tue plutôt que de périr? En somme, les deux actes sont égaux. L'effort social perdrait des deux parts un coefficient d'action pareil, une unité ou une autre parmi ses éléments de progrès. Il est donc indifférent, par logique, de savoir si le patient tuera ou s'il périra.

Les véritables auteurs des actes qualifiés crimes sont, dans l'organisation actuelle, les législateurs qui ne surent pas et ne voulurent pas créer un état de vivre général assez bon pour ne conduire aucun homme au suicide.

Nous demeurons malheureusement toujours aux principes des premiers âges barbares. Jadis un homme bardé de fer descendait du donjon dans la plaine, pour assommer ou asservir les pauvres diables défendus de leur seule souquenille. Aujourd'hui l'homme des usines, sans même avoir à descendre, détruit plus facilement les misérables par le mauvais air des ateliers. L'an 1892 il y a eu environ quatre-vingt-dix mille personnes supprimées, en surcroît des meurtres industriels, par la faim.

Le parlement qui tient à maintenir un pareil ordre de vie sur les gens de France, accomplit-il; oui ou non, un acte à qualifier de crime?

Nous allons tenter , pendant ce mois de lever notre parole contre ces guerriers terribles du Capital. Nos voix seront-elles assez hautes pour dénoncer les massacreurs? Sans doute non. Beaucoup encore suivront leurs gonfalons et leurs bannières, enchantés par le bruit des olifants, les couleurs brillantes des écus, et la sveltesse des pages, et la gentillesse des dames chevauchantes.

A ceux-là nous conseillons pour le lendemain du vote une promenade philosophique dans Paris. Ils s'y pourront instruire.

Les vieillards seront rencontrés nombreux par le promeneur, et munis de barbes bien peignées dans les jardins et les avenues des quartiers riclies. Puis, quand le flâneur aura remonté vers les faubourgs, il s'étonnera de voir des figures toujours plus jeunes, plus jeunes, la foule des jeunes figures qu'aucune sénilité ne déparera.

Qu'il songe alors où gisent les vieillards absents des faubourgs; qu'il songe aux cimetières étendus des banlieues; et il pensera peut-être que son vote porté aux urnes en faveur des gouvernants a maintenu pour quelques années encore l'ère du grand massacre. Instinctivement il regardera si du rouge n'a pas failli sourdre de ses mains K

1. On lirait heureusement les beaux livres de Georges Darien, Le Voleur, et Biribi, qui renseignent sur les âmes dites crriminelles.

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