‹ Le triomphe des médiocresChapitre 34 sur 37 · UNE ARMÉE COLONIALE · texte numérisé non relu

UNE ARMÉE COLONIALE

L'attitude prise tout récemment par l'Angleterre au Soudan où sa politique appuie les entreprises de Samory et de ses lieutenants contre notre extension; la marche de l'armée égyptienne vers le Haut- Nil, la turbulence des tribus marocaines dans notre Sud-Oranais, le guet-apens que les Touaregs préparèrent contre nos spahis de ïombouctou, l'urgence de relier l'Algérie au Niger français par des routes sûres ou des voies de fer qui nous donneraient enfin la possession de l'Afrique septentrionale, but évident des efforts commencés par les soldats de 1830, et continués par les vainqueurs d'Abd-el-Kader, puis par les Flatters, les Mores, les Monteil, tout cela ne lève-t-il pas à nouveau le problème de constituer une nombreuse armée coloniale apte à défendre nos intérêts exotiques.

On a lu dans tous les journaux combien il est besoin, à Madagascar, de chemins de fer reliant Tamatave à Tananarive; en Indo-Ghine de postes multiples protégeant la navigation du Fleuve Rouge ; ou installant sur le Mékong, la suprématie de notre eiïort.

A cause de ses peuples considérables, industrieux et agglomérés dans les villes, la Chine de-

vient l'espoir le plus sûr de l'exportation européenne. Aucune possibilité de pénétration dans l'immense empire ne doit être négligée. Les Russes l'absorbent au nord, les Anglais à l'ouest; nous pouvons poser dans le Yunnan les premiers jalons d'une voie ferrée. Il ne manque que des hommes et des capitaux.

Peut-être ce qui est exposé ici permettra-t-il de suggérer à certaines personnes compétentes un moyen de réunir les uns et les autres. Ce projet de recrutement pénitentiaire pour une armée coloniale n'est qu'une ébauche; mais elle vaut d'être complétée, car les Français habitent en trop petit nombre nos colonies. De l'Algérie conquise en 1830, la province d'Oran reste espagnole, tout entière. La Tunisie est italienne. Voici ce que M. Jacques d'Urville écrivit en octobre 1897, sur le Congo français.

« Il y a peu de temps encore, un isolateur était dérobé sur la ligne télégraphique de Loango. Un palabre eut lieu à Makalendilou. Ne pouvant retrouver le voleur, M. Dolisie s'approche du chef du village, lui prend son fusil, en enlève la batterie et déclare qu'il ne la rendra que lorsqu'il aura retrouvé lui-même l'isolateur disparu. Il est aussitôt menacé, pris à la barbe, et il se retire sans qu'aucun châtiment ait vengé un affront. L'audace de ce noir roitelet devait naturellement s'en accroître. Quelques jours plus tard, un courrier était arrêté et M. Dolisie était informé, à Goumba, qu'il ne rentrerait en possession des lettres attendues que s'il consentait à rendre la batterie confisquée. Il s'exécuta de bonne grâce et, pour dissiper le malentendu, il crut devoir adresser par surcroît, au chef noir qui traitait avec lui de puissance à puissance, deux ballots d'étoffe à titre de cadeau. »

« Tu ne peux avoir une idée, écrit un négociant français établi à Libreville, du sentiment de tristesse qui vous envahit à l'arrivée. J'ai laissé ce pays en mauvais état(l" mars 1897), mais bien vivant encore et, en débarquant ici, j'ai eu la sensation d'entrer dans une ville abandonnée dont tous les habitants sont morts ou se sont enfuis. On ne voit plus personne dans les rues. Hier dimanche, nous avons vu passer devant la maison onze noirs et deux blancs depuis huit heures du matin jusqu'à midi. Dire qu'il n'y a pas longtemps il y avait foule devant notre maison ! Les Européens sont réduits au nombre de vingt-six et les noirs ont abandonné la colonie pour aller s'engager au Congo belge. Dans ces conditions, dis-moi quel courage je puis avoir pour les affaires. Gela me rend malade, après avoir tant travaillé, comptant sur l'avenir du pays, de trouver une situation aussi atroce, etc. »

« Cette correspondance, arrivée par le dernier courrier, n'est malheureusement point exagérée. Libreville, où je dormais naguère les portes grandes ouvertes, est devenue la proie des coupeurs de bourses. Non seulement les vols y augmentent dans de notables proportions, mais encore on risque, le jour tombé, d'être attaqué dans les rues. Un administrateur récemment arrivé de Brazzaville a dû par deux fois, pour se défendre, faire usage de son revolver, ce qui d'ailleurs lui a valu un blâme sévère de la part du lieutenant-gouverneur. Un fonctionnaire, fût-ce pour sauvegarder son existence menacée, n'a plus le droit d'attirer une affaire au gouvernement.

» Il est dû cependant aux commerçants de Loango plus de six cent mil/e francs. Les guichets de l'Etat — et pour cause — demeurent obstinément clos. On exige toutefois sans scrupule, de créanciers déjà

malheureux et frustrés le règlement immédiat de tous les droits de douane. Aussi la gêne est-elle grande chez la plupart de nos commerçants.

» Bref, le Congo français est aujourd'hui à deux doigts de la ruine et la responsabilité allègrement acceptée par M. de Brazza est déjà des plus lourdes. Il atout sacrifié, dira-t-on, à l'organisation de nos territoires de la haute Sangha. J'étonnerai bien des gens en disant que la situation dans cette lointaine contrée est non moins précaire. Nos agents, que menacent des rezzousdeFoulbès, sont dépourvus d'armes et de munitions. Alors que les contingents belges de l'Oubangui disposent de 7 ou 8 batteries d'artillerie, ils n'ont même pas une bouche à feu ! »

Si de pareils résultats sont obtenus par le système de la colonisation libre, et selon les usages admis, il faut changer la méthode.

Les historiens de l'Angleterre content que, vers la fin des guerres napoléoniennes, trois régiments furent formés en hâte avec les condamnés de droit commun, aptes au service militaire. On leur promit la libération définitive, s'ils se battaient convenablement. Guidés par Wellington, ces gens-là évincèrent les armées françaises de la péninsule espagnole ; et, trois ans plus tard, à Waterloo, ils brisaient l'élan des vieilles troupes impériales, en même temps que la fortune du Parvenu.

Sans doute, il ne conviendrait pas d'imiter un tel exemple, aujourd'hui, dans nos divisions instruites pour la défense du territoire national. Les vices des prisonniers pourraient corrompre de très braves

gens mis en contact par la promiscuité de la caserne. Néanmoins, soixante et plusieurs millions ayant été dépensés à l'entreprise de Madagascar, bien avant sa fm, les généraux compétents réclamèrent a formation d'une armée coloniale.

On ne peut s'empêcher alors de se souvenir qu'un ombre énorme d'individus jeunes, doués autrefois ;d'instruction militaire, puis saisis par la tentation, une heure d'énervement ou de pauvreté, confectionnent, en prison, à nos frais de contribuables, ides objets revendus par des entrepreneurs habiles, brt cher, relativement au prix infime de cette main 'œuvre.

Ainsi vivent à l'ombre des maisons centrales, lusieurs milliers d'hommes dans la force de l'âge, 'tels que les demandent nos officiers pour les besognes d'outre-mer. Une administration pratique ne pourrait-elle pas substituer ces gaillards aux honnêtes adolescents qu'on envoie dépérir dans les lagunes lointaines?

Qu'objecter? A Formose, les disciplinaires et les (( joyeux » accomplirent merveilleusement leur devoir héroïque. Romulus fonda l'empire du monde avec une bande de larrons. L'Australie est un pays rendu prospère par les fils des convicts internés à Botany-Bay. Enfin l'histoire ancienne et la moderne abondent en exemples favorables à la thèse.

On s'installe en des pays plus vastes que la France, on doit poursuivre les pirates, traquer les résistances locales, pacifier, en vue de bénéfices industriels, les territoires revêtus d'un humus fertile ou contenant la richesse occulte des métaux.

Les soldats devront construire des routes, des ponts, des voies de fer, des redoutes et des forts. Les marches fréquentes de leurs colonnes devront imprimer dans les esprits autochthones un respect

définitif de la science. La nouvelle armée, nécessairement plus nombreuse que la première puisqu'elle garnira, animera et vivifiera la totalité des possessions coûterait, en impôts, de belles sommes. Car l'expérience du Tonkin démontre, après celle de l'Algérie qu'une conquête coloniale n'est pas l'œuvre d'une année.

Or, si l'on choisit, dans les prisons, les sujets capables de cette œuvre, une grosse partie de la dépense se trouvera couverte par avance, selon les tables du budget de l'intérieur. La nourriture, le vêtement et l'entretien de ces troupes, nous les payons déjà pour le seul bénéfice de certains négociants adroits.

Hier, le Congrès socialiste demandait qu'on mît fin à la concurrence que font aux ouvriers libres les travailleurs des prisons, dont les vigueurs sont employées à bas prix. En adoptant le système d'une armée disciplinaire, pour les colonies, l'Etat répondrait au vœu légitime d'excellents citoyens, producteurs de forces économiques.

Certainement, il ne faudrait pas, d'abord, enrégimenter, en bloc, la foule des détenus. Parmi eux, on pourrait choisir ceux ayant fréquenté la caserne. On considérerait l'application de la mesure comme une faveur attribuée aux hommes ayant rendu en tant que soldats, des services à la République. Même une loi pourrait se voter, afin de dire que tout ancien militaire, condamné pour vol, escroquerie, banqueroute, abus de confiance, meurtre ou tentative de meurtre, serait exempté de la prison et contraint seulement à faire une période de service colonial. Quelle belle intendance formée des notaires déchus!

Personne n'ignore l'existence du service anthropométrique. Selon le système de son directeur,

M. Bertillon, la plupart des individus arrêtés à la suite d'un méfait grave ont dû connaître la prison où l'idée du crime a germé. Par un ingénieux arrangement de fiches, on retrouve l'identité du prévenu. On le confronte. Fort rarement, M. Bertillon se trompe.

Rien mieux que la réussite de ce système ne démontre l'impuissance de l'emprisonnement àréduire la criminalité. Car, si la magistrature condamne un monsieur, le but, en lui infligeant les ennuis du régime pénitentiaire, est de lui ôter l'envie d'une récidive.

Nulle autre explication ne justifierait l'emprisonnement temporaire.

M. Bertillon prouve chaque jour que la magistrature et la loi se leurrent, puisqu'une bonne part des . nouveaux crimes est commise par ceux ayant connu les disciplines, du régime pénitentiaire.

Il faut donc trouver autre chose que la prison pour amender les âmes.

La vie au grand air, la dépense de la vigueur phy-

- sique dans les travaux guerriers, la possibilité d'une

. réhabilitation par le courage, n'y réussiraient-elles

pas mieux que les habitudes de la maison centrale?

Certainement, toutes les catégories de détenus ne sauraient être adaptées à cette discipline coloniale.

Ou bien, après une première condamnation commuée par la loi Bérenger, la récidive entraînerait . cette obligation militaire.

Ou bien, ce serait la sanction de toute la catégorie de crimes que punissent deux ans, cinq ans de prison.

Si l'on désirait la moralisation de ces gens, il conviendrait d'établir dans les colonies, avec l'intervention des banques, ces compagnies d'exploitation agricole et minière comme il en existe au Canada,

Les meilleurs soldats obtiendraient des concessions temporaires, une part dans les bénéfices généraux, etc.. Ils deviendraient à leur tour des hommes à la vie assurée. N'ayant plus auprès d'eux les tentations des grandes villes, ni l'imminence de la misère, beaucoup perdraient l'habitude du crime, né, presque toujours, de la famine.

La grande faiblesse de la société contemporaine réside dans son ignorance des aptitudes. Tel qui vole plutôt que de rester dix-huit heures assis dans un atelier nauséabond, afin de tortiller et de couper mille fols, avec le même geste, un bout de laiton, deviendra un homme admirable pour flairer la piste de l'ennemi, se passionner à une poursuite, mener le peloton, vers la source fraîche, et subir les fatigues d'une marche.

Gomme le démontrèrent les savants de la médecine contemporaine, le malfaiteur est un homme, voué par son tempérament ou son atavisme, à des essors d'énergie que les conditions sociales du temps entravent. L'élément humain qui fournit autrefois les mercenaires, les hommes des grandes Compagnies, les reîtres et les lansquenets, ne peut aujourd'hui dépenser son audace. La loi intervient qui s'oppose à ce perpétuel besoin de lutte, de conquête, de meurtres et de vols.

Mais la réclusion ne pallie pas l'ardeur de ces caractères, anachronismes, dans notre vie aux maximes pacifiques. Il faut détourner ces forces mauvaises. Puisque nos gouvernants croient à la légitimité des entreprises coloniales, il appartient de se servir de ces âmes furieuses pour conquérir les territoires incultes des régions chaudes et leur faire rendre plus au bénéfice de l'humanité totale.

Que les malandrins luttent en quelque Tonkin éloigné, et nous entendrons moins dire comment.

les soirs de quinzaine, les travailleurs, attirés dans des querelles galantes, y sont dépouillés et assommés par ceux sortis fraîchement des prisons, trop étroites pour contenir leur multitude.

Ce que les criminels dépensent de ruse>3 géiiiales, dans la perpétration du délit tournerait au bénéfice de l'Etat, si, d'individuel, le coup de force devenait collectif, si le larcin s'appelait conquête, et le meurtre héroïsme.

Il faut synthétiser les mauvaises vigueurs. Il faut apprendre à employer les mauvaises forces.

A ce propos, on citerait tout le journal du lieutenant bavarois Emmar, tenu pendant l'année 1870, et publié par Henry Gauthier- Villars dans la Revue bleue de 1892. Soit un extrait au hasard.

« 4 octobre. — Le lieutenant Feuerlein a trouvé deux beaux chevaux. Il veut faire croire que c'est un cadeau qu'il a reçu et se propose, s'il en peut tirer cinq ou six cents francs, de garder cet argent pour lui; et avec cela il fait le désintéressé, incapable de prendre jamais la moindre chose. Cependant, d'aprèsl'affirmation du lieutenant Wœrlé, son ordonnance a encore mis en lieu sûr, à Glaire, de la vaisselle d'argent! »

Voilà une noble vigueur qui, au temps de paix, eût encouru des désagréments judiciaires. Bien employée, elle contribua à fonder la grandeur de l'Empire allemand.

A la fin du siècle dernier, Bonaparte communiquait, à Glarke, des notes, dit M. Hamon, « qui figurent en une Lettre au Directoire, que l'on trouve aux Archives nationales A. F. III, 72, dossier 291 ; on lit: « Masséna aime beaucoup l'argent: Augereau aime beaucoup l'argent; Murât et Ghabran aussi. Lannes aime beaucoup l'argent et s'en est procuré par des moyens que la probité ne peut approuver. »

Et voilà comment, des forces mauvaises judicieusement tournées vers l'ennemi, ont concouru à la gloire de la France. Qui, parcourant le boulevard Lannes, penserait, aujourd'hui, devoir blâmer ce héros?

Donc, ni la tradition, ni le bon sens, n'empêchent de former présentement des armées d'occupations coloniales avec les anciens militaires détenus pour délits de droit commun. Cela serait économique et moralisant. Les plus célèbres exemples y engagent.

L'infanterie, l'artillerie de marine, la légion étrangère maintiendraient la discipline de ces armées spéciales.

Il faut admirer les parlementaires. Une question se pose nettement. Au cours des campagnes coloniales récentes, on s'est aperçu que nous manquions de troupes exercées, idoines aux exigences des incursions militaires en Afrique ou en Asie. Un simple esprit penserait à établir les unités d'un corps nombreux par un mode de recrutement autre que celui dont a souffert notre gloire.

Le parlementaire ne raisonne pas ainsi. Il dit: « Puisque le système actuel est défectueux, il n'y a qu'une chose à faire : c'est de le perpétuer. Puisque, par défaut d'armée coloniale, d'absurdes difficultés surgissent, contentons-nous de ne pas créer d'armée coloniale. Au plus, si l'opinion du vulgaire l'exige, nous appellerons armée coloniale nos bataillons d'infanterie de marine, de la légion étrangère, de tirailleurs algériens, et nos escadrons de spahis. On fera imprimer un en-tête administratif différent sur les rames de papier ministre. On créera

un budget à part pour satisfaire certains de nos amis qui ont de la famille à caser dans les bureaux. La Guerre fera une niche à la Marine! On possédera une armée coloniale, tout en ne la possédant pas, mais en la possédant sur le papier, sans la posséder dans les pays africains ou asiatiques. ))Et le fm parlementaire ajoute : « Ça ne coûtera rien, w

Donc, selon l'intelligence de ce projet, l'organisation actuelle reconnue insuffisante, à la suite des expériences de Tombouctou devenait, par la seule magie de prendre le nom d'armée coloniale et un « budget à part », la force bonne pour conduire au triomphe toutes nos velléités de conquêtes exotiques.

On comprend mal.

Le recrutement pénitentiaire présente des avantages autrement réels.

Les deux tiers de la dépense se trouvent actuellement prévus. Le budget des prisons est un chiffre.

On incorporerait le condamné pour cinq, dix, quinze ou vingt ans, selon la gravité du délit, et lorsque l'application de la loi Bérengerne pourrait avoir lieu; il serait dit « en réhabilitation militaire ».

Les manutentions, le service des hôpitaux, la confection de l'équipement, la tenue des écritures administratives et de la comptabilité, occuperaient les femmes et les infirmes, soit dans les ports, soit dans les villes des colonies.

Les valides seraient instruits non seulement sur le métier des armes, mais encore sur la construction des routes, des voies ferrées, sur l'agriculture exotique, sur l'industrie minière.

Ainsi, une colonne de pénitentiaires, installée en un point stratégique, subviendrait par l'exploitation des richesses du sol à la prospérité de sa vie. Il se créerait des sortes de camps agricoles dans les

pays vierges. L'œuvre militaire se compléterait d'une œuvre fertilisante.

L'Etat pourrait requérir une part des profits engendrés par ces travaux; et une autre part formerait la propriété collective de la colonne. De la sorte, la réhabilitation ne serait pas seulement morale; elle entraînerait encore une aise acquise. De vastes exploitations pourraient devenir, par ce moyen, les centres d'expansions agricoles et industrielles, donnant de l'émulation aux indigènes pour accroître la somme de leur bien-être.

Le désir d'accroître la propriété collecive exciterait le labeur des soldats. Des agents spéciaux envoyés dans ces postes pourraient y établir des comptoirs où nos commerçants expédieraient leurs marchandises.

Si, dés les premiers temps de notre occupation au Tonkin, quinze ou vingt mille de nos malandrins avaient été ainsi cantonnés dans les régions où fréquentent les Pavillons-Noirs, ceux-ci eussent gardé moins de chances pour nuire.

Afin d'engager mieux à leur devoir de police les recrutés pénitentiaires, il faudrait évidemment leur offrir l'espoir de conserver à leur bénéfice une part de la conquête. En n'autorisant pas la propriété individuelle, mais la collective,, on éviterait l'abus, , les ruses, les rivalités, le spectacle du plus astucieux l'emportant sur le meilleur.

Depuis treize ans, les allées et venues des colonnes volantes ne remédient à rien. Les pirates enlèvent les familles des résidents à la barbe des militaires, pour les rendre contre l'aloi de For pris à nos poches de contribuables.

C'est la peur des dépenses excessives qui empêche le pouvoir d'aviser aux mesures urgentes. Le

recrutement pénitentiaire amoindrirait cette crainte en une large proportion.

Parmi les objections qui s'élèvent, les plus sérieuses sont celles tirées de la malice profonde des criminels. M. Alphonse Humbert les a présentées.

On prétend qu'une armée coloniale formée de ces éléments manquerait à tel point de discipline que les chefs se trouveraient dépourvus de puissance.

Je ne voudrais pas rappeler encore l'admirable résultat obtenu par les Anglais qni brisèrent en Espagne et à Waterloo la fortune de Napoléon au moyen de telles vigueurs ; ni l'entrain des Joyeux à Formose, ni la prospérité australienne venue des convicts de Botany-Bay, ni toute l'histoire des larrons que rassembla Romulus, ni les exemples innombrables des annales. A eux seuls, ils infirmeraient cette sorte d'objections.

Car on affirme à tort l'immoralité « voulue )^ des malfaisants. La plupart sont gens que la détresse conseilla; certains affolés par le fouet imprévu de la passion, dérobèrent afin de briller devant des aman tes. Pour qui n'endura jamais la faim, le chômage, pour qui n'a pas déliré d'un désir fatal et maître, pour qui la volonté l'emporta toujours sur l'instinct grâce aune éducation forte ou un tempérament sûr, il demeure facile d'être sans indulgence. Mais quel homme peut prétendre n'avoir,- en aucune heure, médité le crime qui le préserverait de l'indigence, de la jalousie, ou simplement de la médiocrité. (( Le juste pèche cent fois par heure », dit la sagesse des Ecritures; et cela signifie que nous sommes tous pleins d'intentions détestables. Si les

circonstances pressent la volonté débile d'un misérable battu par la douleur de vivre; si, à un moment où tout manque sous le pas du Déçu, il succombe à la tentation de conquérir par la ruse, parla force, ce que lui refuse obstinément le sort, devrons-nous le juger rigoureusement à jamais?

Les écrits des criminologistes assurent que, dans la plupart des cas, le premier délit est occasionnel. Sous l'empire d'une émotion brusque, l'homme rompt le contrat social. L'adolescent passionné met la main dans la caisse du patron. Le travailleur furieux d'une infortune persistante se croit en légitime défense devant le pouvoir qui le méconnaît. Il soustrait les chaussures à un étalage pour ses pieds nus. Il filoute le restaurateur. Il trafique du plomb mis dans un coin du chantier.

Tels sont les délits types de la première faute. Vraiment, il faut se dire soi-même bien vertueux pour juger définitivement ces pécheurs.

Une seule chose les pervertira^^ la prison. Sur ce point, les statistiques et les études deviennent démonstratives. D'un malheureux qui a illicitement chaussé ses pieds nus, rempli d'un bon repas son ventre vide ou utilisé, pour un court rêve de bonheur, une valeur vile, l'emprisonnement fait le criminel audacieux et l'assassin des grands coups.

L'armée coloniale sera-t-elle meilleure pour conseiller les pauvres âmes déchues? Je laisse le soin de le dire à un magistrat.

« Depuis le temps que nous nous occupons de patronage, explique M. Rey-Mury, dans un excellent mémoire adressé au cinquième Congrès pénitentiaire, — un seul placement dans l'industrie privée nous a réussi, tandis que, sur environ trente engagés, par nos soins, dans l'infanterie de marine ou la légion étrangère, plus de vingt paraissent faire

de bons soldats. Mais quelle sera leur conduite à la sortie du régiment? La discipline militaire, bienfaisante et moralisatrice, ne sera plus qu'un vague souvenir.... Sans chef, sans conseil, sans soutien, le soldat redeviendra un nouveau danger social.,.. »

« La prison, ajoute, plus loin, le distingué substitut, n'a aucune action sur lui... »

La plupart des magistrats reconnaissent cette inefficacité des peines de réclusion.

Il faudra donc incorporer le pécheur occasionnel au premier délit important. Il deviendrait le soldat colonial.

Mais à coté du soldat, et dans la constitution de la même armée, un corps de pionniers coloniaux serait adjoint. Il comprendrait les criminels dangereux. A ceux-là écherraient le soin de construire les routes, les voies ferrées, et les labeurs de terrassement. On ne leur confierait pas d'armes. Gomme compagnies de punition, ce corps recevrait les hommes de la première catégorie, retombés dans l'erreur.

La légion étrangère, l'infanterie de marine fourniraient les détachements de surveillance.

De tout examen, il résulte qu'il y a lieu de créer deux catégories entre les incorporés par recrutement pénitentiaire, afin de pourvoir à une sélection indispensable entre les criminels de moralité différente.

D'autres objections visent le nombre des soldats obtenus de la sorte.

Quelques personnes, comme le capitaine Paimbiant du Pouil, croient à l'insuffisance du recrutement pénitentiaire pour assurer les effectifs obli gatoires. J'atteste encore l'intéressante brochure de M. le substitut Rey-Mury, où je trouve que la seule

multitude destrimardeurs, chemineaux, ou vagabonds des campagnes, sous le coup de la loi, parmi lesquels se recrutent les incendiaires, les larrons des champs et les voleurs de grande route, atteint le chiffre de 400,000. En Sologne, ils campent dans les forêts, mendient avec menace, dérobent àl'aise, conquérants incontestés du pays. Nul ne les dénonce, à cause de la terreur inspirée.

Ces hommes, bons marcheurs, habitués au plein air, contents de peu pour leur corps, et aimant gagner par la menace, constitueraient d'admirables colonnes d'invasion; on ne changerait rien à leur manière de vivre. On remplirait leurs vœux manifestes, en leur donnant à conquérir.

Plusieurs prétendent, au contraire, que l'armée coloniale semble toute formée, n'exigeant que trente ou cinquante mille hommes.

Là est l'erreur absolue. Sur cette pénurie de troupes, on peut interroger l'état-major et les fonctionnaires au Tonkin. Il sera répondu qu'elle reste l'unique cause du développement de la piraterie. A Madagascar, les Fahavalos et les voleurs de bœufs perpétueront un état de guerre analogue, si nos colonnes ne parcourent pas le pays d'une façon régulière. Jusqu'à présent, la question d'argent empêcha les mesures favorables. En ajoutant le budget des prisons à celui des colonies, on effacera la difficulté.

Il semble aussi de toute évidence que ces troupes ne devront pas être cantonnées dans les villes. L'infanterie de marine, les tirailleurs noirs, la légion étrangère et les spahis garderont les points importants. Mais, dans les camps agricoles, situés exclusivement au milieu des populations rurales indigènes, les réhabilités militaires, tout en gardant le pays, par la force des armes, entreprendront la

culture européenne des terrains avoisinants et l'exploitation des lieux miniers.

En résumé, le système du recrutement pénitentiaire pour les armées coloniales peut être compris selon les propositions suivantes :

I. — L'administration des services pénitentiaires est attribuée, avec le budget allèrent, au ministère des colonies.

II. — Tout individu condamné pour incendie, vol, escroquerie banqueroute, abus de confiance, récidive de braconnage et de vagabondage, meurtre et tentative de meurtre, est mis à la disposition du service colonial.

III. — Les individus mis à la disposition du service colonial sont dits « en réhabilitation militaire ». La durée de la réhabilitation sera, selon le prononcé du jugement de cinq, dix, quinze ou vingt années.

IV. — A l'expiration de l'épreuve, le réhabilité militaire ne pourra obtenir le rapatriement qu'après une décision du gouvernement de la colonie où cette épreuve aura jH'is fin. Ce rapatiûement ne sera, en aucun cas, opéré aux frais des services publics.

V. — Les individus en réhabilitation militaire seront incorporés selon leurs antécédents, les avis médicaux et la nature du jugement subi, dans les trois catégories suivantes du service colonial :

A. Carabiniers coloniaux. — Appartiendront à cette catégorie militaire, tous les individus valides condamnés pour des délits occasionnels et non précédés d'antécédents propres à indiquer une tendance invétérée au crime.

B. Pionniers coloniaux. — Appartiendront à cette catégorie les individus condamnés à des peines excédant cinq années d'emprisonnement et munis d'antécédents, propres à indiquer leur tendance invétérée du crime. Ils seront employés aux travaux publics des colonies.

G. Ouvriers coloniaux. — Appartiendront à cette catégorie les condamnés inaptes par leur âge, leurs maladies leur infirmités ou leur sexe au service des deux premières catégories.

Ils seront employés à la fabrication des équipements de l'armée coloniale, à la tenue des écritures, aux services des hôpitaux, etc.

VI. — Les troupes de la légion étrangère, de l'infanterie et de la gendarmerie de marine, les tirailleurs noirs et les spahis, constitueront le corps d'élite de l'armée coloniale. Cette élite sera chargée du maintien de l'ordre.

VIL — Les bataillons d'Afrique actuels formeront le noyau de l'organisation des régiments de pionniers coloniaux.

VIII. En cas d'insurrection ou de guerre aux colonies un décret*ministériel pourra convoquer sous les drapeaux tous les individus ayant encouru depuis vingt années une condamnation pour les délits prévus à l'article IL

Ces individus formeront la réserve de l'armée coloniale, en cas de mobilisation.

IX. — Les cadres des régiments de carabiniers coloniaux seront constitués par des officiers et sous-officiers expérimentés de l'infanterie de marine, de la légion étrangère et de l'armée continentale. Les années de service colonial compteront pour années de campagne doubles, et comporteront une double solde.

X. — Afin que la réhabilitation militaire ne devienne pas une vaine expression, les carabiniers coloniaux pourront gagner des grades dans leur corps jusque celui d'adjudant inclus.

XL — Les pionniers qui, par leur conduite, auront mérité une amélioration de leur sort, seront incorporés dans les régiments de carabiniers coloniaux et jouiront des avantages particuliers à ce corps de troupes.

XII. — Les carabiniers qui auront démérité seront affectés, par ordre supérieur, aux régiments de pionniers.

XIII. — Des concessions de terrains fertiles, de gisements miniers, etc., seront consenties par l'Etat à cha-

que groupe de Tarmée coloniale^ pour former des camps agricoles situés sur les points stratégiques des colonies et où seront les garnisons d'attache des régiments. Les pionniers et les chasseurs exploiteront ces terres au bénéfice de leur subsistance.

XIV. — La propriété de ces concessions appartiendra collectivement aux hommes du groupe militaire qui s'y trouvera cantonné de façon définitive.

Il est curieux de constater qu'une même faveur ait accueilli la tentative dans les gazettes les plus différentes. Ze Petit Parisien et le Gaulois ^ le Rappel, le X/Z® Siècle et le Soleil, d'autres aussi, souhaitent ensemble une réussite entière ou partielle, au cours de grands articles.

Dans l'Eclair, M. Alphonse Humbert, auteur d'un autre projet, a réuni avec art les objections, d'ailleurs purement traditionnelles, à peu près contraires, tant à l'expérience qu'à l'idée réelle de notre tentative. Certains l'ont suivi, sans apporter à l'étude de la proposition un esprit de critique suffisamment sagace.

En effet, notre intention ne fut jamais, comme l'indiquèrent des plaisants, d'offrir ce qu'on appelle « la mission civilisatrice » aux célébrités de l'escroquerie et de l'assassinat, aux vétérans du cambriolage, à la vieille garde du vol. Notre naïveté ne s'adapte pas à cette mesure.

Selon le premier vœu du projet, une loi analogue à celle du sénateur Bérenger, au lieu d'abîmer définitivement par l'influence démoralisante de la prison l'âme du malfaiteur occasionnel, la désigne pour une réhabilitation par le service aux colonies. Nous avons énuméré les raisons et les preuves his-

toriques qui rendent évidentes les qualités militaires des gens en révolte contre l'organisation sociale.

Il s'agira donc d'enrôler dans un corps spécial les individus emprisonnés pour un premier crime ou délit, et non tous les chevaux de retour ou récidivistes du meurtre.

Consultons les statistiques.

Si l'on parcourt le compte rendu de la justice criminelle, pour une année choisie par le hasard, soit 1891, nous lisons que les cours d'assises condamnèrent environ 1,200 personnes dépourvues d'antécédents judiciaires, et les tribunaux correctionnels, à peu prés cent mille.

Voilà donc plus de cent mille âmes qu'un coup de passion occasionnel, un accès de colère, une tentation violente et inhabituelle ont mises en chiourme . Pouvons-nous prétendre sincèrement que ces pécheurs sont à jamais corrompus, que partout où les mènera le sort ils recommenceront l'acte de fureur, de ruse qu'un désespoir momentané leur conseilla? Non.

On l'a bien compris, puisque la loi Bérenger fut votée naguère afin de soustraire les moins coupables à la déchéance définitive de la prison. Nous demandons seulement aux législateurs de poursuivre une méthode si excellente en ses résultats constatés.

Sur les 120,000 individus condamnés pour un premier délit, en une année, 45 pour cent ne connurent pas la prison, soit qu'ils eussent mérité l'amende seule, soit que le bénéfice de la loi Bérenger leur fût échu. Il restait donc à peu près 70,000 âmes flétries par l'erreur d'un instant et dévolues pour ce à la corruption certaine des maisons centrales.

Excepté les femmes, les enfants, les infirmes, les vieillards, il demeurait sûrement quarante mille hommes dans la force de l'âge, bons pour servir

nos appétits de conquête, et la plupart instruits déjà par avance, dans les casernes.

A ces quarante mille égarés, ne pouvait-on pas dire : « Puisque vous avez rompu le contrat social, par misère, passion ou malice momentanée, la République vous engage à la servir un certain temps outre-mer, à terminer la pacification des territoires où ses armées luttent, à y créer une agriculture, une industrie, dont vous profiterez collectivement, soit que votre travail et vos ressources propres réussissent à parfaire la prospérité de votre établissement, soit que de grandes Compagnies coloniales partagent avec vous la propriété future des concessions, vous aident de leurs capitaux à l'achat des instruments mécaniques, du bétail et des troupeaux indispensables à la première œuvre. »

Tel était le vœu principal de nos propositions.

Mais, ne semblait-il pas logique, en outre, d'adjoindre à ces soldats-laboureurs, des individus plus tarés réunis en des sortes de bagnes volants, pour accomplir, sous la surveillance de troupes régulières les gros travaux publics épargnés ainsi à la faiblesse de nos jeunes fantassins. C'était le second vœu.

Les hommes de la première catégorie fondaient des camps agricoles, que ceux de la deuxième catégorie reliaient par des travaux de voies ferrées ou de routes. Ainsi le général Faidherbe, au Sénégal, fit construire à peu de frais, par les disciplinaires, les jetées du port de Dakar.

En admettant néanmoins l'impossibilité de mettre en campagne ces chiourmes volantes, nulle objection sérieuse ne subsiste devant la première partie du projet. On dit: certes, des carabiniers coloniaux feront, le jour de bataille, bonne figure; mais avant et après, on n'obtiendra rien d'eux. Avouons ce-

pendant que, pour avoir, à tant de reprises, remporté, sous d'autres noms, des victoires historiques, leur discipline fut suffisante pendant la mobilisation et la marche jusque le terrain de feu, puis, après, pour revenir aux cantonnements. De Baylen à Waterloo, de 1808 à 1815, la discipline des régiments recrutés dans les prisons anglaises valut sans cesse le triomphe de leurs drapeaux. Il n'y eut pas, néanmoins, bataille chaque jour.

Quant aux résultats possibles de leur travail colonial et de leur œuvre civilisatrice, les chiffres encore nous rassureront sur leur probabilité. En 1891, il a été condamné, par la cour d'assises seule:

1,206 laboureurs et journaliers, dont 232 femmes;

276 domestiques de ferme;

848 ouvriers mettant en œuvre les produits du sol;

292 boulangers, bouchers, meuniers, etc.

222 tailleurs, perruquiers, chapeliers;

385 commerçants;

548 ouvriers de transport; 43 aubergistes;

202 domestiques, dont 103 femmes;

294 personnes de profession libérale;

331 gens sans aveu; 39 médecins, chirurgiens, sages-femmes, etc.

Ne voilà-t-il pas le noyau d'une population complète pour ces camps agricoles?

Enfin, si l'on calcule qu'un prisonnier coûte à peu près à l'Etat 3 fr. 50 par jour, et que le loyer annuel de telle cellule modèle aménagée selon les plans officiels, monte à six ou à sept cents francs, l'on peut croire à un emploi plus utile de l'argent national.

.L'armée coloniale existe. Nos impôts la nourrissent dans les maisons centrales. Il s'agit simplement de la mettre en marche. Au reste, cette innovation n'en serait pas une.

' En effet, il se développe, depuis 1878, une Société de protection des engagés volontaires élevés sous la tutelle administrative. Le Comité de cette Association provoque l'engagement volontaire des jeunes détenus à leur sortie des maisons de correction, où les enferme le jugement d'un tribunal. En 1879, la Société patronnait 418 engagés volontaires, 1,551 en 1880, 1,064 en 1890 et 1,895 en 189^4. Sur ce dernier nombre de patronnés présents au corps, à la date du 31 décembre 1894, 751 avaient une conduite très bonne, 805 une conduite bonne, 143 une conduite passable, 194 une conduite médiocre. Parmi eux, on comptait deux sous-chefs de musique, 5 adjudants, 1 maréchal des logis chef, 3 sergents-majors, 12 maréchaux des logis, 65 sergents, 27 brigadiers, 189 caporaux, etc.. En cette œuvre, la Réhabilitation par l'Armée a donc donné les meilleurs résultats. Trois des pupilles de cette Société sont devenus officiers, et six autres sont décorés de la médaille militaire, en récompense de leur conduite au feu.

Mais les résultats obtenus par la Société générale pour le patronage des Libérés, offrent à notre entreprise un témoignage autrement péremptoire.

M. Bérenger, l'auteur de cette loi d'humanité sur

la libération conditionnelle, est le président de l'œuvre.

Depuis 1870, elle a recueilli dans les asiles spéciaux, 34,000 condamnés à leur sortie de prison. On les met en situation de trouver un emploi rémunérateur dans l'industrie privée; ou bien on leur procure l'argent nécessaire pour retourner auprès de leur famille; ou encore on les envoie aux colonies. Un certain nombre, sur le conseil du patronage, signent un engagement militaire. Pendant les six dernières années, 1,634 jeunes hommes ont été ainsi incorporés. « Or, dit M. Bérenger, parmi nos jeunes soldats, nous ne sachions pas qu'un seul ait manqué à l'honneur. Beaucoup sont revenus avec des certificats de bonne conduite... »

Voilà deux exemples manifestes prouvant que la plupart des condamnés, loin de répugner à la vie active de l'état militaire, y accomplissent au contraire le devoir prescrit, dans les meilleures intentions de moralité. Les expériences se poursuivent, depuis vingt-six ans, par les soins de Tune des Sociétés, depuis dix-sept ans, par les soins de l'autre. La Réhabilitation par l'Armée a donc, après cette longue et double épreuve, donné des résultats contraires à toutes les objections fondées sur la malice définitive de ceux ayant encouru le châtiment judiciaire.

Plusieurs personnalités militaires prétendent que l'honneur de l'armée s'oppose à l'enrégimentement des larrons. Elles s'indignent. On se demande cependant pourquoi] cet honneur ne s'opposerait point nussi à l'existence de bataillons d'Afrique recrutés parmi des condamnés de droit commun et pourquoi ce qui est admissible pour cinq bataillons ne le serait plus pour cinquante?

«... Parmi nos expatriés {aux colonies), plusieurs, atteste encore M. Bérenger, ont payé leur dette {à l'Œuvre qui avança les frais du voyage); d'autres n'ont pas cessé de correspondre avec nous. Quelques-uns sont arrivés à des situations qu'ils n'eussent jamais trouvées en France... L'éloi-gnement du pays qui a connu lafaute, la séduction d'une vie nouvelle dégagée de tout lien avec le passé, amènent une commotion salutaire. »

L'on peut consulter encore les statistiques de la Société générale des Prisons qui s'occupe de l'avenir des libérés. Tout confirmera l'excellence de la Réhabilitation par l'Armée, .déjà mise en usage, depuis vingt-six et dix-sept ans, par les collaborateurs de MM. Bérenger, Voisin, Rivière, et beaucoup de philanthropes souscripteurs.

La chose semble claire, simple, évidente. On s'étonne de ne pas avoir vu le projet aboutir déjà.

C'est qu'il paraît extrêmement difficile de concevoir l'énorme solidité de la routine administrative, et la force des préventions acquises.

Ainsi, M. Bérenger, vice-président du Sénat, jurisconsulte, membre du conseil supérieur des prisons, et homme influent, s'il en peut être, fit, en 1891, voter la loi de libération conditionnelle, afin que le témoignage d'une détention subie ne vouât point à la mendicité, à la famine et à la mort, le fautif d'une seule erreur. Bien. Or, qu'inventent les bureaux de la guerre?... Ceci :

Si, avant le tirage au sort, et pour une sottise d'adolescence, un jeune homme encourt une peine qui lui est remise par le bénéfice de la loi Bérenger, l'administration militaire ne le reçoit pas dans les régiments métropolitains au moment du service. l^]lle l'expédie aux bataillons d'Afrique. Outre le

risque de se pervertir complètement au contact du milieu corrompu, le jeune homme,, par l'inscription du livret, perd à jamais l'accès facile des emplois, puisque le patron peut connaître ainsi la preuve d'une condamnation infamante.

En sorte que le ministre de la guerre rend tout à fait inefficace la loi sur la libération conditionnelle, à l'égard des plus intéressants entre les condamnés qu'elle exempte de la sanction pénitentiaire.

N'est-ce pas merveilleux? La Guerre joue une farce au Civil, et s'en frotte les mains. Cependant, les citoyens pâtissent, les contribuables surtout.

Voici qu'on va nous proposer des impôts, sous une forme ou l'autre, sous un prétexte ou l'autre, afin de subvenir à l'entretien d'une armée nouvelle qu'exige l'étendue croissante du domaine d'outre-mers. Par l'emploi des forces mauvaises, et selon le principe de Réhabilitation par l'Armée, nous aurions l'avantage sans la dépense. Plus tard, les camps agricoles rendraient nos colonies vivantes, prospères. Moins de gens paieraient avec la misère et la mort l'erreur d'un instant. Ce serait moral, économique, utile.

On mettra un quart de siècle à s'y décider, alors qu'aujourd'hui, vingt-six ans d'essais partiels démontrent l'excellence d'un système applicable demain.

Le savant docteur Maurice de Fleury, écrivit au sujet do cette théorie, dans son Introduction à la Médecine de l'esprit, les remarques suivantes :

Un homme ne naît assassin ni voleur.

Il vient au monde simplement avec un cerveau excité, sujet aux impulsions véhémentes, prompt

;iux colères féroces ou sournoises, enclin aux paroxysmes. Cette bestialité originelle ce sont les circonstances de la vie qui la tourneront vers le meurtre ou vers le farouche courage de condottiere.

Autrefois quand la guerre était chose fréquente, presque constante, ces gens-là s'engageaient et passaient sur les ennemis leur force en trop, leur besoin d'actes violents, leur amour du pillage. Voilà 27 ans que nous vivons sans guerre européenne ; c'est bien probablement une des grandes causes de l'accroissement de la criminalité; l'autre est l'alcoolisme-. Nos peuples boivent trop, source abondante d'irritation pour les cerveaux ; ils ne se battent plus et cette irritation ne trouve plus où s'écouler légalement. Et c'est le meurtre qui devient la détente'de ces gens-là.

Faire des guerres européennes tout exprès pour assouvir les nerfs de ces messieurs, personne n'en aura l'idée, mais les expéditions lointaines peuvent être à ce point de vue d'utilité publique. Puisqu'on ne peut pas empêcher que certains hommes aient un excès de force, qui leur monte à la tête et veut se dépenser, tâchons du moins que leur excitation devienne une arme au service de la patrie, qu'elle l'emploie à nous défendre de ces peuples brigands, inlidèles à leurs serments, féroces et sournois, que nous ne pouvons pas ne pas combattre dans nos lointaines colonies.

Aujourd'hui que l'instruction primaire est obligatoire chez nous, comme tous les enfants de France, ces prédestinés à la violence vont à l'école. On les connaît par conséquent. Ne pourrait-on charger les instituteurs communaux de signaler ceux qui se montrent impitoyables aux animaux, fourbes envers leurs camarades, déchaînés avec leurs parents. Un médecin compétent et sans haine, inspecteur

délégué des services de l'hygiène au ministère de l'intérieur établirait impartialement, et confidentiellement, cela va sans dire — le dossier héréditaire et personnel du mauvais sujet. Pour essayer de le dompter, on demanderait à ses parents l'autorisation de le mettre au pénitencier, ou plutôt on le confierait à l'une de ces admirables œuvres de l'enfance coupable ou dévoyée, dont M. le juge d'instruction A. Guillot, de l'Institut, est l'un des organisateurs les plus éminents.

Il se pourrait fort bien que la cessation actuelle des guerres d'Europe fût momentanément, une des causes de la multiplication des meurtres. Au temps où l'on faisait le métier de soldat par vocation, non par obligation, beaucoup d'hypersthéniques y trouvaient l'assouvissement de leur nature belliqueuse. Mais il est fort probable que les hommes trop forts finiront par s'adapter presque tous à la vie pacifique, et que leur excitation permanente s'utilisera pleinement à écrire des poèmes de haut vol, à créer et à rendre prospères les entreprises commerciales les plus hardies, à reconnaître, à se coloniser les pays lointains et sauvages. Contrairement à ce qu'enseigne Lombroso, je pense que ce sont les circonstances, notre milieu, notre éducation qui nous permettent un emploi nuisible ou, au contraire uiile au bien commun de notre énergie cérébrale.

Etrange chose que ce besoin de casser, de détruire, de réduire à néant, lointain vestige des temps sauvages où la fureur humaine ne se satisfaisait que de tuer.

Ne nous y trompons pas, notre amour de la chasse, qui passe cependant pour plaisir de gens civilisés et de seigneurs de haute politesse, n'est qu'un

reste de Théritage des aïeux qui luttaient contre les grands fauves pour la vie, et n'étaient euxmêmes que des bêtes de proie, à peine plus rusées et mieux avisées que les autres.

On a rarement vu le critique ou le philosophe endosser une gibecière : on n'imagine pas Renan maniant le fusil à percussion centrale ; les rares intellectuels qui s'adonnent à ce sport y voient surtout une manière d'hygiène : cela les contraint à marcher, mais tuer pour tuer est un loisir cruel. Je connais, pour ma part deux bons nerveux hyper^théniques, gens de commerce aimable dans l'ordinaire de la vie qu'emportent par moments quelques velléités de paroxysme : ces jours-là ils quittent Paris brusquement par crainte de leurs nerfs pour s'en aller à la campagne- chez eux, en terrain clos massacrer des lapins élevés tout exprès; quand l'hécatombe est sufhsante, le dégoût de tuer les. prend, et ils reviennent à leurs affaires avec un sentiment de bon apaisement.

C'est pour eux l'unique moyen de n'avoir pas de trop dangereuses colères.

Ce rapprochement est plein d'enseignements pratiques, car il est vrai, en fait, que si l'on utilise à une besogne socialement bonne l'excès de force des hypersthéniques, si on les pousse à beaucoup marcher ou à beaucoup travailler, si on en fait des j^— soldats ou de hardis pionniers, on les améliore, on ^Kles rapproche de la sagesse. La légion étrangère ^Bqui rend tant de services et résiste si bien aux fati- ^Hgues et aux microbes, se compose en grande majo- I^Prité d'hypersthéniques qui ont dû renoncer à vivre *■ dans la société. J'ai dit ailleurs quel heureux, exutoire serait pour un pays comme le nôtre et en un temps où il n'y a plus de guerre en Europe une ar-

mée coloniale composée de mauvais sujets et de têtes trop chaudes i.

1. Où dit volontiers qu'en Afrique, par exemple, les Européens ne peuvent vivre en agissant. Le seul travail possible, poar eux, serait un travail de surveillance. Cependant le Gap, colonie anglaise, a prospéré. Il suffirait sans doute de substituer le labeur nocturne au labeur diurne en deux saisons. D'autre part certains pays, comme le Fouta- Djallon, sont très habitables pour les Européens. Il deviendrait vite possible d'y construire les routes utHes aux transports automobiles, et d'y installer de premiers camps agricoles ou miniers. Certes, tous les climats ne paraissent point favorables; mais certains le sont évidemment. Le choix peut se faire. L'ile d'Haï-Nan séduirait probablement, par son voisinage du Tonkin et de la Chine Méridionale, les organisateurs des essais militaires. L'exemple de la Nouvelle Calédonie encourage, malgré les défauts barbares du système pénitentiaire. Voici que la colonisation libre recueille le fruit des préparations dues à la main des déportés.

Page 1