DES COURS
Jadis, les nouvellistes nous renseignèrent par des indiscrétions singulièrement suggestives sur les mièvreries diplomatiques de mademoiselle Vacaresco, cette fille d'honneur dont le rêve la fiança à un prince.
Nous avons appris des conteurs les histoires où les magiciennes se travestissent en vierges et séduisent par leurs philtres, leurs évocations, l'amour suprême des rois. Mademoiselle Vacaresco ne s'est pas autrement manifestée que ces créatures des splendides légendes. On prétend qu'elle sut faire dire aux esprits, appelés dans une table, des choses étonnantes et prophétiques. Au moins l'un de ces êtres surnaturels parla-t-il à la reine en prenant la voix d'un jeune enfant fort aimé qu'elle avait perdu. Gomme cette souveraine vivait dans la douleur et le regret d'une telle mort, elle fut vivement frappée par les paroles. L'esprit insista. Il affirma que sa présence était coutumière dans le palais, autour de la reine, et qu'il lui vouait toute la tendresse méritée par l'affection maternelle durant sa courte existence. Il écartait d'elle les influences néfastes. Il inspirait la sympathie, le dévouement aux personnes de son entourage, et plutôt aimait-il agir en cette forme de jeune fille toujours empressée
5'i LE TRIOMPHE DES MEDIOCRES
auprès de sa mère. A ce moment de la révélation, mademoiselle Vacaresco témoigna d'un grand trouble. Eu effet, il lui avait paru, maintes fois, dit-elle, qu'une douce voix d'enfant toute pareille à celle-ci lui conseillait des actions propres à ravir la reine. Elle en rappela telle et telle.
De ce jour la ^souveraine dispensa toutes ses grâces en faveur de sa confidente. Elle lui fut une mère aimable et soigneuse, une amie ardente, une puissante protectrice.
Or il arriva qu'à un bal de la coiir, mademoiselle Yacaresco se trouva prise d'une violente crise nerveuse. Elle était sujette à ces accidents. On s'empressa. Sa bouche proférait des mots sans suite qui bientôt toutefois se lièrent, devint l'aveu public de son amour pour le prince héritier.
La reine de Roumanie est une femme de lettres au talent simple. Le commerce qu'elle entretenait avec les meilleurs esprits, ceux des hommes et ceux des livres, a depuis longtemps énervé son âme sensible. Une si forte passion proclamée dans la douleur, le désespoir que la jeune fille sut ensuite en marquer comme d'un espoir impossible, l'affection précédente, l'intimité de la vie et des sentiments, tout cela ne tarda point à séduire complètement l'imagination poétique de la reine. 'Elle conçut la chose comme un livret d'opéra. Son tils ne serait-il pas le Lohengrin de cette subite p]lsa? Elle s'employa pour réussir au triomphe du duo.
Ainsi que sur la scène l'action se déroula. Il y eut le chœur des diplomates, celui des filles d'honneur. La basse chantante du roi intervint. La prima dona ne ménagea point sa voix, ses attitudes ou le jeu de son délire. La dugazon royale fut tour à tour implorante, digne ef sévère. Au second acte, le ténor expédié par ses parents pour un lointain
oyage, mademoiselle Vacaresco eut son grand air de la désolation. Au trois, la reine et sa confidente s'éplorent dans un décor vénitien. La basse survient, gronde. La dugazon croit en mourir et lance son adieu à la vie en mi bémol. Elle guérit cependant et la demoiselle d'honneur détinitivement arrachée aux grandeurs de la cour voit la défaveur de ses vieux parents dépouillés de leurs honneurs, et l'indifférence du jeune premier rêvant à des unions plus hautaines.
Récemment on annonçait qu'un prince de la famille byzantine des Cantacuzéne allait offrir sa foi et sa couronne à la charmante délaissée.' D'autres gazettes démentirent, et mademoiselle Vacaresco n'a plus qu'à s'enfermer dans une tour élevée au bord de la mer, pendant que ses doigts aristocratiques feront vibrer les cordes de la harpe qui chantera sa douleur, par les nuits d'étoiles, aux oreilles émerveillées des matelots en vigie sur les hunes.
Cette manière de jouer à Ig, poésie n'est' point particulière à la cour de Bucharest. Partout où des trônes s'élèvent, où les traditions souveraines survivent, après les misères des vaines fièvres politiques qui animèrent l'erreur de ce siècle, partout où paradent des uniformes et frissonnent les traînes des robes de gala, les âmes dépourvues d'espoirs politiques et de rêves glorieux tentent l'aventure romanesque.
Il y a quelques années, nous connûmes la tragédie de Meyerlincket les amours sanglants de l'archiduc Rodolphe. C'était une singulière figure no- ])le et cruelle, que celle de ce prince. L'expérience des cours où il avait été élevé lui ôta l'illusion de croire aux réalités de ta Puissance. S'il nourrit des idées de réforme sociale, il dut se heurter de bonne heure aux infinies stupidités des parlementaires de
son pays, ces politiciens de métier qui pullulent maintenant chez toutes les nations prétendues libres. Gomment pourrait agir un monarque éclairé sur les nécessités économiques de sa patrie, alors qu'un quelconque Méline peut faire proclamer le plus inepte des principes pour le seul motif de s'attirer la faveur des voix rustiques, et d'assurer au nombre parlementaire la certitude de la réélection.
Les essais misérables de notre époque libertaire, la constatation cruelle que tant de bruit, d'exécutions et de guerres ne firent que substituer l'autorité de l'argent à l'autorité de la force, et réduire le peuple au salariat infiniment moins satisfaisant pour la sécurité de la vie que l'esclavage antique ; toutes ces déconvenues ne sont pas encourageantes pour qui se voit appelé à assumer le devoir d'un gouvernement. L'archiduc Rodolphe l'avait prévu. Il interrogea les philosophies et les littératures, dégoûté par avance du métier de pasteur pour les troupeaux d'anthropoides. De ses articles furent insérés au Figaro, dans des revues européennes, eu il prit coutume de collaborer sous pseudonymes.
Sans doute connut-il bientôt que les tristes bassesses des âmes artistes et philosophiques ne le cèdent en rien aux sottises des ambitions nobiliaires. Ce milieu lui répugna comme le premier ; et il vécut longtemps dans une misanthropie. Certain jour une jeune fille de beauté rare lui déclara son amour. La baronne de Vescera s'était charmée à voir ce prince si au-dessus des autres seigneurs. Lui, crut à des sensations nouvelles, inouïes. Il pensa que l'heure était venue où il connaîtrait enlin une âme prête au sacrifice des choses extérieures et désireuse de vivre dans une création sentimentale, tout animique. Il se voua â cette passion.
Gomme la politique, la grandeur, la science et
l'art, l'amour lui souffla son mensonge à la face. On dit que, dans un banquet offert un soir à ses amis, un soir de chasse, il se leva tout à coup et, sortant un revolver, abattit d'un coup de feu la jeune fille qui présidait devant lui au festin. Un moment la stupeur immobilisa les convives. Lui, souriait froidement, pareil au tireur qui vient de lire mouche dans la poupée, et content d'avoir démit l'image trompeuse où sa faiblesse et sa canmr, encore une fois, s'étaient prises. Il reniait insi l'apparence même du monde, tout ce prestige lauvais de la vie, le mirage du bonheur qui trompe, [ont la désillusion désespère.
Cependant les convives, revenus de leur effroi, sentirent l'indignation les saisir. Il y eut un seul mouvement de haine contre cet homme, qui niait la vie. Tous se précipitèrent, se ruèrent, l'écharpèrent. Il périt sous les coups de ceux qui s'en voulaient tenir au mensonge et l'adorer.
Nul n'ignore l'existence de Louis II de Bavière, qui, déçu lui aussi de toute grandeur, pressurait les finances nationales pour mettre en représentation l'œuvre de Wagner, dont le génie l'hallucinâit. Les ministres, épouvantés de ce qu'il préférait la contemplation de la beauté mère aux soucis des politiques le firent jeter à l'eau par un médecin soudoyé.
Et cet autre archiduc, Jean Orth, comme il se faisait nommer, qui laissant là ce monde, partit un jour avec sa maîtresse sur son yacht, et poussa droit devant lui, dans la mer, vers le ciel. Nul ne sait son sort.
Guillaume II, pendant son voyage en Norwège, ordonnait aux matelots de quitter la timonerie, sûr qu'il était que Dieu seul guiderait le navire vers le port du salut. Revêtu des ornements pontificaux,
l'Evangile à la main, il prétendait que le ciel menait sa barque.
Il fallut qu'on le ligotât et qu'on le descendît dans sa cabine.
L'impératrice d'Autriche vit avec les fantômes, les esprits de l'air. Elle converse avec eux, sans qu'on puisse entendre le sens mystérieux de ses paroles. Dans de folles chevauchées, elle parcourt au galop la campagne et agit comme si une brillante cavalcade la suivait toujours : la nuit elle erre dans les couloirs du palais, appelant les âmes; et ses pleurs retentissent.
Voici maintenant un autre être qui symbolise des forces bien différentes : ce Stambouloff, premier ministre de Ferdinand de Bulgarie, et qui, ancien chef du parti radical, tenta tout simplement de paraître le tyran des petites républiques deda Renaissance. Il fit enfermer dans des cachots affreux les adversaires qu'il soupçonnait. Ou les y torturait à mort. La trahison l'environna. On le poursuivit par le fer et le poison. Les émigrés s'armèrent et conspirèrent sur les frontières. Dans sa voiture même, les pistolets partent et le blessent. Il ne marche qu'au milieu de gardes. Dos journaux ont publié sa figure bestiale et sinistre, portant les marques; d'une obstination paysanne. Le souverain lui demanda de démissionner. Il ne craignit point d'opposer un. refus formel. Le prince Ferdinand de Bulgarie parla d'abdiquer afin de ne plus vivre avec son ministre, que d'honnêtes gens tuèrent à. la fiii.
Ce qui s'accomplit lentement dans les nations', plus grandes se réalise déjà tout à fait dans les principautés Ballcaniques. N'y aurait-il pas un singulier rapprochement à faire entre ce Stambouloff et certains de nos ministres français que l'opinion:
Scuse de tous les crimes, meurtres, empoisonnem3nts, concussions, et qui, outrecuidants magnifiques, refusent de s'en laver, repoussent les jugements offerts, battent en pleine assemblée du peuple les adversaires prêts à demander justice * ?
Les rois et les grands se désintéressent du pouvoir, des troupeaux à conduire. Ils cherchent un refuge dans l'au delà et marchent fièrement vers la mort qui peut y mener.
Les élus des peuples se fondent sur la sottise électorale pour ressaisir l'intégrité de la puissance que les autres leur abandonnent. Le suffrage universel, le parlementarisme préparent la plus formidable des tyrannies, parce qu'elle semble s'appuyer sur la volonté même des citoyens.
En sorte que nous ne tarderons pas à revenir aux monarchies que nos pères voulurent abattre, et cela par les principes qu'ils invoquaient en leur besogne.
Quoi qu'il fasse et où qu'il peine, l'homme se heurte aux plus étranges contradictions, aux plus fous mensonges. Il est le désir éternel que chaque réalisation déçoit et renverse. Croyant conquérir la liberté, il érige la tyrannie; et ceux qui goûtèrent à tous les fruits de TEden, grandeur, science, art et amour, s'en vont, comme l'archiduc Rodolphe, briser brutalement l'illusion du bonheur, ou, comme Jean Orth, partent .un beau jour pour le verso de l'univers, dont le recto les attriste. Ennuyés du monde, ils tournent la page.
1. M. Conslans. Un fonctionnaire qui revenait de Cochinchine a^^anl annoncé qu'il rapportait certains documents rimestes à ce ministre mourut tout à coup pendant la traversée, sans qu'aucun autre cas de fièvre jaune eût été constaté nulle part. Sous prétexte de' désinfection, on brûla les papiers de M. Richaud avant le retour.