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DU MONDE

Le désir de paraître dans des milieux mondains et d'y faire ligure importante fut prêté avec insistance par Balzac, aux artistes, aux politiciens, aux savants, dont ses œuvres étudièrent les vies. Luimême décrit avec une vénération particulière les salons des personnages titrés, et s'il mêle à son jugement de sourdes impertinences, il n'en demeure pas moins dévot au prestige du nom.

La noblesse, en son temps, revenait couronnée par l'épreuve des terres d'exil. Elle ressuscitait du suaire de sang. On ne voulait plus savoir les sottises, les escroqueries et les divers crimes qui illustrèrent l'histoire de ses blasons. Le malheur avait tout lavé. La charte aussi la parait de justice, de clémence.

Au faubourg Saint-Germain et dans ses annexes s'ouvrirent les meilleures boutiques d'honneur. On rappela trop les misérables débuts de Bonaparte entremettant les charmes de Joséphine pour allier Barras à sesam])itions; on feignit une parfaite igno- I :ince des filouteries de La Motte et du Cardinal de Rohan. La ruée des jacobins sur les biens nationaux, leur avidité ignoble, dégoûtaient encore les honnêtes gens. On voyait les bourreaux de la veille s'installer dans les finances avec les fortu-

nés des décapités. Gela puait à l'âmé. Les esprits délicats allèrent à des races plus anciennes dans le crime, vêtues au moins décemment de la patine historique.

Cette impression persista malgré le lancement habile et réussi de l'Honnêteté Bourgeoise qui s'imposa, comme une vérité défmitive à l'ombre du parapluie de Louis-Philippe. Le bonnet à poil du garde national réhabilita, par son apparence de bonhomie morale, l'esprit jacobin incarné dans le commerce, la banque, le fonctionnarisme. Sous le second Empire cependant, la cour rechercha encore les nobles d'authentique origine. Le neveu de Bonaparte souhaita une savonnette à vilain. Et les écrivains d'alors, du moins les plus serviles, les About, les Albéric Second et leur clientèle iirent toutes les bassesses afin de pénétrer dans le monde d'armoiries qui les laissa devant la porte.

En cela la noblesse montrait du tlair. Elle prévoyait que, du jour où son prestige cesserait d'être occulte, elle perdrait la vénération.des hommes. Ce lui advint en effet.

Si minime que fût le nombre des expériences offertes, elle se déconsidéra dans les dix occasions où elle consentit à frayer avec les comtes, les princes et les ducs de l'Empire.

Les observateurs du monde reconnurent que la nouvelle couche valait l'ancienne. Môme certains des personnages les plus hautement titrés manquèrent de tradition.

Dés lors on commença de prétendre qu'une certaine éducation, un peu de fortune, l'amour des chevaux et l'acquêt de flegme britannique formaient la seule vertu du sang bleu. Bien des maquignons pouvaient offrir ces allures à leurs fils, en y mettant de la patience, de la témérité et de l'argent.

La pénurie d'âme, chez les nobles, se manifesta surtout par le phénomène social du parlementarisme. Cette réunion de génies médiocres, choisis en toutes les castes par le goût du vulgaire fut marquée par l'insuffisance et l'insignifiance des talents monarchistes. Les ministres de la Restauration donnèrent le meilleur de leur effort,, et ce fut très piteux. Ils perdirent à se commettre ainsi dans la lutte politique, leur réputation de pasteurs d'hommes.

Pour la vertu,, on la leur a niée de tout temps. Point de roman qui n'ait conté l'atlultère de grandes dames, en la première moitié de ce siècle. La narration du péché bourgeois ne vint que plus tard, et l'on sent que ce fut coiistaterjle talent d'imitation de la femme sans titre, avide de s'égaler à la duchesse par le plus facile de ses caractères : le mensonge et la licence.

Aujourd'hui, les écrivains qui pénètrent le monde noble, qui y vivent, en disent peu de bien. Le Sâr Peladan a, seul, des indulgences. Il aime qu'autour de son tréteau, les hommes de nom étalent les orviétans et fassent passer la muscade. Il partage avec les fondateurs de banque cette croyance à l'effiCacité de la particule pour arrêter les badauds et alléger les escarcelles. La cymbale résonne mieux, pense-t-il, en se choquant contre des couronnes et des tortils.

Pour les autres, une fois passé l'étonnement de l'illusion ({ui croule, ils ont réfléchi que ce goût exagéré du cheval caractérisant les porteurs de noms devait bien être atavique. Apparemment maint et maint palefrenier, élu pour le caprice d'un in.stant dans les alcôves à merlettes et à licornes, s'y oul)Iia jusqu'à imprimer son seing sur la. descendance des croisés. De là si peu de vertus parmi

tant de sinople et d'azur. L'âme du bas peuple s'est immiscée dans les hautes allures des leudes.

Et comment s'expliquerait-il que des races maintenues pures de contacts hétérogènes se soient affinées et développées au cours de quelque mille ans, pour réussir à mettre au monde, en notre époque, une quinzaine d'âmes d'élite à peine.

Que l'on cite le marquis Stanislas de Guaita, Henri de Régnier, François de Nion, M. de Montesquieu, le comte Antoine de la Rochefoucauld, M. de Mun, Edmond de Goncourt, M. de Heredia, le vicomte Melchior de Vogué, et l'on aura reconnu les seuls nobles dignes de la tradition, véritablement légataires de race ayant acquis siècle à siècle, une part de l'âme divine. Le reste est cohue, soudards et fèteurs de parade obligeant leur titre à couvrir des existences banales et instinctives, des satisfactions publiques plus o\ moins somptueuses, des appétits de portefaix :\ filles, chasses, courses, aventures de cabinets particuliers, culbutes sur la banquette irlandaise e\ procès scandaleux.

Depuis qu'ils sont dénués de pouvoir, rien n( les distingue du riche marchand, du mercanti ei opulence. Et cela se marque très bien dans la littérature analytique et documentaire de notre temps.

M. Marcel Prévost publiait une excellente étude sentimentale, L'automne d'une femme, où il contait les amours d'une dame noble et un peu mûre, très belle encore, avec un jeune homme de sa caste à l'imagination fine et voyante. L'auteur est aimé du monde. Il sort beaucoup. On avait chance de sentir traduites en ces pages du romancier les sensations directes fournies par le milieu où il charme. De la grandeur eût pu émaner des personnages, quelque chose y paraître de ce que

tes âmes armoriées gardent en soi depuis les origines, le trésor d'une observation exercée de siècle en siècle sur l'univers et transmise avec le sang après s'être enrichi dans les meilleures conditions de liberté et d'autorité, de dignité humaines.

Ce n'est certes point l'art de l'écrivain qui a failli. On a comparé l'ouvrage à l'Arfo/p^e de B. Constant. A mon sens la comparaison est injuste pour notre contemporain. M, Prévost a façonné un amoureux d'une subtilité beaucoup plus curieuse, dépourvu des humbles calculs d'intérêt qui flétrissent les tergiversations égoïstes d'Adolphe. Pour se redonner de l'amour, sentant qu'il diminue en lui et que sa maîtresse en va soufl'rir, le parfait amant de M. Prévost fuit en Allemagne, avec le vague espoir que la solitude lui fera souhaiter la présence de sa maîtresse, qu'il la désirera de nouveau éperdûment. Il part, il traverse les plaines germaniques, il y attend le désir. Les étapes de cette attente sont fort heureusement jalonnées par des impressions mentales rares, des douleurs merveilleuses et compliquées, des désespoirs et des spleens terriblement pitoyables, des regrets, des appels, des impatiences notés selon une science complète du cœur. J'affirme que B. Constant n'eût pas réussi une pareille auscultation de l'âme. Enfin la maîtresse désirée arrive. Les êtres s'étreignent. Et sur cette terre ennemie, ils se sentent la patrie même, en exil mais vivante, mais existant en eux.

Le sentiment de la patrie éveillé par la puissance de leur passion est tout ce qui se manifeste en ce livre de la race et de ses combativités anciennes. Il ne se particularise pas autrement. N'importe quel homme ou quelle femme de France, des classes intelligentes et chauvines, le pourraient ressentir sous les mêmes formes. Le sentiment n'est point spécial.

A la lin de ce livre documentaire, si l'amante unit, dans un dur renoncement, son ami à la jeune fille qu'il recherche, le sacrifice n'est pas noble. La femme sent trop sa vieillesse venue. Elle accomplit l'œuvre de dévouement, parce qu'elle prévoit combien plus amère pour elle serait la tristesse du jeune homme lié à sa vie par des serments, mais délié par la mort de sa passion.

Ce manque de noblesse en (^es personnages nobles d'apparence n'est pas imputable à l'auteur. Sincère, il a exprimé sincèrement des situations et des caractères réels. Le désir de plaire l'emportant chez lui sur le désir d'absolu, M. Marcel Prévost repousse de son art l'invention métaphysique. Décrit des histoires d'amour sans vouloir y mettre mieux que des émotions, et c'est plutôt la recherche de celles-ci qui l'attire, parce que les ' gens aiment à pleurer ou à rire, non à s'appliquer au pénible examen d'une juxtaposition nouvelle d'idées abstraites.

M. Prévost ne compose pas des paraboles sous lesquelles un dogme se révélerait; il conte très habilement des peines ou des joies fines, heureux s'il suscite par son récit l'humidité des yeux naïfs. Et pour cela, il faut « qu'on puisse croire que c'est arrivé ».

L'automne d'une femme est donc aussi l'automne d'une caste. La noblesse a pris son droit de bourgeoisie dans la République. Rien ne la distingue plus du marchand, ni privilèges, ni pouvoir, ni allures, ni pensées. Le « Monde » ne signifie plus une société de personnes triées parmi la masse selon les conditions de leur naissance. Sous ce nom se groupent les gens suffisamment riches pour se pourvoir de manières, d'élégances, chez les pères maristes et les tailleurs londoniens. Lire son

opinion du jour dans les gazettes recommandées, parler des choses selon ce qu'enpropagent le chroniqueur et le reporter, savoir, en visite, tenir d'une seule main son chapeau, ses gants, sa canne et la soucoupe de la tasse à thé, assister aux spectacles, à tous sans douleur, connaître le favori de chaque course et les péripéties secrètes du dernier adultère, composent le savoir d'un homme mondain, noble, qu'il soit le duc de Luynes ou M. Ménier, celui du chocolat. Qui les discernerait serait bien habile. Et, de fait, ils ne paraissent pas dissemblables. Ils fraternisent dans l'ignorance et la stupidité; ils s'étreignent dans le vice.

Le monde laissera un quadruple portrait de lui dans l'œuvre de quatre écrivains qui fixèrent pour immuablement la nullité de son effort.

M. Bourget semble l'avoir" vU de l'Office. Il connaît les amours des dames par des renseignements ancillaires. Ses documents ont été recueillis sur la banquette du coffre à bois; et il enseigne ce que chaque faute a valu de bien-être ou de nécessité, d'économie dans le budget de la cuisine. Néanmoins, il garde en ces rapports la tenue impeccable d'un maître d'hôtel à deux mille quatre. Il sert de l'indulgence et de la compassion. Il conte les chutes comme un qui attend qu'on le sonne pour le rince-bouche. Tant d'ablutions et de linges le remplissent de respect, de tristesse aussi. Et il a, de chapitre en chapitre, le lugubre d'un croquemort qu'on aurait embauché à titre de serveur.

Ces carnets du bon domestique seront précieux. On y lit de la franchise. Il eût tant voulu pouvoir dire du bien de ses maîtres, les montrer dignes de lui! Quelle disgrâce; rien que des femmes qui se prostituent pour l'argent, la vanité, où l'instinct, des hommes qui se congestionnent, halètent devant

chaque pan de peau mis en évidence, et qui, afin de s'y ruer, mettent bas leur esprit et leur honneur, leur fortune même.

Des quatre qui notèrent sur le monde, M. Bourget a le plus donné à l'imagination des gens observés, îl leur prête de la dialectique et de la sensiblerie. Mais les trois autres témoins infirment cette déposition de M. Bourget. Ils déclarent les gens du monde tout à fait idiots. Le littérateur de Mensonges a eu la chance de tomber dans des maisons où on avait lu Adolphe et Le grand homme de province de Paris, Armance également. Cet Adolphe est une nourriture spirituelle bien remarquable. Grâce à elle le miracle des Evangiles se perpétue. Le Christ rassasia, dit-on, quatre mille personnes avec cinq pains et trois poissons. 11 y a bien quarante littérateurs en renom qui vivent de la marée mélancolique encaquée dans le volume de B. Constant.

M. Lavedan a vu les hommes du monde sous leur livrée de fête. Ils se sont ouverts à lui dans la garçonnière et devant le marbre du bar, chez le coiffeur. Excellemment ce délicat écrivain a montré l'immensité de leur sottise, la perfection de leur égoïsme. Ces dialogues stupéfient. On en nierait l'exactitude si nous n'avions les uns et les autres, surpris ces monstrueuses imbécillités sur les lèvres du monsieur en frac qui se cambre au dossier d'un tête-à-tête, ou s'affale sur le divan horizontal d'un boudoir. L'admirable c'est que dans ces endroits de demi-tenue, nulle convenance ne les force à éteindre leurs facultés, ni à restreindre le jeu de leur encéphale. Fatuitement ils jugent et se prélassent selon des phrases chères à leurs cœurs. « Nous sommes là^ dit tout à coup l'un après la plus saugrenue des dissertations sur l'amour, nous sommes là à remuer un tas d'idées... » M. Lavedan

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écrivit en cette ligne une satire entière, et c'est un chef-d'œuvre d'esprit que d'avoir saisi ce mot prononcé à coup sûr, de l'avoir fixé.

Tout le monde a lu dans le /'V^aro les interviews de M. Huret sur le socialisme. Ces articles, dans leur impartialité muette et qui étalent simplement l'àme vile expérimentée seront, au siècle frochain, le document d'histoire. Jamais on ne livra mieux l'ignominie des âmes dirigeantes à la malice du spectateur. Car, la fiction a été écartée de l'écrit. Là, les princes, les banquiers, les politiciens parlent eux-mêmes, et sans retouche à leurs paroles. Ils montrent avec orgueil leur ignorance et leur cruauté. Ils piétinent paisiblement dans les entrailles du peuple éventré, pareils à ces colosses assyriens des monuments, que l'on regarde barbus et mitres, le sceptre en main avec des faces de bêtes mauvaises, et assis sur des corps humains en agonie, tandis que des femmes leur offrent les prémices du butin, ou pincent des cordes de harpes.

La brute, en ces articles, rayonne dans la magnificence de sa goinfrerie apaisée.

M. Paul Hervieu a publié, en outre. Peints par Eux-mêmes, un beau livre depuis l'œuvre de Flaubert. Là, les gens du monde sont pris dans leur vie de chaque jour, au fil de leurs appétits, de leurs misères, de leurs ambitions sinistrement minuscules. Admirerons-nous assez la passion animale de madame de Trémeur pour l'ignoble de Hinglé, son «gléglé », la canaillerie outrecuidante du prince de Garéan, et la philosophie admirable de ce Mùnstein ; il professe que le seul agrément de l'amour est de voir une femme, fardée, de tenue et d'honneur dans les apparences de la vie, passer soudain à l'état de bacchante; que la surprise du changement à vue ne séduit pas moins si la danae s'anime par

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fureur de soulager obigatoirement un vieillard odieux et dispensateur du nécessaire.

Et cela est décrit sans diatribes, dans l'épouvantable froideur d'un roman épistolaire. Ils terrifient les tours de phrase et de sentiments où peinent ces êtres pour se dissimuler à leurs oreilles (non lÀns, loin) la réelle sonnerie de leurs âmes alroces et bestiales.

Hé quoi, sept ou huit mille années de développements historiques valurent-ils à l'élite humaine ce seul, ce pauvre petit pouvoir de mas(iuer d'une feuille de vigne sentimentale, la honte de l'appétit sexuel. L'Adam-Kadmon no dépassera-t-il pas, ayant goûté la science, cette pauvre invention delà ceinture autour de ses reins omnipotents. Et quelle triste élite celle qui confesse à cliaque détour de vie sa turpitude et sa fureur phallique.

En vérité le prestige du monde s'efface devant les générations montantes.

Et, nous autres, qui reconnaissons enfin sa pénurie d'âme, jious nous demandons avec horreur s'il ne convient pas d'admettre cette formule.

Faudra-t il devant l'examen de tant de hontes, avouer que le servilisme et la lâcheté du peuple justifient toutes les exploitations dont il souffre K

1. Les Mauvais Bergers. Le drame robuste d'Octave Mirbeau présente uqc thèse d'émancipation défavorable aux politiciens. II faut l'admettre par théorie. Mais la nation molle et lâche pourrait-elle jamais sortir de sa servilité si uae élite, pour piteuse qu'elle se prouve, ne l'entraîne dans ses ambitions.

L'AiMANT DES FOULES

Des femmes, des filles, des écolières et des bourgeoises venues des faubourgs, dans leurs robes les plus fraîches ; partout, il s'en épanouit qui attendent, en portant aux lèvres le sourire, et, aux yeux, cette indicible lueur que, seules, ont les amantes accourues au rendez- vous espéré.

Et comme, autour des fleurs éclatantes se rangent, en un bouquet de fête, les corolles plus sombres, ce sont les pères, les maris et les fils qui se groupent autour d'elles, eux moins hardis, dans ce bouquet offert a Rochefort: l'amour réel delà Ville.

A mesure que s'avance l'heure du retour, le bouquet grossit. Les touffes de foule se rapprochent, s'unissent, battent les bases des maisons immenses, sous la gloire des enseignes d'or. Les gerbes s'attachent, se lient et s'étendent, champ, moisson de tètes enthousiastes, rieuses, pleines du délire de s'offrir.

Au bout des bras, et sur les épaules, les tout petits enfants sont haussés pour qu'ils voient, celui qui incarne l'âme vraie de Paris, l'âme gouailleuse et indépendante, pas trop logique, ni savante, mais franche devant ses instincts et son obscure passion de justice.

Des femmes, de jeunes mères surtout, dont l'es-

prit de race s'éveilla en sentant tressaillir en elles la descendance qui va souffrir. Des adolescentes, que les coiffures compliquées parent ainsi que des tiares, et qui aiment l'audace : des fillettes à la natte frétillante, et qui sautent de joie, et de bonnes femmes un peu lourdes, arrière-petites-filles de celles qui marchèrent sur Versailles, il y a plus d'un siècle, et commencèrent, par bonté, la Révolution.

Dans cette moisson de peuple tassée, vers quatre heures, depuis la gare du Nord jusqu'à l'Opéra, pour attendre le cortège des landaus, le sentiment nerveux des femmes dominait. Les hommes ne furent que le nombre.

Ce n'était point, à vrai dire, la masse prolétaire, hâve et loqueteuse, que la revendication blêmit, ni que minent les émulations entre Syndicats ou les rivalités de sectes socialistes. Beaucoup semblaient des hommes de trente ans, solides, àl'aisedans une honnête vie, acceptée, et que les méfaits du Pouvoir indignent.JLes paletots, soigneusement rebordés, les feutres très propres, les joues rasées fraîchement, ne firent évoquer que les petits intérieurs minutieux de commis probes. Le devoir les asservit. Ils acceptent la vie dure pour s'enorgueillir devant leur conscience, et quiconque veut forfaire aux principes honnêtes outrage la foi de leur existence, tout eux-mêmes. Pour cela, ils se proclamèrent révisionnistes, en espérant qu'on nettoierait. Ils le demeurent, en demandant qu'on nettoie.

Il ne manquait pas cependant de mains noircies par les travaux du fer, outre celles agriffées aux grilles closes de la gare du Nord Les travailleurs de r industrie formaient une bonne part de cette multitude qui frémissait d'attendre. Ils étaient la voix, comme les autres étaient le nombre fort et comme les femmes étaient le cœur vif de la foule.

A l'intérieur de la gare, dans cet espace de fer et de verre, œuvre de leurs bras, une autre foule astucieuse pour la police, se faufilait entre les files de wagons. Les trains venus des banlieues dégorgeaient des essaims d'enthousiastes divers se rappelant l'ivresse de 1889, la parade du cheval noir, et tout un élan magnifique. Ils esquivaient la poigne des agents, d'ailleurs plus bénévoles qu'à l'ordinaire. Ils venaient voir le groupe de journalistes et de politiciens qui s'assemblait en belles fourrures, devant la voie de Calais. L'œillet rouge piqué à la boutonnière de quelques fidèles posthumes leur valut de l'admiration.

Au cadran, l'heure tourne. M. Gérault-Richard, gras, court, désinvolte, entouré de messieurs luisants, exprime sa bonne humeur, les mains derrière le dos. M. Barrés, portant la tête imitée de Bonaparte au pont d'Arcole, conférencie du haut de sa taille avantageuse. Les correspondants de toutes les nations se drapent dans leurs pelisses, arborent leurs faces soignées sur des cols d'astrakan, et se remémorent les incidents du boulangisme, avec le ton de soiristes qui diraient leurs souvenirs d'une première représentation ancienne, le jour de la reprise.

Quelques interprètes ont disparu. Feu le premier rôle appartient désormais à ce genre de légende qu'exploitent les librettistesd'opéra. Le mélodrame d'Ixelles est plaisanté un peu méchamment. Mais l'on revient au sérieux en regardant ces lignes de têtes prolétaires, pâlies d'émotion, et qui se collent contre les grilles extérieures, qui paraissent audessus de toutes les chaînes, entre les képis de la police et les interstices des wagons, figures anxieuses dont les yeux dépolis marquent l'angoisse de craindre que l'Attendu n'arrive pas.

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Au bout, après les perspectives de fer courbe, et les verrières en triangle, Paris parait, par delà les disques, les signaux blancs et rouges. Paris rosé par le soleil d'hiver, avec ses ruches humaines hautes comme de clairs donjons, ses ponts de métal lancés sur l'abîme de la voie où courent les lueurs parallèles des rails, Paris et sa rumeur d'amour qu'on entend geindre doucement.

Les escouades d'agents se précipitent. Elles bousculent les députés socialistes barbus, malingres et myopes, qui, timidement, défilent en de ternes macfarlanes selon l'allure de moines ascètes flétris par le jeûne et la méditation. Les essaims de foule traversent les voies, courent. Des apprentis, déjà grimpés au faîte des wagons, y gambadent, maigres silhouettes contre les nuages de vapeur qui s'élèvent dans l'immensité de la toiture angulaire.

Des femmes encore en chapeaux fleuris se hâtent sous les pans de soleil et fuient rieuses les menaces des agents dont les bottes sonnent sur l'asphalte.

La gaieté du soleil couvre malgré le fer et le verre la joie de la foule. Entre les longs serpents des trains, l'assistance se masse, brune et agitée, se coule, envahit les wagons stationnaires. Et soudain la clameur de liesse emplit la gare, s'élance des grilles, franchit les chaînes, effleure le groupe des messieurs en fourrures qui frisonne et se tasse.

Du faubourg, encadré par les arcatures, le train de l'exilé glisse vers la gare, rapide, dans la blancheur des fumées, la stridence des sifflets et la lueur radieuse de l'astre accueillant.

Sur les toitures des wagons, les files de gamins se pressent, les bras maigres se projettent, les bouches acclament : « Vive Rochefort ! » En bas^ c'est une nuée d'hommes, riches, médiocres et pauvres,

une joie de femmes retroussant les voilettes et agitant les manchons. Du monstre de fer arrêté sur ses pattes l)asses, haletant et soufflant sa vapeur, bondit un groupe de messieurs, où la tête éclairante de Uochefort apparaît. C'est le Rochefort toujours jeune, le même. Parmi l'onde sombre de la cohue qui l'entraîne, sa figure illumine en blancheur, réel miracle. Fine et grave, cette fois, très pâle, couronnée d'une chevelure droite comme un casque de neige, la face de l'Amant des foules resplendit d'une sorte étrange sur laterneur des êtres.

Elle émerge de toute la poussée de l'amante qui l'étreint, le porte, le hausse, le baise de sa clameur éperdue. Les chapeaux volent. Il salue, remercie, échappe mal au courant du fleuve issu de partout et qui l'a saisi.

Dans la cour fermée de la gare, les landaus attendent, et, au bout, une marée de peuple déferle contre la grille, une marée brune qui se gonfle entre les barreaux, hausse son écume échevelée de têtes humaines.

La ville aime éperdument. Aux balcons que bandent les enseignes, à toutes les ouvertures des ruches de pierre, les mains saluent et applaudissent. Des marmitons, du haut des marquises, jettent leur bravo blanc.

Les attelages ne pourront jamais fendre l'océan des hommes. Déjà les grilles ont cédé. Mille ouvriers blêmes, découverts, forcent la résistance molle des agents, repoussent les pèlerines numérotées, s'élancent, nombreux, vers le landau où Rochefort, à demi mort d'émotion, pantelle entre les mains de ses amis. Au bout des bras tendus, il

I'ilève des enfants qui crient. Les remous de foule idoient et s'écrasent. Les chevaux épeurés caralent, couverts de mousse. Cent personnes sont

aux traits, aux brides, aux portières et acclament. Rocliefort s'est repris. II salue, il remercie... Son landau flotte sur une nappe de têtes jaunes, plutôt qu'il n'avance. Jusqu'au bout des perspectives, dans l'évasure des rues bleuâtres, le peuple, au loin, moutonne. Les femmes défaillantes, étouffées, rient et crient; les vieillards se haussent, un peu larmoyants... « Vive Rocliefort ! » En vain, dans les voitures de la suite, les députés de gauche profèrent : « Vive la Sociale. » L'abstraction séduit moins que l'homme le sentiment du peuple. Personne ne répond.

Le ciel est toujours rose, et les femmes innombrables.

Le cortège s'éloigne doucement dans les flots de vies hurlantes. L'amour de la Ville se manifeste à l'infini pour celui créé à l'image de son âme.

C'est l'amour un peu fou du peuple Porte-Lumières qui, depuis cent ans, ne s'arrête pas dans l'histoire. Il fut la foule irréductible qui marcha sur Versailles en 1789 et sur l'Europe en 1792. Dès lors, il ne cesse plus d'ofirir ses membres en holocauste pour que l'Etat se conforme à la philosophie de ses espoirs. En 1830, il saigne pour la liberté de conscience; en 1848, pour l'égalité électorale; en 1851, pour la permanence de son vœu; en 1871, pour l'individualité de la commune et le droit des minorités devant le nombre' brutal. D'un trait rouge il raye le passé de son sillage de sang.

En 1889, il se donne à un militaire qui, misérablement, oublie le devoir social proposé par l'esprit de la France, et soumet tout au désir absurde de fraterniser avec les snobs de la noblesse, pour périr enfin de luxure contre une tombe armoriée.

Mais qu'importent à ce peuple les trahisons de ses idoles ou les brisures des outils imparfaits.

Il ressurgit de toutes ses défaites. Il refleurit de toutes les pourritures et de toutes les morts. Lldée le mène et hurle par sa grande voix la nécessité d'un sort nouveau ^

Et il peut se fier à son Time perspicace. Depuis 1889, la honte du Parlement s'est accrue bien au delà de ce qu'annoncèrent, dans leur pessimisme éclairé, les prédicateurs du Parti national. Ce que nous requérions de justice en ce temps devient, pour les adversaires mêmes, une évidence imminente à réaliser. '

A l'amour de la Ville, Rochefort rapportait, avec le souvenir d'une belle ivresse, ce jour-là, l'espoir d'une autre qu'on n'attend plus, espoir définitivement démenti naguère par l'attitude sinistre de l'Amanl des Foules, devenu," en janvier 1898, le soutien des généraux, des cours martiales, des bouchers antisémites, et des états-majors barbares.

1. Le peuple de Paris est une élite; il n'a rien de commun avec la masse rustique de la nation qui réélit Wilson et les hommes du Panama.

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