LES
AVENTURES DE ROGHEFORT
Je n'oublierai pas avant la mort l'évidente joie lont se parait la figure à l'ordinaire morose et luthérienne de mon père, les soirs où il rapportait à la maison, vers la fin du second Empire, la copie îlandestine des numéros de la Lanterne. Fonctionlaire, il écrivait sur les registres administratifs la )rose interdite de Rochefort. De toute sa vie sé-
[yère, ces heures-là furent à peu près les seules qui lui valurent de s'égayer. Très enfant, j'eus pour îet écrivain, qui déridait notre vie familiale, un
^enthousiasme étonné d'une telle chance.
Mon père, cependant, ne partageait aucune des îroyances défendues par Rochefort. Il mourut dans
[l'admiration de M. Thiers et de Napoléon I", sans [ue les massacres prescrits par la gloire de celui-ci ît la vengeance de celui-là, l'eussent impressionné ié favorablement. Mais il aimait cette verve parce [u'elle malmenait les intrigues immorales des Tuileries. Sa vertu rigoureuse se délectait à lire la bro-
{chure rouge.
Je crois bien que, vue autrement, la même qualité
[nous ravissait encore . Le courage moral de Rochefort fut extrême. Il aima, malgré tout obstacle de force
OU de sentiment, la vérité, qui nous approche de la justice. Vieillard, seulement, il s'est contredit.
Depuis la Lanterne, maint et maint imitèrent cette audace, qui le desservit même jusqu'auprès de ses amis voués au sort de la Commune. Mais aucun ne réussit avec un bonheur égal; car aucun ne souffrit avec autant de sincérité manifeste devant l'incohérence des faits produite par le mensonge perpétuel des gouvenements à l'égard de leurs principes.
Dans les Aventures de ma vie, ce courage moral illumine chaque page. Il ne cesse point, maintenant, sa querelle, parce que le pavillon « République » a remplacé, pour couvrir les malfaiteurs, le pavillon de 1' « Empire ». J'ai entendu bien des imbéciles prétendre que c'était un homme à foi variable, en évoquant, pour cette opinion, la continuité de ses attaques contre le Pouvoir, après le 4 Septembre. Au contraire, on peut dire de lui qu'il demeura le plus ferme dans sa ténacité d'esprit. Toujours pour le faible contre le fort, quel que fût ce faible et quel que fût ce fort, toujours pour les misérables contre les puissants, il ne cessa point de pourfendre la fourberie.
Certes sa logique est immédiate. Il ne s'intéresse pas aux idées générales. Mais il tâte merveilleusement le pouls du peuple. Il sait en quoi le mensonge l'indigne; et les menteurs n'échappent point à sa violence.
Il faut lire ces Aventures de ma vie. On verra comment le fougueux publiciste, par la plume et par l'épée, mit à mal la force de Napoléon III. Pareil aux héros du vieux Dumas, il apparaît plus épique, de chapitre en chapitre, malgré la sécheresse voulue de ses récits et le dur cliquetis du style. C'est le combat d'un seul homme contre un souverain qu'acclame le peuple rural le plus « troupeau » qui soit au monde.
Certes, il ne conviendrait pas de s'imaginer que Bochefort eût renversé l'empire, si la date de Sedan ne s'était marquée plus tard au cadran du siècle. Les cent vingt mille exemplaires de hi Lanterne trouvaient pour acquéreurs ceux mêmes des grandes villes qui lisent aujourd'hui les journaux indé pendants. Mais peu avant la guerre de 1870, les « saines populations » agricoles et provinciales donnaient à Napoléon III la preuve plébiscitaire d'un entliouiasme fervent, comme elles la donnèrent en 1889 t en 1893, à la République, comme elles la doueraient, demain, si le socialisme saisissait le ouvoir, ou bien encore au duc d'Orléans, si un ccident offrait à ce piètre cavalier l'occasion de hevaucher sur nos destins.
Le premier, Rochefort attaqua la stupidité du sutfrage universel, bonne pour soutenir avec vigueur tout pouvoir établi et pour lui conférer de la sorte, quels que puissent être sa sottise ou ses crimes, l'attestation d'une confiance que rien n'ébranle, sinon l'insuccès des maîtres, dans le fait le plus bêtement matériel, et qui dépend le moins de leur génie.
Et il enthousiasma la nombreuse élite desboulevardiers, des artistes, des ouvriers intelligents, des fonctionnaires déçus, de toute la petite bourgeoisie fière de son honneur intime, dédaigneuse de l'argent, et sceptique devant les périodes oratoires.
Rochefort dressa sur un socle définitif cette vérité contredisant celle pensée par la province, à savoir que les personnes en situation n'y sont pas essentiellement parvenues par l'art de vertus manifestes, mais souvent par celui de vices adroits. En sorte que les grands furent depuis lors, jugés comme des hommes ordinaires, au lieu de l'être avec le respect de leur apparence officielle.
A lire ce premier volume des Aventures, on ne voit pas que l'Empire fût un régime extraordinairement abominable. Les petits trucs de la censure pour garantir d'insinuations fâcheuses la vie privée des personnages en vedette aux Tuileries, étaient plus maladroits qu'efficaces. Les procédés du juge Delesvaux, du ministre Pinard, semblent de bénins enfantillages auprès de ceux habituels au magistrat contemporain qui arrête sans preuve de culpabilité des citoyens connus, les incarcère, laisse échapper les coquins selon les ordres de ministres redoutant des révélations désobligeantes, ou refuse de poursuivre les coupables quand ceux-ci sont de force à leur nuire ensuite, ou condamne séance tenante, comme aux grèves du Nord, les témoins à décharge pour avoir contredit le gendarme. Dans ce résumé de la lutte la plus fougueuse contre l'Empire, rien n'apparaît d'aussi monstrueusement injuste que le procès des Trente. Des hommes presque célèbres furent mêlés à des cambrioleurs par l'acte d'accusation, afm de déshonorer un parti de théoriciens économistes.
Les Aventures de ma vie laissent concevoir la clique des Tuileries comme une simple bande de fêtards, pas méchante, désireuse de s'amuser sans qu'on mit le nez dans son opérette. Rochefort, lui, contait tout. Les bons Jœker et l'expédition du Mexique donnent exactement les prémisses de ce qui nous mena aux entreprises coloniales, conseillées toutes par les intérêts de finances particulières.
Si on eut alors le 2 décembre et La Ricamarie, nous connûmes la Semaine Sanglante et Fourmies. Mais l'Empire était plus pimpant. Le livre de Rochefort donne des regrets.
A combattre un tel régime^ l'écrivain acquit cette bonne humeur spirituelle dont nous nous réjouis-
sons toujours. Apprenez cet épisode de la lutte :
(c Un article où à propos d'une chasse impériale à Compiègne, je racontais comment on plaçait, à huit mètres devant l'empereur, un lapin savant qui faisait semblant d'être atteint par son coup de fusil et reparaissait cinq minutes après pour recommencer la scène, fit, non pas seulement déborder, mais éclater le vase qui chauffait à mon intention.
» Pietri cita de nouveau Villemessant à comparaître dans son bureau préfectoral, et lui déinontra ce qu'il y avait d'injurieux pour la majesté du trône à prétendre que les trois cent cinquante lapins inscrits au tableau se composaient en tout et pour tout d'un seul, toujours le môme, qui se contentait de faire le mort et rentrait ensuite dans la coulisse pour en ressortir presque aussitôt, comme les figurants des pièces militaires. »
Là-dessus, on contraignit le directeur du Figaro à congédier Rochefort. Et bientôt paraît le premier numéro de la Lanterne hebdomadaire, ainsi appelée « parce qu'une Lanterne -^Qui servir à la fois à éclairer les honnêtes gens et à pendre les malfaiteurs».
On s'amusa. L'empereur ne sortait plus sans l'enveloppe rouge de la brochure dépassant la poche de son pardessus.
Tout le monde, à la cour, tenait Rochefort pour sympathique. Bazaine le lui fit apprendre par son neveu. De ceux même que le pamphlétaire révélait vicieux, voleurs, criminels et bêtes, avec sa gaie virulence, d'une logique précise, l'admiration lui vint, après celle de Paris et de l'élite éduquée.
Car, la vision de son courage moral emportait l'assentiment. Il ne craignitjamais d'être Le Seul. La sincérité de sa révolte ne compta ni avec la puissance des situations acquises, ni avec celle de l'autorité impériale, ni, plus tard, avec le désir de
s'installer au triomphe dos républicains, ni avec la crainte de briser des alliances utiles, de rompre, si elles devenaient contraires à sa foi, des amitiés eflicaces. Il combattit l'empire en ce que le pouvoir eut d'opposé à son principe, l'honneur, et la République en ce qu'elle montra d'opposé à son principe, la vertu.
Ni chef, ni suivant, ni admirateur, ni maître, il est resté longtemps, lui. Le Seul.
Ce courage moral eut une grandeur.
La voilà flétrie.