‹ Le triomphe des médiocresChapitre 8 sur 37 · IMPRESSIONS DE CONGRÈS · texte numérisé non relu

IMPRESSIONS DE CONGRÈS

A un crépuscule du mois de juin, et comme dans le ciel vert-rose, les lueurs dernières du jour allaient s'affaiblir, un escadron de cuirassiers envahit soudain l'avenue duBois, pleine de voitures, ou des dames en mousselines claires paradaient selon l'usage de cette heure. Les sergents de ville se ruèrent, s'échelonnèrent le long des pelouses; enjoignirent aux éc[uipages de s'aligner vers les bordures des trottoirs. Le nouvel élu du Congrès passerait là, seul point que n'eussent pas indiqué les gazettes pour le retour de Versailles.

Et, bientôt une ligne d'hommes louches, montés sur des bicyclettes, s'élança entre les haies d'équipages. Un galop de cuirassiers suivit, en acier terne, le revolver au poing. Masse sonore et formidable, dans une nue de poussière, la cavalerie retentit... Au centre de ces hommes d'armes, disposés en damier, pour qu'aucun téméraire ne pût franchir le rang ou voir, le landau présidentiel, perdu, plus bas que les croupes des chevaux, filait, contenant le monstrueux Dupuy et un monsieur plus haut, qui se découvrait pour saluer les queues des montures de l'escorte.

Car le silence était absolu dans les voitures, le long des pelouses où les élégants ne se levaient

même pas des chaises, M. Casimir Perier saluait le sourire un peu méprisant pour cette peur officielle, que marquaient les lèvres peintes des femmes allongées au hasard des coussins, dans les victorias.

Une ligne de mouchards encore en bicyclette succéda au sourd fracas de la cavalerie masquant les landaus de la suite...

Ce galop d'hommes d'armes entraînant le premier citoyen de l'État et sa frayeur, nous nous le rappelions, plus tard, lorsque nous remarquions, par les vasistas du train qui nous emmenait à Versailles, les soldats du génie, ficelés dans leurs jugulaires, garrottés de cuir, et gardant la voie contre un attentat imaginaire, aux endroits précis où jamais lanceur de bombe ne se fût posté. En revanche, lorsque les bois déserts et leurs taillis favorables à l'embuscade se révélèrent dans les vitres, nul militaire n'était plus en parade. Tout de même, les rois ne se rendaient pas ainsi jadis de Paris à Versailles. Ils redoutaient moins. Et vraiment, de toute cette agitation éphémère du Congrès, une seule impression demeure : la petitesse des maîtres actuels devant ceux d'autrefois.

Versailles la ville muette et noble, avec ses vieilles maisons un peu lépreuses, sa banlieue forestière, sa place d'Armes énorme, qu'enserrent les constructions rouges et blanches du palais, semble un décor trop spécial pour que les parleurs de brasserie en barbe à pointe et en bords-plats s'y puissent assimiler heureusement. Les paletots moussus y sont piteux, parce qu'on pense à l'habit bleu de la maison du roi, aux feutres garnis de plumes blanches, aux gros chevaux des mousquetaires et, aux gentilshommes qui partaient de là pour charger i avec la canne les redoutables bataillons espagnols.

C'est misère devoir se répandre derrière les hautes grilles, entre les admirables dessins de l'architecture, cette séquelle de pions étriqués, myopes, et qui s'agitent.

Le wagon qui nous amena contenait quatre sénateurs d'une niaiserie finie. L'un, affligé de couperose boutonneuse, mal assis à cause du ventre déformé, se pénétrait en phrases diplomatiques, de son importance. Il parlait avec des réticences, des périphrases: (( Peut-être... il y a-t-il encore, pour cette démission, des motifs intimes... » et il se penchait à l'oreille du voisin afin de lui réciter, sur le ton d'un secret, l'article du Figaro; et puis, fermant les paupières, il croisait les mains, en hochant la tête, comme un qui en sait long.

L'autre, gentil, évidemment riche, poupard malgré ses soixante ans, gras et sceptique, égrenait le chapelet des journaux, en haussant les épaules à chaque opinion lue, très satisfait surtout de ses gants neufs, de ses favoris blancs coupés plats, de toute une carrure à l'aise et farceuse. D'ailleurs, il ne comptait guère sur son initiative, car il tranquillisait en ces termes un ami : « A l'Hôtel des Réservoirs, nous saurons tout de suite pour qui voter, quoique nous ayons manqué la .séance des groupes. » Et ils parlèrent de leurs parentes que l'on mariait.

Il y avait encore un vieillard triste, engoncé dans sa pelisse. Il regrettait M. Thiers. Il voulait « une poigne ». Il énonçait cela d'une lippe, en ramenant sur son squelette la fourrure précieuse du manteau, comme si son pauvre reste de vie devait reprendre de la vigueur au spectacle utile du sang versé.

Aux Réservoirs, on mangea de coin, en plein encombrement, sous les bras chargés des maîtres

d'hôtel. Les nuages couraient contre la ville et assombrissaient encore les taches des murs.

En clignotant de toutes leurs rides derrière le lorgnon, les parlementaires continuaient de se suivre par les rues, le long des boutiques déteintes, emplies de marchandises mesquines et surannées. Sans sympathie, ceux du peuple examinaient les figures des honorables. Même, certains gaillards en' bourgeron dévisageaient les plus cossus avec des mines furieuses. Les législateurs ne semblèrent reprendre une aise que loin de leurs mandants, à l'abri des baïonnettes et des grilles, dans les couloirs de pierre pâle, où ils se rencontrèrent, se serrèrent les mains. Là, leurs huissiers en gilet amarante les prirent sans façon aux épaules, les poussèrent dans les galeries, avec des mots paternels et des tapes de reconnaissance, gens à qui toute cette parade n'en impose guère, tels les infirmiers rigoleurs d'un hospice de déments.

Alors, le piétinement commmença de cette foule minime qui pronostiqua, paria, s'amusa. Aux Réservoirs, on annonçait l'élection certaine de M. Waldeck-Rousseau. Cependant, au dessert, cette certi tude s'ébranla. Dans les couloirs, elle ne valait plus rien. L'élire, n'était-ce pas reprendre le problème des Conventions de Chemin de Fer avant l'arrêt du Conseil d'Etat? Au même titre que M. Casimir Perler, il se trouvait compromis par une complicité avec M. Raynai.

La candidature Brisson monta. On s'adossait aux pilastres. Les chapeaux noirs, lumineux ou hérissés, branlaient sur ces têtes rieuses, dépourvues de sérieux. Dans la grande salle du vote, luxueuse par ses colonnes, les représentants du peuple se succédèrent à la tribune, un peu ahuris, un peu solennels, un peu dignes. Des vociférations pre-

liaient leur essor, de l'extrême-gauche, à l'appel de Mirman, retenu à la caserne, et de Gérault-Kichard, en prison. Les cheveux de M. Guesde bouclaient.

Avec des effets de crinoline, M. Dupuy se courbe et salue, gras du mollet, du cou, de la main. Il pousse la candidature Brisson dans l'espoir de reconquérir, lui, la présidence de la Chambre. Rouvler, grand, voûté sous le poids fictif d'une balle de coltineur, les mains derrière le dos et le visage huileux, déplore les choses à côté de messieurs secs, grisons et minuscules. Arago, haut personnage, promène sa figure réellement violette et ses mains bénissantes de groupe en groupe. Les gilets amarante des huissiers repassent. Leurs mains écartent et tapent, leurs bouches gouaillent. Ils ont Tair de geôliers bons enfants, traitent sans façon leur chiourme : chevaliers de la Légion d'honneur et officiers d'Académie. Ils vont, repoussent la crinoline de Dupuy, et les mains bénissantes d'Arago. Ils se faufilent hors de la salle, bousculent les parlementaires qui se rallient dans l'escalier; n'ont pas d'obséquiosité même pour les membres aux chapeaux en miroirs, aux gants jaunes, aux pardessus britanniques.

Dans la galerie d'attente, un dessinateur fixe sur le papier la silhouette en œuf de Pâques de M. de Blowitz, qui s'est assis sur une banquette et dont les petites jambes ne touchent pas à terre, mais se croisent pudiquement, ainsi que des mains de jeune fille. Le dessinateur reste à côté du journaliste anglais qui, sans paraître l'apercevoir, garde sa position de profil, prolongée par un gros cigare issu des favoris.

L'impression est d'une foire, d'une Bourse, de quelque officine financière où une émission va être

î)0 LE TRIOMPHE DES MÉDIOCRES

lancée. On fume, on crache, on s'amuse à prétendre que Textrême-droite s'abstiendra de voter pour M. Félix Faure, parce qu'il appartiendrait à la religion protestante. Le premier article du Concordat exige, en effet, que le chef de l'Etat soit catholique.

Et tout à coup, M. Félix Faure accapare l'importance des conversations. On se conte qu'il fut armateur, qu'il s'habille bien, que sa fille écrit ses lettres et lui communique des pensées fortes, qu'il est un médiocre, un terne, un homme à phrases profondes, et qu'on votera pour lui.

Alors, c'est la détente. On s'étire dans les jaquettes. La cohue des médiocres redoutait une élection qui signifiât un mouvement, une chose positive. Brisson c'était l'action, et Waldeck-Rousseau la réaction. Ils n'osèrent se décider.

En ce même Versailles, le médiocre Louis XVI ainsi tergiversa. Il ne sut prendre parti ni pour la Révolution ni pour la tradition.- Il sombra. Voici que les huit cents souverains de la République contemporaine, comme lui tergiversent et ne savent. Le temps aussi gronde.

La souveraineté collective a la même âme que la monarchie de droit divin. Elle chancelle, en s'ignorant.

Et la voilà qui s'applaudit de ne pas avoir de volonté.

Enfin, l'homme incolore s'est trouvé. Il ne devinera pas les turpitudes, ne remuera de nul crochet la fange, ni l'ordure. Il prononcera des phrases parlementaires et vides, invoquera les principes, la Constitution, les justes lois. Il étendra le pompeux manteau du néant officiel sur les trafics louches et. les loyales concurrences.

Ça y est, les mains se serrent. Il se presse dans lesî couloirs de sincères républicains en habit de serveur.f

Un général passe en bottes, parmi son état-major, lui un peu timide entre tous ces gens qui s'offrent des cigarettes, époussètent leurs chapeaux et s'écroulent sur les banquettes, en soufflant. Dehors, du soleil est apparu.

On quitte ce lieu qui sent le chien humide, on esquive les félicitations mutuelles des parlementaires. Ils tiennent leur homme, le Garnot honnête, parfait, peut-être populaire, qui couvrira de son intégrité admise, en saluant le peuple de son geste en bois, toutes les conventions scélérates, les panamas, les trafics, la protection, et qui promulguera comme essentielle gloire de la France les idées générales des bouilleurs de cru.

Dehors, derrière les baïonnettes, une foule béante admire les malins, ces vieillards proprets, replets, sautillants et satisfaits de soi, qui viennent de lui donner le soliveau pacifique. Les méprisant, elle les envie ; elle les souhaite pour modèles à l'avenir de ses enfants.

La bouche ouverte déjà, elle apprête son acclamation, sans savoir au juste en faveur de qui, parce que la joie publique la récompense de son attente et des impôts.

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