‹ Le triomphe des médiocresChapitre 9 sur 37 · THERMIDOR · texte numérisé non relu

THERMIDOR

es nobles de l'époque considéraient l'Etat ime le bien du roi, bien acquis jadis par ses ancêtres à la faveur des batailles. Que l'opinion fût en elle-même discutable, on n'y saurait contredire. Elle l'était non moins que celle, aujourd'hui en faveur, qui concède le pouvoir au plus riche, parce qu'il achète directement ou indirectement les suffrages des rustres. Mais cette opinion, implantée dans les esprits depuis l'origine du monde historique, avait pris forme de droit, le droit n'étant que la sanction des coutumes. Ils défendaient donc un droit ancien contre un droit nouveau. Ils étaient logiques avec soi, et leur patrie pouvait bien leur paraître aux mains de spoliateurs, puisque l'emblème même de cette patrie, le drapeau, changeait d'insignes. Qu'ils péchassent, en refusant de reconnaître le principe de la nouvelle justice comme supérieur au principe de l'ancienne, — peut-être. Toutefois, il faut bien concéder que les hommes de 1793 avaient une manière de présenter la justice nouvelle qui n'engageait guère à l'admettre, surtout pour ceux qui devaient, tout y perdre, même la vie.

Le seul argument du bloc n'eut pas valu à M. <>lémenceau le succès qu'on lui fit. Il ne soute-

nait pas Texamen. On lui sut gré surtout d'avoir vraiment pris la responsabilité des crimes passes, alors que la famille républicaine tergiversait pour cacher le cadavre que toute fortune, selon le dicton, a dans son origine.

Le cadavre de la Terreur n'en est pas moins un, et qui eut trois mille têtes coupées. Rien ne justitifiait au reste ce luxe de guiliotinades, sinon le désir, à Paris, de supprimer des contradicteurs politiques gênants, et, en province, de faire baisser le prix de revient des domaines et de les mettre à la portée des petites bourses, comme disent encore aujourd'hui les promesses alléchantes de nos bazars. Si les principes de la Révolution furent grands, les moyens d'action furent honteux. Tous ces gaillards des Jacobins, des Gordeliers et de la Convention, qu'on voudrait nous faire prendre pour des colosses, avaient l'esprit bien misérable. Pendant que les volontaires de 1792 se faisaient glorieusement tuer aux frontières, eux ne s'attachaient qu'à leurs tristes querelles, tout occupés à se décréter d'accusation les uns les autres, tremblant de peur devant le brasseur Santerre ou tel boutiquier en goguette, qui traînait de cabaret en cabaret des goujats ivres armés de piques.

Si l'on examine l'envers de ce mélodrame de carrefour, si l'on passe derrière la toile, du côté des ficelles qui meuvent les trucs, et des quinquets qui jouent le soleil, la sottise de la mascarade apparaît aussitôt.

Ainsi pourquoi s'opposer à la fuite de Louis XVI, et le réserver pour une décapitation solennelle? — Homme pieux, l'âme un peu niaise, il avait résisté à sa femme, une assez folle tête, qui l'engageait à fuir vers les frontières au temps où on le pouvait encore faire. Il n'avait pas consenti à prendre la

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tête des troupes alliées contre la patrie gauloise qui se dérobait, après douze cents ans, au joug de la conquête franque. Marie-Antoinette, logique en ses avis, raisonnait suivant le droit de la force, par lequel ils régnaient. Louis XVI fut un révolutionnaire attiédi par sa famille. Ayant consenti n principe la restitution de la patrie aux premiers occupants gallo-romains, il n'avait plus qu'à parir avec ses leudes, et cela, le lendemain du 4 août 789. Ayant rendu les clefs de la maison, rien n'était qui dût l'y retenir encore.

Quand il se décida enfin, les sots ambitieux de la Convention avaient pris le temps de réfléchir. Si le roi partait ainsi simplement, laissant la place au peuple, que devenaient-ils ? De simples mandataires dont les services déplairaient sans doute un jour. L'exemple de Gromwel les tenta. Ils méditèrent la mort du roi afin d'occuper le trône, en changeant le nom et les signes du pouvoir.

Dieu voulut que Robespierre et Danton travaillassent ainsi pour un autre. Bonaparte, à son bénéfice, réalisa l'espoir qu'il leur avait vu rêver. Telle se termina l'évolution de vieux rythme galloromain dont les forces latentes, pendant toute la première moitié du moyen-âge, sous la féodalité de l'occupation franque, avaient commencé d'agir avec les tentatives des Communes, continué la lutte de revanche aux diverses dates des états généraux, réimposant peu à peu le Code de Justinien à la valeur des" barons, créant le pouvoir de l'argent, enveloppant la royauté de ses aides usuraires, l'endormant, la flattant, la soutenant jusqu'au jour où l'homme des colonies phocéennes-romaines, Mirabeau, la jeta par terre pour lui découvrir tout à coup le droit du peuple, la force réelle du vaincu dressée contre la faiblesse des anciens vainqueurs.

Et ce fut le sol Italique, la Corse, qui enfanta le triste César de cette revanche romaine. Revanche que consacrait déjà l'art précurseur de David, rénovant l'architecture du Forum, couvrant les murs de quirites, de matrones et de centurions, élevant les édifices sur les colonnes de la Grèce, la plus chère conquête dont s'étaient honorés les Manlius, dont s'étaient nourries les âmes des Sénèques et des Catons.

Du coup Paris eut ses Catilinas, ses Syllas, et même ses Marins, ces tristes Girondins sacrifiés.

Nous sommes au moment où l'ennemi presse la France de toutes parts, où les fournisseurs s'enrichissent, où Marat excite la boutique contre le peuple, où le suffrage censitaire triomphe. Le peuple continue de jeûner comme sous ChoiseuletBrienne. Les gens meurent de faim dans les campagnes. Que fait la Convention?

Elle ne s'intéresse qu'à la lutte des Jacobins contre les Cordeliers, des Hébertistes et des Dantonistes contre Robespierre; car il importe de savoir à qui il faudra demain faire sa cour. Camille Desmoulins, âme simple et jeune, dénonce les furieux appétits de dictature qui brûlent les chefs. Les Hébertistes périssent. Robespierre s'élève par dessus cette fauchée rouge. Pour s'assurer la fidélité des principales gens de son club, il les envoie dans les villes capitales comme représentants du peuple. Investis du pouvoir sans limites, ils créent des héritages, en province, ils ouvrent la succession des émigrants, ils moissonnent les têtes. Partout les Jacobins ont des succursales. A l'aurore de i794, il ne faudrait qu'un signe pour que ces gérants du meurtre légal, détenteurs de la guillotine, fissent proclamer enfin la dictature de Robespierre.

Danton périt. Robespierre règne. Il ne lui manque plus que le titre.

Mais la Convention s'éveille. Elle craint que ce cuistre à Tesprit étroit et méthodique n'exige un nouveau sacrifice humain pour consacrer son avènement, et, sûre de sa fm, elle préfère mourir en attaquant. Thermidor se prépare.

Rien de plus burlesque en somme que cette affaire du 9. C'est le suprême de la sottise et de la peur dans leurs très ridicules manifestations. Toute la Révolution de 90-93 se symbolise dans l'affolement de cette journée.

La Commune délivre Robespierre malgré lui et l'emmène à l'hôtel de ville parmi ses amis. Lui récrimine, n'ose bouger. Que va décider la Convention dont il est le prisonnier réfractaire insurgé, contre le pouvoir au nom duquel, si longtemps, il agit, il parla?

A la Convention Collot d'Herbois préside. Il ouvre la séance par ces mots : « Citoyens, voici le moment de mourir à votre poste. » Les assistants de tribunes se sauvent. La garde nationale, au soir, va se coucher indécise, ne tenant pour personne, par peur de se compromettre, de subir des représailles. De qui? on ne sait encore. Et les deux partis, Commune et Convention, grelottant de peur, attendent réciproquement les valets du bourreau.

En réalité ni les uns ni les autres n'avaient gardé de partisans. Tout .e monde abandonnait les scélérats des deux bandes. Pas un Parisien qui voulût risquer d'agir en leur faveur. En sorte que les personnages de la Convention se voyant seuls dans leurs salles désertes, s'imaginaient* que la foule préparait leur massacre sous les ordres de la Commune, et que les hommes de la Commune aban-

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donnés croyaient entendre les sections en armes marcher contre eux avec les Conventionnels.

Cependant, un homme de l'Assemblée, rentrant chez lui, trouve sa section tout inquiète. On lui demande des nouvelles. 11 n'en sait pas. La foule s'indigne. Les voisins l'entraînent bon gré, mal gré. On l'oblige àaller chercher des renseignements. Les voilà en route pour l'hôtel de ville, lui convaincu de marcher au trépas. En route, des badauds, des passants suivent la cohorte. On arrive à l'hôtel de ville. Personne n'ose monter. Un jeune gendarme, plus hardi, se dévoue. Il gravit les escaliers, ne rencontre nulle résistance, à peine quelques protestations des huissiers qu'il bouscule à coups de coude. Il entre, et, apercevant Robespierre effaré, défait, dans un fauteuil, lui donne du pistolet dans la mâchoire.

A la nouvelle de ce haut fait, la Convention reprit ses sens. La réaction commença.

Voilà le récit tout nu. L'admirable Michelet a beau s'efforcer de grandir cela, il n'y réussit point. On le voit s'essouffler en vain de i)hrase en phrase, retenir malaisément son dégoût, son rire.

Si les hommes de la troisième République jugent magnitique cette sanglante pitrerie, c'est affaire de goût. On ne peut empêcher les gens de trouver plaisir aux rixes d'ivrognes qui emplissent les colonnes des faits divers.

Mais ils se trompent trop facilement, quand ils soutiennent que les actes de la (Convention exprimaient et sanctionnaient la volonté du peuple. Vouloir rendre le peuple complice de cette bande de spéculateurs en délire de meurtre, est chose odieuse. Sur 700,000 habitants de Paris, on n'en relève pas 5,000 s'occupant de politique pendant la période ardente de la Terreur. La garde nationale contraint

les citoyens à voter par force. La Commune d'alors s'appuyait sur un ivrogne, Henriot, qui sabrait tout indistinctement. Certains indigents recevaient quinze sols par jour à condition de servir la République. On leur distribuait des piques, des sabres. Ainsi travestis, ivres toujours, ils terrifiaient pour le compte de Robespierre. Ce ramassis de camelots à quinze sous organisait les émeutes sur commande, tantôt pour tel club, tantôt pour tel autre. Ce n'était pas ça le peuple. Où était-il?

Depuis 1789, on chômait généralement dans les villes. La campagne, seule, retenait encore ses travailleurs. Les artisans des cités, dénués de tout, répugnés de la sauvagerie des gouvernants, s'en allaient. Le peuple, de ce temps, se battait aux frontières.

Hoche va de son corps d'armée à la prison, quitte la prison pour rejoindre son corps. Au 9 thermidor, il était au cachot. Il voit Saint-Just entrer dans la cellule voisine. « Bon^ se dit-il, me voici bientôt redevenu soldat I »

Soldat! Soldats sans souliers, sans habits, ni armes ni argent. Hébert puisait à même le Trésor sans rendre des comptes parce que, vers un moment donné, il pouvait lancer les 600,000 numéros du Père Duchône avec un article pour ou contre Robespierre. Qu'importaient, auprès de cela, la faim, les munitions des soldats?

Jamais plus grande immoralité gouvernementale.

Quand Robespierre voulut perdre Fabre d'Églantine, il l'accusa de faux, et le faux n'existant point, on ne montra pas les pièces au jury.

Thermidor marqua la fm de ces manières au moins saugrenues. En usant contre M. Sardou de prohibitions plus autoritaires que celles propres

au second Empire, nos modernes conventionnels semblèrent assez maladroitement regretter ces bis toriques exemples sans doute commodes pour leur conscience; et cela fut vilain.

Quand M. Coppée évo(iua dans une pièce, Le Pater, an autre souvenir de notre glorieuse Révolution continuée, la censure imposa son veto comme pour Thermidor. « Ne touchez pas à la bacbe^ ! »

\. M. Clemenceau, s'il a cru devoir, parlant aux sous-vétérinaires de la (Ihambrc, soutenir la théorie du Bloc, n'en a pas moins écrit deux livres: La M ('16e Sociale et Le Grand Pan qui devraient servir de bréviaire à chaque esprit soucieux de vivre en beauté.

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