A. E. l)o»iiicr Cliodcrltis. — A. N. P '.01i
ii A la Citoyenne Laclos^ cour des Fon-tainesj Maison Egalité, ÎÎÎO.
19 germinal, Du corridor Challicr, n® 7.
» J'oiivoie, ma chère amie, le commissionnaire » savoir de les nouvelles et le donner des miennes, » sans avoir d'aulrc objel à remplir. Mais, par occa- » sion, je le charge d'un pelil cadeau. Mes cheveux » me gênaient pour attacher la boucle de ma per- » ruque ; je les ai fait couper ce malin et j^ai ftensé )) (|ue peut-être ils te feraient plaisir. A mon Age, » ils ne repousseront plus et il m'a paru juste » (prayant les premiers cheveux de tes enfants, tu » (Misses les derniers de leur père. C'est un petit » monument de tendresse que je te prie de conser- » ver. ic Taime et embrasse du meilleur de mon » çceur » '^.
Ce |M»til papier jauni, où le général I^aclos croyait lrar(îr ses d(;riiiêres ligncïs, et dont l'aspect suffit encore à émouvoir, a été pieusement conservé par sa famille. L'auleur des Liaisons dangereuses y a, |»our ainsi dire, déposé son cœur.
« Il devait aller à la mort », dit une note de M""' de L'iclos. » Il portait autour de son col un bracelet
1. La coi'rcftpoiidniicn cic Lnclo» et de M"** do Laclos en 1793 ot 179^1, [>ciHJ(tnt sii (iclcnlioii, et de 1800 à 1803, (Hsiidont ses cttmpagncs, vient d'élrc i>nblicc nu Mercure de France, avec ane fort belle l»réfaro, sous le titre de Lettres inédite» de Choderlos de Lacios^ pnr M. Louis de Clinuvigny. Les omis des lettres et de l'histoire auront de l'obligation ù son éditeur, qui était son possesseur, pour m^oir mis nu jour ce précieux héritage de famille, qu'il avoit bien voulu me communiquer intégralement. Je lui exprime ici mes remerciements particuliers pour tous les renseignements, qac jedoi» ù son zèle ù la mémoire de Loclos.
» de cheveux ; ce sont des cheYciix de mon fils aine, » de ma fille et de moi. Il en fait mention d'une » manière indirecte, pour les sbires de sa prison; il » prend un détour pour ne pas leur laisser voir qu'il » a conservé ces cheveux [lour me les envoyer . »
Comment ainsi désigné et déjà paré pour le sup- ])lice, Laclos échappa-t-il à la mort ? C'est un mystère qu'il n'est pas facile d'éclaircir. Il est prohahie que, pendant les premiei*s tem|)s de sn détention, il fut couvert par la protection de Danton, qui arracha tant de victimes à Téchafaud. il suffiidc rapprocher les dates, [tour comprendre le danger qui le menaçait à présent. Le 5 avril, Danton avait été guillotiné. Rohespierre dirigea sur son rival, comme auparavant sur h^s (iirondins, Taecusation d'orléaiiisme. Saiut-Just, le 31 mai*s, avait aposh'0|)lié Danton en ces termes:
« Mirabeau, qui méditait un changement de dy- » nastie, sentit le prix de ton audace: il te saisit; » tu t'écartas dès lors des principes sévères et Ton » n'entendit plus parler de toi jusqu'au massacre du » Champ de Mars. Alors tu appuyas aux Jacobins la » motion (h; Lach)s, (|ui fut un prétexte funeste et » payé par h^s ennemis du peuple, pour déployer le » drapeau rouge et essayer la tyrannie... »
Il l'accusait ensuite d'avoir rédigé avec Brissot la fameuse pétition. Laclos était donc pour Danton un compagnon désigné le jour du supplice. II portait l'orléanisme avec lui et autour de lui.
QurMe main vint rayer son nom de la liste fatale? Quelles iniluence, quel marché, ([lud subterfugt! arrêtèrent le couperet encore une fois sur son cou? Robespierre se méfia toujours des intrigues orléanistes (;t n'en approcha pas. Le duc d'Orléans disait à M"*** Elliott que Robespierre lui était odieux et
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qu'il détestait les Anglais. « L'incorruptible » voulut, sans doute, garder sous sa main et avoir à sa discrétion le dépositaire de tant de secrets, .le distributeur des trésors du Palais-Royal. Plusieurs contemporains ont rapporté à ce sujet un bruit dilTérent et bien singulier. Laclos employa alors « toutes les » ressources de Tintrigue pour sauver sa tôtc », dit la biographie de Chaudon et Delandine, « et il » composa morne dans sa prison plusieurs des » discours de Robespierre. » Le même bruit est consigné dans le dictionnaire de Raab et dans les Mémoirt^s de Garnot. Ainsi le dictateur aurait sauvé l'écrivain, qui limait et polissait ses phrases inimitables. Ce serait assurément Hi la métamorphose la i»lus étonnante de ce personnage si souple et si divers. Composer du Robespierre devait être un exercice aussi répugnant pour un homme de cœur, que fastidieux pour un homme d'esprit. Sous la menace de la guillotine, Laclos s'est peut-être imposé cet effort. Ceux qui le prenaient pour un amateur de vices et un curieux de perversité ont pu penser qu'il y goûtait un plaisir habituel. Arsène Houssaye déclare h ce sujet « que » Robespierre lui paraît tout entier dans Laclos ». J'avoue que je retrouve bien peu de Laclos dans la plate rhétorique de Robespierre. Gomme les héros des Liaisons^ il est vrai, l'insinuant et perfide, Maximilien semait ses discours fleuris d'épines empoisonnées. Mais on n'imite pas im pareil artiste. Si Laclos avait écrit les discours de Robespierre, celui-ci ne le lui aurait jamais pardonné. La vanité littéraire de cet émule de Rousseau se fut vengée comme la vanité amoureuse de Valmont. Un tel rôle eftt été pour Laclos un arrêt <le mort. Il connaissait lro|> bien le cœur humain pour s'y méprendre.
Quoiqu'il en soit, ce fut quelques semaines après cet instant tragique, au niomenl nu>nie où commençait la (jrande Terreur, que Laclos vit son sort s'adoucir. Au commencement de mai, il put correspondre avec sa femme et cette permission, continuée presque s^ms interruption jusc|u7i sa sortie de prison, nous a valu un précieux témoignage de ses sentiments intimes. M'"" de Liclos avait dA quill(*r Paris, « conuncî ex-nolile ». Elle ëkiit étahlii^ à Vt'rsailles, où se trouvait une partie de sa famille, et lialûtait 13, rue de la Chancellerie, dans un ancien « logement de cour », avec ses deux enfants, Etienne et Souhmge. 11 semble qu'elle y surveillait la gestion d'un petit fonds d(î connnerce que son mari avait ac<|uis. Elle envoyait à Picpus des vivres, des vètenu^nts, du papier et des chandelles; parfois Jeannette, son unique servante, allait faire le petit ménage du prisonnier. Les lettres quotidiennes qu'elle échangeait avec son mari étaient naturellement soumises h une censure étr(»ile. (lelh^s Ac Liclos, (|ue nous possi'^dons, nous renseignent donc assez mal sur ses sentiments |)oiili(|ues. S*il restait ferme dans sa foi révolutionnaire, on croira facilement (|ue son enthousiasme s'était refroidi, sinon sur les idées, du moins sur les personnes. Rappelant à sa femme qu'il existe a S^ei*saiMes une rue du 10-AoiM, je préfère, dit-il, « les » jours aux hommes, car ceux-ci changent et ceux- » là ne changent pas. » En attendant que les homme» changeassent, le malheureux se gardait bien de di^maïuh'r diïs juges. Il s(i contentait de prendn; la Pro\idence h témoin et s'ellorçait, faute de mieux, de Tapitoyer sur son sort. Le 20 |>rairial, jour de la fête (le rÉtre suprême, il implore le Dieu de Robespierre. « Je lui ai dit : Vois cette famille
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» honnête que les hommes retiennent séparée, mais » qui se réunit pnr la pensée et le sentiment; lis » dans le cœur de tous ensemble, ou scrute-les sépa- » rémcnt ; partoutettoujours, tu n'y trouveras que rési- » gnation h des malheurs non mérités, vœux pour » la Palj'ie, tcMulresse et secours mutuels et réci- » |)roques.... »
Laclos n'essaie pas non plus de justifier ses intrigues passées ; toute sa subtilité eût échoué à ce jeu dangereux. Il se borne prudemment à proclamer sans cesse son dévoueuient à la République, à rappeler ses services militaires depuis le iO août, ses inventions récentes; pogr le reste, il se contente avec raison de sa |)ropre estime, de « Tidée sombre mais douce » qu'il n'a pas mérité son m<ilheur. « Je » suis sur d'avoir fait des choses réellement utiles à » la République. Voilà le fondement de ma sécu- » rite. » C'étiiit alors un fondement bien fragile.
Les lettres de Lîiclos nous donnent encore un petit iableau de la vie (fu'il mena pendant cette année d'an<^oiss(*. Ils sonl remplis, ces (miivres f(Miillels, de détails intimes de toilette et de santé. La lutte pour la vie physique occupait presque tout le temps du prisonnier. Laclos a cinquante-trois ans ; il sent déjà Tusure de TAge; il souffre de rhumatismes et d'autres infirmités ; en plein été, il grelotte ; la souffrance et l'inquiétude ne peuvent le distraire de l'ennui. Il passa desjournées, au coin d'un petit feu, à faire cuire des œufs, et des heures à regarder tomber la pluie ou à se réchauffer au soleil. Le soir, il jouait aux daines et au piquet avec quelques compagnons d'infortune, parmi lesquels il nomme Hulin, le futur général, qui fit fusiller le duc d'Enghien, et Seffert, l'ancien médecin du duc d'Orléans. II trouvait « de » l'uniformité à gogo dans sa vie actuelle ». Bientôt
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son esprit actif réclame un aliment ; il n^agil, se procure des livres et reprend courage. Ce qu*il apprend le malin, il Tenseigne le soir, car il excelle à enseigner. Il a trouvé deux élèves : un marchand du Palais-Egalité, et un secrét^iire-greffier de juge de paix. Il leur explique rarithmétique nouvelle, dont la simplicité le ravit. Arrive un troisième élève, et Laclos se fait maintenant professeur de comptabilité en partie simple et double. Cela ne lui suflii ])as. 11 entreprend de composer une grammaire française a pour l'éducation publique et républicaine ». Désormais, u il est beuré et cela va tout seul. » Les journées lui semblent trop courtes. Leur monotonie lui devient agréable. 11 étonne tout le monde par son a inaltérable patience ». (]omme il est plus heureux ([ue ceux de ses compagnons qui cherchent à se; distraire : « Que c'esl une douce chose que » Torcupation, s*écrie-t-il, et combien elle est pré- » férable à ranuisement. » Il a repris goiU à lu vie et pense à l'avenir incertain. « J'ai mis en ce » moment mon esprit en jachère et je le fume iiVec^ » quelques connaissances (|ue je tAche d'acquérir, » ensuite j(^ le labourerai, et peut-être pnMluira-t-il » encore quel([ues récolles dans l'arrière-.'^aison. » Belle occasion, s'il n'eût été qu'un philosophe ou im curieux, de nauliter une œuvre nouvelle ! Son souci est tout autre. 11 pense aux moyens d*élever convenablement ses enfants et de pourvoir à la subsistance des siens. C'est pourquoi il lit et i*elit Y licononiic. Itnrale de l'Abbé (lo/ier. Ses grun<ls rêves ambitieux ont maintenant fait place i\ un petit roman champêtre. Deux ans avant il voulait changer le gouvernement, puis sauver la patrie, puis conquérir l'Espagne ou les Indes, maintenant il se pr(q)ose d'établir sa famille dans un petit coin de terre
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et (le labourer son chninp, loin de Tagilation du monde. Son fils apprendra un métier utile. L'homme le plus heureux est celui qui sait faire le plus de chose par lui-même. Sa fille l'imitera. Le moment approche, selon lui, où toutes les occupations sédentaires, autres (]ue la législation et le gouvernement, s(*ront abandonnées aux femmes ; alors une jeune fille, qui connaîtra la comptabilité en partie simple et double, sera en grande partie dotée. Dans cette Yue, Laclos s'irritait de ne posséder que l'économie rurale de TAbbé Rozier. « Je suis à cinquante- » deux ans, écrit-il à sa femme, écolier aussi avide » (|u7i vin^tpour Tnlilité de mes enfants ». C'est ainsi ([ue sa pensée se re|>ortait sanscesseà son foyer, comme nu pur et tranquille asile de son bonheur. A la promenade, sa femme ne lait pas un pas sans lui, et il voit sa chienne Méra courir à côté de son fils. Parfois il se surprend à causer avec les cliers absents. 11 assiste aux moindrc^s détails des repas de famille; tous les dccadis en [larliculier, il est crintention au dîner « splendi(l(* non pas en mets, mais en sentiments »et mange dans sa prison un morceau de fromage, arrosé d'un verre de bière, comme il fais<iit autrefois, les enfants partis, entre sa femme et « le bon Choder ». Souv(»nt Choderlos de Laclos portait ses regards vers le ci(îl, où semblait s'être réfugiée la liberté, et les arrêtait sur le soleil, rendez-vous des amants séparés. « Je suis au levant comme toi, écrit-il à sa femme ; » ainsi (|uand je verrai le soleil sur mon lit, je me » dirai qu'au même moment nous partageons ses » rayons et je les en trouverai plus doux.... »
Ce sont là des traits trop communs pour être soulignés, s'ils ne prouvaient chez l'auteur des Liaisons une bonhomie, une douceur de mœurs, une simplicité bourgeoise, qui sont la marque de ses origines
hWk LE GÉNÉRAL CHODERLOS DE LACLOS
roiniiK! (lo son natiirol. I^ véritalilo inU^ri^t de cette; corn^spondancc, c'est (|iie le froid ohsiTvnteiir de Yalmont et de M"' de Merteiiil s'y révèle (nous Tavions deviné) comme un homme « sensible ». Chacune de ses hïttres dogmatise et raffine sur la sensihilité. Seuh;, elle donne du prix h la vie; elle est le secret du honheur, la consolation dans la souffrances, la |>lus helle parure Av, TAine. « Je ne par- » donnerais pas à toute aulrepei'soiuieque toi, écrivait- » il à sa femme;, d avoir fait sur la sensihilité une » phrase plus jolie et plus juste que tout ce que j'ai » pu écrire sur ce sujet.... («e trésor de tous, me dis-tu, » et qui n'est jamais C(Hui d«s qui la possède.... Je » voudrais avoir emlndli de cette |>lirase le style de M MadauMS de Tourvid, cl elle est échappée à ta|ilume » sans soin cit sans |»rél(Mitiou. (l'est hien h; cas de » répéter celte autre phrase, (pie tu as trouvée jolie » dans le temps : Je Taime trop |)our en être jaloux, » j'ai pris le parti d'en être fier ». Une autre fois, corrigeant des vers, que sa Hmiine lui envoie, il relève des fautes de prosodie et critique le style, qui est |)ros<ri(pu% mais il les aime quand même, p<u*ce qu'ils |)arteht du cœur :
Hon, excellent, quoique mauvais, (lar c est le cœur qui les a faits.
Il déclare encore, ccmtrairement h une pens4*e de Marivaux, (pie M'"* (h; Laclos a relev(*e, qu'il est plus simphî (ft plus touchant d'ohiiger son pr<K*haiii par com|)assion i\\u) par V(srtu. « Marivaux, dit-il, )> (pii avait heaucou|) d'esprit et (pii était un {^rand » (liss('>queur de mots, connaissait fort hien lu preiuiènï » peau du comu* humain et en avait examiné tousies » replis av(H'. soin et avec succès, mais il n'avait |»a» » pénétré plus avant ».
Les vengeances de la Révolulion n'ont point calmé sa colère contre les mœurs de la Cour. Sa femme ayant placé son portrait dans son boudoir, « il fallait bien une Révolution, s'écrie-t-il, pour » que, dans un logement de Cour, le portrait du » mari se trouvât dans le boudoir de la femme ; » mais nous avons devancé de beaucoup d'années » le beau décret de TAssemblée, qui consacre Tamour » conjugal. » Pour Laclos, la sensibilité s'oppose à Tesprit ; « c'est par Tesprit qu'on brille, c'est par le » sentiment qu'on aime et qu'on est aimé. L'un ne )) |>rocnre ((n'un peu de vaine gloire, l'autre nous )> rend susceptible du seul véritable bonheur doiyt » nous puissions jouir dans le court trajet qu'on » nomme la vie. » Il ne cesse de recommander à sa femme de développer le cœur de sa fille. « Arrose, » lui dit-il, son rœur de ton expansive sensibilité, » il ne faut pas qu'elle' soit plus spirituelle que sen- )) sihie. )>
Dans cet éUilage de sensibilité, sans doute il faut faire la part de la mode et même de l'hypocrisie du temps. Il faut faire aussi celle de l'adversité. Il n'est rien de tel que de mériter la pitié pour s'apitoyer aisément. Laclos assurément versait moins de larmes dans les salons, où le duc de Lévis le trouvait « |)lus 8|Hrituel qu'aimable », ou sous le cloître des Jacobins. Il avait beaucoup moins de vertu que des mœurs douces et régulières. La sensibilité chez lui était proprement une grande ardeur à sentir. C'est elle qui avait allumé dans son âme le feu de l'ambition; c'est elle qui l'avait armé d'une sombre et implacable colère contre le vice et l'injustice ; c'était encore elle qui se répandait à présent sur ses affections domestiques. Il y a du Saint-Preux dans l'auteur des Liaisons ; il est bonhomme, sermonneur et
comuKi (1(3 son natiin^l. Le V(*ritalil(! inU^rôt de c(îtte cornspondanee, coM (|(ie h; froid ohs(»rvntciir de Yaliiiont vX de M"** (le Mcrteiiil s*y nWèie (nous Tavions de\in('^) comme un homme « sensible ». Cliacime de s«!s lettres do<^matise et rafflne sur la sensil)ilit(*. Seule, elle donne du |)rix h la vie; elle est le secret du bonheur, la consolation dans la souffrance, la plus belle pariu*e de TAine. « Je ne par- » donn(^rais|msà toute nuire persoiine(|ue toi, (écrivait- » il à sa femuu;, d*avoir fait sur la sensibilit(* une » phras(^ plus jolie et plus juste ([ue tout ce (jue j*ai » pu écrire sur ce sujet.... (liî trésor de tous, me dis-tu, » et (|ui n*esl jamais celui de (|ui la possiMle.... Je » voudrais avoir emlndli di^ cette phrase le style de n Madame de Toiu'vel, cl (*lle est échappées h ta plume » sans soin et sans |»rél(^ntion. (Test bien le cas de » répéter celtes autre phrase, (|m* tu as lrouv«*e jcdie » dans le temps : Je Taime trop pour en (Mre jaloux, » j*ai pris le parti d'en (^tre fier ». Une autre fois, corri{;eant des vers, ((ue sa Hmime lui envoie, il relève des faut(;s de prosodie et criti(|ue le style, (fui est pros;iî(|ue, mais il les aime ([uand même, paire qu'ils partent du c(rur :
Hon, excellent, quoi<|ue mauvais, (lar c'est le cœur (|ui les a faits.
Il déclare encore, contrairement h ime pens4*c de Marivaux, (pu; M'"* (hî Laclos a rel(îV(*e, (pfil est plus simph; et |>lus louchant (robli(>[er son pr(K*hain |)ar com|)assion (pie par vertu. « Marivaux, dil-il, » qui avail beaucoup (res|M'il (^t (pii était un {;nmd » (liss«Hpieur de mots, connaissait fort bien la pn^inicïnï » peau du c(eur humain et en avait (^xaniin(^ tousies » replis avec soin et avec succès, mais il n*avait |)as » pénétré plus avant ».
Les vengeances de la Révolution n'ont point calmé sa colère contre les mœurs de la Cour. Sa femme ayant placé son portrait dans son boudoir, « il fallait bien une Révolution, s'écrie-t-il, pour » que, dans un logement de Cour, le portrait du » mari se trouv&t dans le boudoir de la femme ; » mais nous avons devancé de beaucoup d'années » le beau décret de l'Assemblée, qui consacre l'amour » conjugal. » Pour Laclos, la sensibilité s'oppose à l'esprit ; « c'est par l'esprit qu'on brille, c'est par le » sentiment qu'on aime et qu'on est aimé. L'un ne » procure (pTun peu de vaine gloire, l'autre nous » rend susc<*ptil)le du seul véritahle bonheur doi^ » nous puissions jouir dans le court trajet qu'on » nomme la vie. » 11 ne cesse de recommander à sa femme de développer le cœur de sa OUe. « Arrose, » lui dit-il, son rœur de ton expansive sensibilité, » il ne faut pas qu'elle' soit plus spirituelle que sen- » sible. »
bans cet étilage de sensibilité, sans doute il faut faire la part de la mode et môme de l'hypocrisie du temps. Il faut faire aussi celle de l'adversité. II n'est rien de tel que de mériter la pitié pour s'apitoyer aisément. Laclos assurément versait moins de larmes dans les salons, où le duc de Lévis le trouvait « plus spirituel qu'aimable », ou sous le cloître des Jacobins. Il avait beaucoup moins de vertu que des mœui's douces et régulières. La sensibilité chez lui était proprement une grande ardeur à sentir. C'est elle qui avait allumé dans son âme le feu de l'ambition; c'est elle qui l'avait armé d'une sombre et implacable colère contre le vice et l'injustice ; c'était encore elle qui se répandait à présent sur ses affections (loniesti(|ues. Il y a du Saint-Preux dans l'auteur des Liaisons ; il est bonhomme, sermonneur et
<M)nainmé ; il a trouvé sa Julio. « Maiirossc adorable, » excellente femme et tendre mère, voilà le résumé » en peu de mots. » Il Ta jngée «assez vite et assez » bien pour avoir reconnu qu*on pouvait se faire » aimer d*elle dans Tâge qui flétrit tous les agré- » ments naturels ». L'adversité a consacré leur amour naissant. Lt^s ptMut^s, plus (|ue les plaisii'S, ont été les liens diu'ahles de leurs Ames. Qu'importtMil de uouvtNiux malheurs! Ils ainuMit, ils sont aimés. Qu'importe la mort ! « Ma mémoire trouvera » un asile dans ton cœur. Le cœur piu* et sensible » d'une bonne épouse et d'une bonne mère est un » Panthéon qui en vaut bien un autre. » Choderlos de Lju'Ios résumait toute son Sinn^, quand il écrivait à sa feunne. « Kmbrasse tes enfants pour moi, h » cause de t(»i. » L'houune au(|uel «m prèle le cœur de Valmont était celui qui faisait à S4i fennne cette confcission : « Tu trouves que Rousseau v,i moi écri- » vous de même ! Tu me fais assm*ément beaucoup » d'honneur et h toi beaucoup d'illusions ; mais il » a écrit presque tout ce i\\u\ tu m'as inspiré et ce » (\\io. tu m'inspires encore et tu prends la ressiun- » blanrtï du seiitimeiil pour celh; de l'expression. » Au surplus, talent à |>art, j'assure que je ne cou- » nais que lui digne d'être auprès de toi l'interprète » de nn*s sentiments, et peut-être lui et moi étions- » nmis les seuls êtres capables de parler à ton cœur » le langage qui lui convient, et que tu sais si bien » entendre et a|>précier. »
Purifiée par la souffrance, la sensibilibî de Lsiclos s'affine et s'exalte encore. Elle lui lient lieu de l'imagination, qui chez lui était assez pauvre. J'aime mieux, dit-il, « m'occuper h sentir qu'à exprimer » et n'est-ce point là, pour le dire en passant, une des raisons de sa stérilité littéraire. I^ souvenir du
bonheur passé, bien loin de l'assombrir, le console; il en jouit comme d'une réalité vivante. « J'ai une » grande adresse, dit-il, pour me distraire du pré- » sent par le passé... et ces illusions trompent sou- » vent la réalité. » Bien plus, il en . arrive h aimer sa douleur. 11 proclame que la résignation n'ôte rien à la sensibilité, qu'il ne veut pas guérir de la douleur par la paralysie. Il faudrait lui appliquer ce mot de Fénelon, auquel, h la vérité, l'auteur des Liaisons ressemblait beaucoup pïus que M"' de Uenlis : « Le cœur aime mieux souffrir que d'être » insensible». « J'ai toujours soutenu, écrit LmIcIos, » (|n<^ c'était une véribible consolation que de sentir » <]u'on ét'iit inconsolable et que la cliose la plus » ca|)able d'augmenter un grand chagrin était l'idée » que peut-être on s'en consolerait. J'étais jeune, » quand je disais cela, on me taxait d'exaltation. Je » suis vieux maintenant, mon expérience n'a fait » que me confirm'»r dans ces sentiments. Je regrette » encore mon père comme au |)remier jour et ce » long regret est la seule consolation que j'éprouve » de sa perle. »
Le véritable fonds de Laclos avec la sensibilité, c'étiit l'énergie du caractère. Dans sa prison, dit le docteur Pariset*, ses amis admiraient son courage et sa tran(|uillité. C'est encore lui, qui soutient et réronfoi'le sa femme. Pourtant, quand il considérait qu'il était sinon la cause, du moins l'occasion du malheur des siens et que sa mort les laisserait seuls et sans ressources, Laclos se sentait parfois défaillir. Il avait « besoin de toutes ses forces pour se retenir » au bord de l'abime du désespoir ». Alors cet homme, qui ne croyait qu'à une très vague Provi-