‹ Le trombinoscope (volume 2)Chapitre 132 sur 173 · Porisct. Notice sur Laclos · texte numérisé non relu

Porisct. Notice sur Laclos

/ftOM LE GÉNÉRAL CHODERLOS DE* LACLOS

(lencc, se réfugiait dans le sloîcisino. En mplîvant sa |KMis(*e, il parvenait, clisiiil-il, à miblier que snu corps n'était pas iilire. C*esl la pratîcpie du stoïcisme qu'il recommandait aussi à s<'i femme : « H y a » onze ans, écrivait-il, (|u*aupres de toi et pour toi, » j'en mêlais les éléments aux éléments de l'amour. » Sur son conseil, M""* de Laclos avait retiré du fond de ses armoires un vieux S(!'nè(|ue, et elle en faissiit son habituelle méditation.

Aux approches du 9 thermidor, quand Robespierre se sentit traqué par ses ennemis, dcmt l'ëpouvantc avait réveillé l'audace, le ré{i:ime des prisons devint plus sévère. Laclos prie s^i femme de ne pas s'effrayer du retard dcî ses lettres. « En cas de » maladie ou autre accident, (il faut lire la guillO' » line) c'est al<»rs (|ue tu serais pré\enue. » (juanlà lui, il tremble de ne rien recevoir. Il préfèreniit [)rendre « les 3 sols que coûte une lettre sur son » boire et son manger », car « sans nouvelles, il ne » digérerait pas ! » Il nu'ommande encore à ssi feunue di* laisser siis lettres ouvertes, de se borner 21 parler di^ sa santé et dt; ct^sser ses envois de « comestibles (tl de luminaires. » Malgré ces précautions, toute correspondance lui Tut interdite après le 22 messidor. Robespi(*rre mort, un grand vent de clémence et d'espoir passa sur les malheureux prisonniers. Dès le 12, Laclos obtint une nouvelle permission d'écrire ; il y vit le présage d'une justice entière, l-n gardien lui remit unt^ lettre de sa feunue « touchante et déchirante ». Lui-même put faire partir deux lettres à .son adresse dans la ni£nie journée. Il protestait contre l'intenliction, qui lui avait en ([uelque sorte ravi sa qualité d'époux et de |)ère et le livrait à une mort anticipée. « J'ai appris » connut* toi, écrivait-il, le supplice des traîtres ; je

» ne iii\H()iiiic plus de leur haine pour moi. Ce » qu'on pouviiit croire prévention ébiit un sentiment » bien rnisonné, car tout ennemi de la République )) doit me compter pour son ennemi. » Dès lors, il ne songe plus qu'aux moyens de sortir de prison et d'en fain» sortir sou frère. 11 y dépense «cette éncr- » gie et cet esprit de suite qui sont les deux qualités » les plus rares parmi les hommes ». Qu'on lui donne la liberté ! La misère ne refTraie pas; il gagnera sa vie et celle des siens par son travail. Aussitôt il met en action tous ses moyens, écrit à Alquier, h Licombe-Saint-Michel. Il compte beaucoup sur deux amismystérieux, qu'il nonune dans ses lettres « l'ange consolateur » < et « l'ami de l'ange ». Des compagnons libérés s'efforcent de lui venir en aide. Son ancien Comité révolutionnaire est sollicité d'attester son civisme. 11 ne compte guère sur Carnot, qui ne Ta vu (ju'aux Pyrénées, mais on parle de lui à Legendre, un dantoniste, qui s'est mis avec Kréron et Tallien à la léte de la réaction thermidorienne. Les j)arenls dt; sa fennne, aidés de « l'ami de Fange », ne peuvent arriver à trouver les motifs de son arrestation. Ils s'adressent en vain à Chevrier, archiviste de la Convention. Enfln on retrouve la feuille de renseignements fournis à son sujet par le Comité de surveillance de sa section, qui déclarait d'ailleurs ignorer le motif de son arresUition. 11 y était qualifié d'à honunc de génie, très froid et » très lin, auteur des Liaisons dangereuses^ ora- » teur ' ». « Un des reproches que l'on me fait, » écrit

1. On trouve celle expression sous la plume do M"** de Merteuil. Lettre 63.

2. A. N. F' ^«.680. On nvnit écrit « homme de grand génie ». Une nuire main n cfTacé : grand, et n ajoute : auteur des Uai$on» dangereuses.

/ilO LE GÉNÉRAL CHODERLOS DE LACLOS

en souriant Liiclos, « est iVoAvc. Iioninie do génio et )) celiii-la niènie est aussi une (excuse. On ury )> reproche aussi d'être très froid. Je te fais juge si » je le suis dans mes aiïeetions. » Cependant il écrit mémoires sur mémoires pour se justifier. 11 se remet, en même temps, à ses travaux d'artillerie, rédige et envoie une noie relative aux magasins à poudre; sa lète et s<*i main sont fatigués crécrire. Il se rt^pose en « s'occupant médilalivenienl des » montais de succès et iU*. honlieur pour la Hépu- » lilique ». 11 s'exalte de jour en jour; il sent approciier à grands pas le règne de la justice. Mais, par une contradiction bien humaine, Tatlente procliaine de sa iil)ération le trouve moins calme que hi crainte imminente d(; la guillotine. L'inquiétude l(i ronge; les lenteurs rimpatientenl; il avoue (|U*il ne peut plus penser, qu'il dort tout éveillé, qu*il se sent entre la tristesse et la folie et qu'il ne connaîtra désormais le calme qu'auprès de sa fennne et loin de tous les autres.

Le 30 septembre, Laclos eut la joie d'apprendre <|ue son frère venait de sortir du Luxembourg. Sa fennne avait enfin (|uel(|u'un pour l'aimer. Klle n'était plus qu'à moitié >euve. « Je t'avoue, lui » écrivait Laclos, que cette idée rassérène aussi mon » Ame, qu'elle me rend la patience bien plus facile » et adoucit, en grande partie, l'Acreté que répand » toujours i)lus ou moins le sentiment de Tinjustice. » Il y aura demain (mze mois accomplis que mes » vtrux de chaque jourse tiM-niinent par celui d'cti'e » au moins le seul à soullrir... Je uni livrerai plus » tranquillement h la pratique du stoïcisme, qui me » coûte si peu pour moi, mais qui échouait toujours » contre l'idée de ton entier isolement. »

Lui-même s'apprête enfin pour le grand jour de

la libénilion. L'iiiipatienco le consume, mais un invincible élan d'espoir le soulève. Sur un ton que sa femme comparait justement aux accents enflammés de Rousseau, il s'écriait: « Je mets en magasin » les idées dans ma tète et les sentiments dans mon » cœur. (Jn jour viendra peut-être où je pourrai » livrer cette auguste moisson à tes pieds ou dans » tes bras. En attendant, j'en jouis sans y toucher ; » je la contemple avec ravissement. » Dans une attente passionnée, il répétait les paroles brûlantes de Saint-Preux : « Julie, Julie, nos cœurs n'ont » jamais cessé (hî s'enlendre. »

Ce ne fut <|ue le 11 frimaire an 111 (3 décembre 1794) que Laclos vit s'ouvrir devant lui les portes de Picpus. Le Comité de surveillance et de sûreté générale, « sur la considération d'une détention fort » longue aggravée par son état de misère et de » maladie », décida qu'il serait mis en liberté et les scellés levés *. On devine avec quels transports il revit « le bon Clioder », Etienne et Soulange ; avec quel renouveau d'amour cet homme de cinquantetrois ans, dont les dehors impassibles cachaient un cœur si ardent, retrouva sa femme, qu'il aimait encore, selon la mode galante de l'ancien régime, if nommer « sa maîtresse ». Le 4 juin 1795, M'"'' de Laclos donnait le jour à un Gis qui s'appela Charb*s. « Il ne sera [kis plus pauvre que les » autres » , dirent en souriant les deux parents.

Page 1