Tilly, Mémoires, I p
2. Correapondonce de Laclos et de M** Riccoboni. B. N. 12845. On trouvera cette correspondance à la fin du volume. Elle a déjà été
publiée par M. Bloomfield dans la Revue de Paris, août et septembre 1864.
S adoucit et qu'une correspondance s'engagea. « Peut- » être, écrivit Laclos, ces mêmes Liaisons dan- » gereuseSj tant reprochées aujourd'hui par les » femmes, sont-elles une preuve assez forte que je » me suis beaucoup occupé d'elles. Comment s'en » occuper cl ne les aimer point?... » « Vous pré- » tendez aimer les femmes, répondit M*"° Ricco- » boni, faites-les donc taire, apaisez leurs cris et » calmez leur colère. Vous ne savez pas. Monsieur, » combien vous regretterez un jour leur amitié... » Changez de système, ou vous vivrez chargé de la » malédiction de la moitié du monde excepté de la » mienne pourUint, car je vous pardonne do tout mon » cœur et je vous excuserai môme autant que je pour- » rai sans me faire arracher les yeux. »
Laclos s'exclama qu'il eût sans doute préféré peindre les femmes dans tous leurs avantages. Mais qui donc oserait se croire assez de talent pour affronter une pareille œuvre ? C'était à M'"** Riccoboni de nous présenter par un travail heureux sa propre peinture. Quel homme assez froid ne sentirait sa main' trembler devant le chef-d'œuvre de la nature : « toutes les vertus embellies, jusqu'aux défauts deve- » nus séduisants ! La raison sans raisonnement, l'esprit » sans prétention ! L'abandon de la tendresse et la » réserve de la modestie, la solidité de l'ûgc mûr et » l'enjouement folâtre de l'enfance ! Que sais-je ? » Mais surtout comment ne pas laisser là le tableau » pour courir après le modèle?... » Heureusement « son criminel ouvrage » ne lui avait pas encore attiré la malédiction de ses amies. 11 se rappelait à ce sujet un mot de Julie, qui disait en parlant de Dieu. « Les réprouvés dit-on le haïssent, il faudrait donc qu'il m'empêche de l'aimer. » « J'ose dire » comme elle, déclarait-il avec chaleur, je mets
» trop de prix n Tamitié des femmes pour ne pas » espérer de la conserver, peut-être môme d'en » obtenir encore. » M"** Riccoboni eut le courage de résister à tant de grâce et d^éloquence, mais en s'excusant « de la légère censure d*une cénobite ignorée » elle marquait assez que Tauteur avait du moins su se faire pardonner son livre.
H n*est point de roman à la mode et, comme on dit maintenant, de roman» rosse », dont la malignité publique n*ail fait un roman à clefs. Les Liaisons dangereuses n'écbapperent point à cette commune loi. Laclos se défendit avec les arguments d*usage :
... Je prends à l'un le nez.
A raiitre, le talon, à rautre, — devinez?
Certes il affirma, {[\\ « éclairé par une mallieureuse expérience », il avait vu tout ce qu'il avait peint et qu'il ne pourrait sans mentir effacer aucun des traits, qu'il avait rassemblés sur ses personnages. Il ajouta même qu'il en avait omis quelques-uns connue trop récents ou trop connus, car « Thonnéte » lH)mme,en difTamanlle vice, répugne cependant à » diflamer les vicieux. » Mais il n'avait point [irétendu « faire un libelle. » Quand le grand Molière peignit Tartuffe, il rassembla sur un seul hypocrite les traits épars de cent d'entre eux. Laclos, sans prétendre à régaler, avait imité sa méthode, pour peindre dans M'"" de Merteuil, les « noirceurs que les femnios » dépravées s'étaient permisesen couvrant leurs vices » de l'hypocrisie des mœurs. » Même il n'avait revêtu sa marquise de Thabit français que pour plus de commodité, car ses vices étaient de tous les pays et de tous les temps. « J'ai préféré la draperie » que je pouvais avoir sous les yeux, mais l'œil
» exercé dépouille aisément le modèle et reconnaît » le nu K »
En dépit de ces assurances, vingt noms circulèrent dans Paris. 11 en fut de même à Grenoble, où Liclos avait servi six ans. Stendhal jirétcnd avoir connu, dans son enfance, Toriginal de M"" de Merteuil : ce serait M"**' de Montmort, femme boiteuse, riche et spirituelle, qui était liée avec les Beyle et les Gagnon. Elle tomba dans la dévotion sur ses vieux jours et mourut en 1822, à quatre-vingt-cinq ans. Cécile Volangcs serait une demoiselle de Blacons, que ses aventures conduisirent au couvent. Le chevalier de Mautorl, capitaine au régiment d'Âustrasie, passante Grenoble en 1788,- n'y trouvait plus vestige c< de cette société brillante et si renommée pour sa galanterie. » Laclos, dit-il, n'aurait plus retrouvé que « les ombres ou les squelettes de ses personnages. » La marquise de Sassenage, qui jouait un des pre- » miers rôles, était maintenant une femme décrépite » et retirée à la campagne. » Les Grenoblois mettent encore le nom d'une Présidente de Vaux sur celui delà Présidente deTourvel. Charles Nodier racontait que, dans sa jeunesse, il n'avait pas traversé une garnison principale de nos provinces, où Ton ne montrât du doigt un des héros du fameux roman, qu'il appelle « un salt/ricon de garnison'. »
Ce ne fut que plus tard que Laclos s'en ouvrit, soit dans le monde, soit à ({uelqu'un de ses compagnons d'armes. 11 écrivit sur des exemplaires les noms des personnages qu'il avait eus en vue et qui,