CHAPITRE PREMIER
LKXPLOSION D'UN AMBITIEUX
Un scandale à Cylhère. — La famille de Laclos. — L'école de la Fère. — Le régiment de Toul. — Les notes de Laclos sont excellentes. — Laclos poète et mondain. — Vers et chansons. — Ernestine à la Comédie Italienne. — Un observatenr sentimental. — Un capitaine qui n'avance pas. — L'esprit de l'artillerie. — La guerre d'Amérique. — Le livre
« d'un ambitieux de quarante ans.
Au mois de mars 1782, il y eut un grand scandale à Cylhère, dont la Seine baignait alors les rives enchantées. Le 23 de ce mois, le Mercure de France annonçait parmi les nouveautés de la semaine les Liaisons dangereuses ou Lettres recueillies dans une société particulière et publiées pour l'instruction de quelques autres. Suivant les supercheries en usage, Tauteur n'avait signé son livre que d'initiales transparentes Ch. de L. et feignait de le publier à Amsterdam ; mais on le trouvait chez Durand neveu, libraire, à la Sagesse, rue Galande. Une préface bien lionn<He assurait sur un ton fort ingénu que Touvrage était très moral, <iu'à défaut de son mérite on
reconnaîtrait du moins son utilité et qu'une mère (le funiille, après avoir lu le manuscrit, Tavaii ainsi jugé : «Je croirais rendre un vrai service à ma fille en lui donnant ce livre le jour de son mariage. » Que pouvait contenir une leçon si délicate ? On pressentit quelque malicieux dessein. La curiosité s*éveilla. Ceux qui avaient le moins SI apprendre furent les plus empressés à se faire enseigner.
Tout un peuple d'artistes experts et délicats s'occupait h Cythère à peindre la volupté. Aux élans de la virilité, leur pinceau savait ajouter les grftces de l'enfance et jusqu'aux séductions piquantes de la vertu. La laideur et le mal disparaissaient dans un rêve fleuri. Les flèches de l'amour étaient enguirlandées de roses. Les yeux des amants étaient clairs comme l'eau des sources et leurs baisers semblaient contemplés par des dieux indulgents. Chacun accourait vers ces tableaux lascifs. C'était un nouveau plaisir de se reconnaître en ces frais miroirs et tout un beau inonde se pilmait d'aise de se retrouver si joli.
A la lecture des Liaisons dangereuses, l'indignation éclate sur les visages; les fronts s'assombrissent; les cœurs sont saisis d'angoisse. 0 miracle! voilà donc h Cythère un conte immoral. Les belles qui relisaient le Sopha de Crébillon flls, les petitsmaitres qui se délectaient aux Poésies erotiques du Chevalier de Parny, les évcques qui prêtaient h leurs maîtresses le Portier des Chartreux sentirent leui'S consciences se révolter. Dans ce nouveau miroir, bergers pimpants et tendres bergères apparaissaient avec des faces criminelles : traits livides et creux, yeux chargés de haine, lèvres sifflantes; des serpents hideux entouraient leurs houlettes. Cependant ils
se reconnaissaient si ressemblants qu'ils ne pouvaient détacher de cette nouvelle image leurs regards épouvantés.
Quel était donc le mystérieux auteur de cette plaisanterie macabre ?
Les registres de la Paroisse Saint-Michel d'Amiens nous ont conservé son acte de naissance : « Le » dix neuf d'octobre 1741, a été baptisé par messire » Joseph Le Clerq, prévost et chanoine de l'Eglise )> Cathédrale d'Amiens, soussigné, Pierre-Ambroise- » François, né la veille en légitime mariage, fils de » Jean-Ambroise Choderlos de la Clos, Ecuyer, » SecréUiire de l'Intendance de Picardie et Artois, n et de Dame Marie-Catherine Galois ; le parrain » Monsieur Pierre-Nicolas Thibault, prêtre chapelain » de l'Eglise Cathédrale d'Amiens et bachelier ès- » droit de la Faculté de Paris, la marraine damoi- )) selle Françoise-Marguerite Simon, lesquels père, » parrain et marraine ont signés : Ciiodkiilos Dk » Laclos, Tiiidault, Simon et Lk Cleiicq. »
Sa famille, récemment anoblie ^ serait d'origine espagnole. Elle se composait de deux branches dont Tune, établie en Franche-Comté, servait dans l'armée; on y trouve, sous Louis XIV, un capitaine des portes de la ville d'Ath et un major de Belfort. L'autre était déjà de vieille souche parisienne. En 1683, Jean-Baptiste Choderlos de Laclos achète à