‹ Le trombinoscope (volume 2)Chapitre 32 sur 173 · Edition Tourneux, mai 1780, xiii, p · texte numérisé non relu

Edition Tourneux, mai 1780, xiii, p

» homme. » L'Académie de Dijon a couronné en lui un compatriote qui lui était cher. Mais Téloge décerné par TÂcadémie française est un triomphe national; il établit le jugement de la postérité. Eh bien ! non, Vauban n'en est pas digne. 11 n'est pas un grand homme et la génération présente ne lui doit pas do reconnaissance. L'art de la guerre n'est pas moins celui de conserver que celui de détruire. « Si jamais on voit se réaliser cette paix » générale et perpétuelle qu'on n'entrevoit encore w que comme le rêve d'un homme de bien, cette » paix sera due aux guerriers et non aux philosophes. » Elle ne sera, elle ne (»eut tHre que le fruit de la » supériorité des moyens de défense sur les moyens » d'attaque. »

Yaubnn assurément s'est distingué dans l'attaque des places. C'est lui qui a créé cet art. Il a économisé le temps et les hommes. On lui doit « ces conquêtes rapides et brillantes », qui ont fait la gloire et préparé les défaites de Louis XIV. « Mais » qui pourra louer M. de Vauban passant sa vie à » fortifier et ne faisant pas faire un pas h l'art de la » fortification ? Qui pourra louer M. de Vauban » enterrant des millions avec une effrayante prodi- » galité, pour élever d'une main les mêmes places » qu'il renversait de l'autre si facilement? Qui » pourrait enfin louer M. de Vauban, coûtant à la » France plus de la moitié de la dette actuelle de » l'Etal, pour laisser à découvert une partie de » ses frontières et ne donner à l'autre que de « faibles défenses, dont l'insuffisance a été si bien » connue et si bien prouvée par M. de Vauban lui- » même ? »

Le système bastionné existait depuis le xv* siècle. Vauban a continué comme ses devanciers de cons-

truirc des enceintes, couvertes de demi-lunes, de tenailles, de contre-gardes, d'ouvrages à corne, d'ouvrages à couronnes. Les changements qu'il a fait sont contesUihles et le parti qu'il en a tire fort médiocre. L'emplacement même des forteresses, si tant est qu'il lui soit dû, est également critiquable. Aucun progrès ne s'attache h son nom et ses victoires tant vantées sont remportées contre luimôme. C'est ainsi qu'il ne mit pas treize jours h reprendre, en 1697, la place d'Ath, qui passait pour un de ses chefs-d'œuvre. Quelle est celle de ses places qui tiendrait plus de six semaines à deux mois de tranchée ouverte ? Encore faudrait-il y loger 12 à 15,000 hommes de garnison. Or la « véritable » fortification doit suppléer également au numbre et » même à la qualité des troupes ainsi qu'au génie » des commandants ». Enfîn les dépenses de Yauban peuvent être évaluées à 1.400 millions, dont l'immense fardeau pèse sur la nation.

Fontenelle qui a prononcé son éloge à l'Académie des Sciences, n'a donné que des louanges et non des preuves en ce qui concerne la défense des places. Chez M. Carnot, on ne trouve, en ce qui traite la fortification, que des « phrases insignifiantes, des assertions hasardées et de faux raisonnements ».

Si donc les fortifications de Yauban ne servent pesa sa gloire, elles y nuisent. 11 n'est plus un grand homme. Trop de monuments attestent ses erreurs, et ses triomphes mêmes, prouvent ses fautes Le seul où il ait excellé, celui d'attaquer les places, est plus nuisible qu'utile à la France, « dont l'intérêt est bien plus de conserver que d'acquérir ». Il reste qu'il fut zélé, patriote, charitable, mais qui prétendra que ces qualités sont rares en France. Elles ne suffisent pas à lui mériter cet éloge public et national, « qui ne

» doit jamais (Hre plus soigneusement conservé », concluait Laclos, en se tournant respectueusement vers rAcadémic, « que par ceux qui ont tous les « droits d'y prétendre ».

Tel est le réquisitoire que, sous Tinflucnce de MonUiIenibort, L'iclos dressait contre Tillustrc Maréchal. II y apportait toutes les grâces perfides de son style, ce naturel étudié qui donne au paradoxe Tair de la vérité, une verve mordante, contenue par la fermeté de la pensée et la finesse de la dialectique. Ça et là, se glissaient des malices de pincesans-rire. Parlant de Tignorance coupable de beaucoup d'officiers im matière de fortifications, « il faut » excepter, dit-il en note, MM. les officiers géné- » raux ; appelés par état au commandement des » armées ; on ne peut pas douter qu'ils n'aient » toutes les connaissances, sans lesquelles ils seraient » nécessairement h la merci de leurs subordonnés » et risqueraient de trahir à la fois leur gloire et » leur patrie ^ ». Ailleurs se trahit sa rancune d'officier mécontent, qui a usé son ardeur «ms faire la guerre. Au sujet de l'utilité d'une politique pacifique, « cette question, insinue-t-il, ne parait pas » avoir besoin d'être discutée relativement à la » France. Elle est suffisamment résolue par la con- » duite de son gouvernement; par sa modération » dans les guerres ((u'il ne peut éviter et par les » soins pour prévenir relies (|ni pai'allraient devoir » être le plus profiUibles ». Ce sont déjà les sentiments des officiers en demi-solde de la Restauration ;

1. Cf. VEmiffrt* de Sénnc de Mcilhnn, p. 20. « Us avait que, pour la » plupart des officiers généraux en France, les fortifications et Tar- » ttllerie étaient une science mystérieuse et qu'ils étaient obligés do » s'en rap|>ortcr aux gens de ce métier, sans pouvoir apprécier leur » mérite. »

celle-ci voulait étouiïer le souvenir, tandis que TAncien Régime opprimait Tespoir.

L*émoi fut grand dans le Corps royal du génie contre Tinsolent artilleur, qui voulait démolir Yauban. De tous les points de France éclatèrent des protestations furieuses. A Brest, c*est le capitaine du génie de Lerse qui prend à partie. « ce militaire » déjà connu par un ouvrage d*un genre fort dif- » férent de tous ceux du Maréchal de Yauhan. » 11 reconnaît cependant le mérite du romancier. « Que » ne lui pardonnera pas tout) cœur sensible en » faveur de cette Tourvel, si noble, si tendre, si » éloquente ! » Mais que M. de Laclos sache qu'il n'est pas de corps « moins sc/vnm pecus » que le Corps royal du (^énie ! On y juge toutes les innovations sans |)arti pris. Si le système bastionné est ancien, la fortification perpendiculaire en dérive. « M. de Laclos est cher en fortification. 1.400 mil- » lions! Bon Dieu ! 800.000 francs par front!... La » tête me tourne. » Et M. de Lerse les réduit h 400. M. de Liiclos affirme que la grande bonté de M. de Yauban est trop commune en France pour mériter reloge public ; mais alors, ce ne sont donc plus les mœurs de son siècle qu'il a peintes dans les L^^ri^on^ dangereuses * ? « Impitoyable envie, » s'écrie un autre sapeur, M. d'Antilly, « depuis quand cher- » ches-tu tes victimes parmi les morts ? As-tu donc » oublié que, semblable au tigre, qui ne dévore qut; » les animaux dont il a fait couler le sang et vu » (uilpiter les chairs, lu ne te repais que de créa- » tures vivantes' ? >» « Paraissez Dunkerque et vous

1. lettre à MM. Uê officiera français au sujet dé celle écrite pmr M. de Laclos k MM, de l'Académie française. Brest 1786 (signée : de Lerse, cupitiiine du §^énic).

2. Eloge pour concourir au prix de nm, i»ur M. d'AntiUy. 1787.

» Mont-Royal, » clame emphaliquemcnt le capitaine de Sauviac, sans doute un cadet de Gascogne, M venez défendre le héros qui vous éleva au dessus » des autres places vos rivales ; que l'envie qui a » osé troubler sa cendre, un siècle après sa mort, » frémisse h votre vue et rentre dans im nouveau » siècle <le silence... Fuyez, jeunes milikiin^s, ces » livres perfides...* »

Dans une manière plus sereine et plus digne de gens de science, les capitaines de Vergues et de Curel, s'associent h ces colères et opposent h Laclos la froide éloquence des cliiffres et des faits. Et il y a lu foule des anonymes ! L'un déclai'o se détourner avec indifférence. « Vous avez voulu iHre l'avocat du » diable, <lit l'auti'e. Vous serez seul de votre » parti, obligé de combattre comme Iloratius Coclès. » Celui-ci proteste de son admiration pour les Liaisons dangereuses y « un des meilleurs ouvrages que le » siècle ait produits », mais il défend M. de Vauban, « comme il aurait défendu son père ». Celuilà compare Laclos à Pascal « qui ne rend jamais » les Jésuites si ridicules que lorsqu'il les fait » parler ^ ».

Carnot pris h partie réfuta la Lettre de Laclos dans des Observations fort vives. Il démontra que le mérite de Vauban consistait dans l'emploi nouveau des ouvrages connus avant lui et conclut « que toutes les fortifications du royaume ensemble » n'ont pas coûté, à beaucoup près, autant que le » seul château de Versailles ». Avec beaucoup de bonne foi et de modération il écrivit en même temps

1. Eloge du Maréchal de Vauban^ pnr M. do Souvinc, capitaine du gt*nie. S. d.

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