M. de Faultricr commandait l'Ecole d'oriillcrie à Mets
Tous doux écrivirent au Marcclial, dans les termes les plus pressanls, pour le |irier de ne pas obliger Laclos à un éloignement contraire à ses goûts et préjudiciable à sa fortune. Le comte de La Chfttre, premier gentilhomme du comte de Provence, s'excusait de ne pouvoir aller lui-même voir le Ministre, par l'obligation où il était de suivre Monsieur à Rambouillet. Le duc d'Ayen, (ils du maréchal de Noailles et appelé par Ségur au Conseil de la guerre, transmettait, en même temps, une lettre justiGcative de son protégé, oii celui-ci plaidait sa cause avec sa verve et sa malice habituelles.
Il représentait « que ce n'est point atUiquer la » mémoire de quelqu'un, quelque grand qu'il soit, » que de discuter ses actions ou ses ouvrages, et » que, dans tous les temps, les plus grands hommes » en tout genre ont été soumis à cette discussion, » qui est devenue le fondement le plus respectable » de leur véritable gloire ; que, sans remonter aux » héros de l'antiquité, on s'est permis de discuter le » mérite militaire du grand Coudé et du maréchal » de Turenne, et du maréchal de &ixe, etc., etc., » qu'on a particulièrement imprimé de ce dernier » que les fortifications qu'il avait proposées étaient » faibles et défectueuses, et que j'ai pu et Au croire » que je ne manquerais point à M. le maréchal de » Yauban en faisant h son égard ce qu'on avait » déjà fait h Tégard de M. le maréchal de Saxe ; » enlin, et pour chercher un rapprorhemenl dans » les circonsUmces connue dans les choses, loi-sciue » l'Académie française proposa l'éloge de Suger, ' » M. l'abbé d'Espagnac fit imprimer une opinion » critiifue sur ce ministre, tendant h prouver que » cet éloge avait été trop légèrement décerné, et on » ne l'accusa point de témérité... »
<c Celte discussion, concluait Laclos, ne peut » tourner qu'au profit de la vérité, si j'ai raison, et » à la gloire de M. de Vauban, si je me suis » trompé. » Il déclarait ensuite ignorer qu'une permission du Ministre lui fut nécessaire pour publier un livre h Paris. Il s'éLiit adroitement muni d'un permis d'im|)rimcr de la censure civile, dont l'ignorance on ces matières rendait l'examen peu redoutable. A La Rochelle, son livre avait été publié sous le privilège de l'Académie, après examen d'un officier d'infanterie, M. de Malartic, sans doute de ses amis. Mais il s'était bien gardé de solliciter l'autorisation de Gribcauval. « Conunent pouvais-je croire, » écrivait-il, ne pas être en règle, couvert que j'étais » par le magistrat chargé des ordres et de la » confiance du Roi dans cette partie ?» La veille de la vente, n'avait-il pas fait remettre un exemplaire à tous les Ministres ? « J'ose croire que ce ne » serait pas ainsi que se conduirait celui qui croi- » rait publier un ouvrage téméraire ou repro- » chable. »
Cette facile abondance, ce ton d'ironie légère durent agacer le vieux Maréchal, qui écrivitsur la lettre du comte de la Châtre « ne pas répondre » et sur celle du duc d'Ayen, qui transmettait la plaidoirie de Laclos, « ne répondre ni à l'un ni à l'autre. » Dès le 21, Laclos éUiit d'ailleurs parti pour Metz ; le 22 mai, M. de Faultricr annonça qu'il avait rejoint son corps. M"° de Laclos, restée seule et malade à l'hôtel des Mylords, tenta une dernière démarche. Elle écrivit au Ministre pour lui demander une audience, en s'autorisant « des marques » d'amitié dont il avait bien voulu l'honorer jus- » qu'ici. » Son mari, disait-elle, avait eu le plus grand regret de n'avoir pu, pendant son très court
scieur 21 Paris, présenter son respect au Maréchal. C'est par ses bontés qu'il avait été employé à La Rochelle et c'est à lui encore qu'elle devait « d'être » parvenue à vaincre les difficultés interminables » qui avaient si longtemps retardé son mariage et » que le temps seul avait pu résoudre. » Hélas ! c'était en plein bonheur que ce coup cruel venait lu frapper. Ségur, qui se défiait des sollicitiitions féminines, écrivit en marge de la lettre, sans doute; avec un sourire goguenard :
« Répondre : Bien fAché qu'elle ait eu lieu de » prendre du chagrin... mais le Roi, informé de la » conduite qu'avait tenu M. de Laclos, a jugé qu'il » était dans le cas de subir la punition que Sii » Majesté a prononcét; ; comme il y a tout lieu de » croire (|ue le Roi ne reviendrait pas de cette déci- » sion, je la prie de trouver bon que je n*aie pas » l'honneur de l'entendre à ce sujet K »
Cette aventure eut une infioence décisive sur lu vie de Laclos : elle le décida à quitter l'armée. Non seulement, sous un règne résolument pacifique, il n'y pouvait trouver d'aliment à son impérieux besoin d'action, mais encore tout espoir d'avancement semblait désormais interdit h ce capitaine de 45 ans. U resta peu de temps à Metz. Au mois d'octobre 1786^ le régiment de Toul fut transféré à La Fère. Aux inspections de 1787 et 1788, Laclos est porté présent à la tête de sa compagnie. Les inspecteurs évitent de le notet^, mais comme ses service.s continuent d'être excellents, ils le proposent h l'ancieiinelé |K)ur le grade de chef de brigade. De même, il est nommé à l'ancienneté chevalier de Saint-Louis, en 1787,^
1. Tout les documents qui précèdent proviennent des Archives de la Guerre (Dossier Laclos).
fiprès 28 années de sei'^ice K Dans l'ignorance des nouveaux événements qui se préparaient, Tancienneté semblait être le seul titre que put jamais faire valoir au Ministère l'auteur des Liaisons dauge^ renses et de la Lettre sur l'Eloge de Vauban. Notez enfin que l'interdiction, que lui avait fait le Ministre de rien publier sans autorisation, semblait s'appliquer même aux ouvrages de littérature. Bien que militaire dans l'&me, Laclos était trop ambitieux pour ne pas chercher avidement l'occasion de secouer son joug et de courir une carrière plus libre et plus féconde.
[hv honnne de lettres pouvait alors prétendre ù tout et Laclos brillait dans les lettres avec un éclat aussi vif que scandaleux. A Paris, oii il passait ses semestres, on citait ses bons mots ; on colportait ses anecdotes. Dans un bal, une dame, à laquelle il offre ime pomme, ne veut la recevoir qu'avec des vers. Grimm nous rapporte son impromptu :
Gomme Vénus vous êtes belle ; Comme Paris Je suis berger.
Comme lui Je viens Juger.
Voulez- vous me croquer comme elle ?
Des amateurs, dans un diner, s'égayaient du poète Lemierre, connu pour la dureté de ses vers, et qui s'enorgueillissait à l'excès d'avoir trouvé celui-ci^ (ju'il appelait « mon vers. »
Le trident de Neptune est le sceptre du monde '^.
Sur-le-champ, Laclos fit l'épitaphe du poète M qu'on répandit partout ».
1. A. G. Dossier du r^>(fiinciil de Toiil et dossier Laclos. *2. Ce vers olnil gravé sur la porte de l'arsenal de Toulon.
Passant, entre en cette nntrc et pleure sur ce roc Un rare et {çrand auteur, rpii passa la noire onde,
Ravi (l'avoir avant tiré ilc son estoc : Le trident de Neptune est le sceptre du monde. *
L'esprit ouvrait les portes des grands seigneurs. Laclos fut présenté dans quelques salons par le vicomte de Noaillcs, gendre et cousin du duc d'Ayen, qu'il avait connu en garnison. Ses relations se multipliaient; une lettre qu'il écrivit au ministre en 1786 pour demander la rroix de Saint Louis, est couverte d'apostilles. 11 était lié avec le vicomte de Ségur, fils du maréchal, qui avait préféré les succès littéraires à ceux des armes et le' disputait au seul Besenval, qui, disait-on, était son véritable père, pour l'élégance des manières et la grâce de l'esprit. M. de Ségur était au plus haut point un homme à la mode ; il possédait une rare intelligence du cœur des femmes et, chez lui, l'expérience avait largement ajouté aux dons naturels. « Ce jeune homme est le » Lovelace du jour et aussi remarquable que son » père comme séducteur », écrivait Gouverneur Morris. C'était un admirateur enthousiaste des Liaisons dangereuses, 11 fit paraître en 1791 une pièce, la Femme Jalouse^ qui n'était qu'une p&le et servile imitation du célèbre roman.
Le duc de Lévis ^ rencontrait Laclos à Versailles dans le salon de M"* d'Angivilliers, femme du Surintendant des bâtiments. La maltresse de la maison présentait un aspect grotesque; elle n'avait de beau (|ue les cheveux qui tombaient jusqu'à terre ; sa lele était ornée de fleurs et de panaches qui faisaient ressortir ses rides. Mais sous ces dehors ridicules,