‹ Le trombinoscope (volume 2)Chapitre 36 sur 173 · Dac de LéTÎi. Souvenirê et Poriraitê, Parii · texte numérisé non relu

Dac de LéTÎi. Souvenirê et Poriraitê, Parii

se cachait un esprit supérieur et plein de feu. On trouvait chez elle la meilleure compagnie de la Cour, qu'égayait le poète Diltis, le chevalier de Chatellux, « qui avait la manie des calemhourgs », le marquis de Créqui, « médisant et caustique ». Laclos s'y montrait avec un abord froid, « spirituel sans être aimable ». M. d'Angivilliers avait hérité de la confiance que Louis XVI avait eue en Vergennes, son ami. Il protégeait ce sceptique et brillant Sénac de Meilhan, qui prétendait à remplacer Necker. Son influence, dit le duc de Lévis, était assez grande quoique peu connue.

D'après Tallcyrand, Laclos écrivit à cette époque des articles do journaux « (jui prouvaient la versali- » lité de ses opinions, comme celle de son talent ». On ne trouve dans ses papiers qu'une lettre à un journal, datée de La Fère, le i7juin 1787, proposant un nouveau système de numérotage des rues et des maisons pour se reconnaître facilement dans Paris ^ Mais il n'est pas douteux que, par les salons, il ne s'e (forçât d'accéder à la politique.

Un grand vent soufflait en ouragan sur la vieille monarchie, mugissant à travers les cimes et l'ébranlant jusque dans ses fondements vénérables. L'Assemblée des Notables, la suppression du Parlement, l'avènement de Necker, tous ces événements retentissaient profondément dans les cœurs enfiévrés. Les clubs se multipliaient, les brochures se répandaient à profusion. Des hommes nouveaux brandissaient des drapeaux neufs, qui claquaient dans les airs, portant les grands mots de justice et de liberté. L'armée discutait ftprement ; elle était frondeuse ; jamais

1. n N. 12 846. Laclos propose d'ajouter à récntoou de choque mo un«* IcUre et un numéro, correspondont & une lettre et un numéro indiqué sur le plan.

il n*cn fut de moins rospoctiicnsc pour le gouvernemonl. Liis soldais se nWolUiienl sous les coups de plat de SJihre et jalousaient les régiments élrangei*s, qu'on leur citait sans cesse en exemple. Les officiersroturiersetlessous-officiers, privés de tout espoir d'avancement, ne voyaient d'avenir que dans une révolution. Les officiers de petite noblesse avaient étéfrappésà leur tourpar une ordonnancede 1788, qui réservait <( à la première noblesse » les grades d'officiers généraux.« Au camp de Saint-Omer, dit Mio deMélito, » les entre))rises du ministère Bricnne étaient l'objet » de toutes les conversations, la résistance des Parle- » ments hautement applaudie, !a conduite de la » cour blAmée sans pitié, ses désordres dévoilés et » exagérés. Le comte Charles de I^iimclh, colonel de » cuirassiers, se trouvait à la tcte des mécontents et » professait déjà ))ubli(|uement les opinions qui lui » acquirent dans la suite t^uit de célébrité ». On se moquait des chefs ; on discutait politique. On applaudissait les officiers anglais qui assistiient aux manœuvres. « Voilà, disait-on, des hommes » libres, voilà des modèles que nous devons suivre, » et non des soldats-machines d'un roi despote ». .Un corps d'élite, comme l'artillerit;, ne se ressentait pas moins (|ue les autres de celte désorganisation générale. « La discipline est moins bonne, » écrivent en 1789 au ministre les inspecteurs du » régiment de Toul, et la subordination est à réta- » blir... On s'en est aperçu avant même les troubles «actuels ».Dans un pareil état des esprits, que d'exci- Uitions pour Liiclos. Tout le inonde se nourrit d'espoir, et, depuis trente ans, il attend son heure. Chacun parle de justice, et il s'est érigé en justicier, de liberté, et il en est privé. Pour avoir flétri les vices de la cour, pourfendu les fausses gloires, il est déconsi-

déré, persécuté. Les philosophes régnent sur l'opinion, et il est leur disciple enthousiaste.

Gomme pour liquider son passé littéraire, il recueille tout son bagage épars, les poésies qui avaient paru dans YAlmnnach des Muses ^ sii correspondance avec M"* Riccoboni, et les public avec une nouvelle édition d(;s Liaisons dangereuses. Une amie, M"* Duchastellier, qui le remercie de Tenvoi du volume, fait allusion à ses nouveaux projets. « Je » ne puis croire, écrit-elle, qu'avec tant de talents et » tant de moyens de les employer, la route de la » fortune vous soit fermée, tandis que toutes les » autres vous sont ouvertes* ». Dans Tété de 1787, LmIcIos nourrit un instant Tespoir de partir pour Gonstantinople, où notre ambassadeur, Choiseul- Gouffier, avait installé une mission militaire, chargée de fondre des canons pour la Turquie et d'instruire ses artilleurs. Justement la guerre venait d'éclater entre les Russes et les Turcs. Laclos fait écrire à Hennin, premier commis des Affaires étrangères, par son colonel, M. de Bellegarde. Gclui-ci assure que son candidat « réunit toule l'inslruclion cl les Uilents » que l'on peut désirer dans un officier d'artillerie » aux qualités sociales et qu'il remplirait à tous ^ égards les vues de la Gour. » La demande ne fut pas accueillie 2. Ne pouvant partir chez le Grand

1. B. N.12M6. « h'EpHre à Margot cl le conte du Bon choix, y> disait sa correspondante, sont deux chefs-d'œuvre. Je ne crois pas » qu'il existe deux plus jolis vers que ceux-ci :

Ainsi Véiius pour enchanter la terre Se laissait voir et ne se parait pas.

« Laissez -vous voir beaucoup, Monsieur, ajoutait-elle plaisam- » ment, peut-être serait-ce un moyen de vous réconcilier avec les » femmes. Mais ce n'est pas dans ce sens que je l'entends. »

2. A. E. Lettre du colonel de Bellegarde à Hennin, 31 août 1787, et réponse d^Uennin du 28 octobre.

Turc, Laclos s'efforça d'entrer dans la maison d*un prince. On assura plus tard qu'il rechercha une place chez le coinle de Provence. Nous l'avons vu protégé par son premier gentilhomme, le Comte de la Châtre, et Ton sait que Monsieur aimait à s'entourer de gens de lettres. Le premier prince du sang, le duc d'Orléans, fut sollicité par le vicomte de Ségur de donner à Laclos une place vacante de Secrétaire des commandements. La place fut obtenue, non sans peine, et Laclos se flt mettre en congé, au mois d'octobre 1788. Le duc d'Orléans était grand-mattre de la franc-maçonnerie. Peutêtre Laclos se servit-il des loges, pour s'introduire auprès de lui. Le duc d'Ayen et le vicomte de Noailles, ses protecteurs, étaient francs-maçons. Mais le caractère du duc d'Orléans suffU a expliquer son choix. Ce prince ne perdait aucune occasion de scandaliser l'opinion et d'irriter la cour. 11 avait pris pour chancelier un marin, le comte de la Touche, et trouva piquant d'avoir pour secrétaire, un romancier. Yalmont lui en imposait. 11 comptait sur lui. « L'ambition de « Laclos, dit Talleyrand, son esprit, s;i mauvaise » réputation l'avaient fait regarder par M. le duc » d'Orléans comme un homme h toute main, qu'il » était bon d'avoir avec soi dans les circonstances » orageuses ^ » C'est ainsi que l'auteur des Liaisons dangereuses parvint au Palais-Royal. La suite de ce récit montrera qu'il n'avait tant étudié la |>olilique de Tamour que par amour de la politique.

Page 1