‹ Le trombinoscope (volume 2)Chapitre 6 sur 173 · Almanach des Muses · texte numérisé non relu

Almanach des Muses

Son premier soin est d'écnrter

Tout ce qui pourrait la distraire ;

Aux genoux de son directeur,

Ecoutez la sensible Hortense,

Lui racontant, avec candeur.

Le trouille de sa conscience,

bit les feux ipii lirnlent son c(cur :

Pour obtenir (|uelt|ue indulgence

Des fautes, qu'à sa Révérence

Sa bouche vient de confier.

Elle consent d'en faire pénitence.

Mais ne veut pas les oublier.

Lorsque la vieillesse pesante

Est enfin prête à nous saisir,

Au moment où sa main tremblante.

En nous touchant, a flétri le plaisir.

Dans une erreur, qui nous enchante,

On veut encor s'entretenir;

On en parle, TAmc est contente.

On jouit par le souvenir.

Le Souvenir nous récompense

Des maux qu'amour nous fait souffrir

11 nous console dans Tabsence.

Il embellit par sa présence

L'objet qui sait nous attendrir ;

Il fait réveiller le désir.

Sans nous porter à l'inconstance.

C'est l'enfant chéri du plaisir,

Et le père de l'espérance.

Enfin, j'aime A me rappeler Tout ce qui plait à mon ûme attendrie ; Et si jamais, au gré de mon envie.

Je p«ar venais à vous toucher,

Eglé, dussiez-vous vous fâcher.

Je ne l'oublierais de ma vie.

« H court une Kpltre à Margot^ ocril Bachaumont, » le 4 février 1774, qui fait grand bruit dans cette

»c«ipiUile, u raison (les allusions qii*on croit y Irouver » relativement à M'"* la Comtesse Dubarry, quoi- » qu'elles ne roulent en général que sur mille exemples » qu'on voit tous les jours de courtisanes parvenues, »mais la malignité du public s'exerce et donne » beaucoup de vogue c^ cet ouvrage bien fait d'ailleurs, » mais dont l'auteur est obligé, par la raison ci-dessus, »de garder Tincognito. »

L'auteur n'était autre que Laclos. M'"* Dubarry, qui venait justement de faire sus|>endre |)ar le duc d'Aiguillon la représentation du Barbier de Séville^ lut les vers et en prit ombrage : Chacun voulut aussitôt les connaître. On les attribuait à Dorât, qui, pour se mettre à l'abri, « brocha bien vite une » rétract^ition poétique » ; mais les vers de Dorai furent jugésforts plats et l'on applaudit bruyamment à ceux de l'inconnu.

Ils étaient fort agréables ^ :

Pourquoi craindrais-je de le dire ?

C'est Margot qui fixe mon goût.

Oui Margot? cela vous fait rire ?

Que fait le nom ? La chose est tout.

Je sais que son humble naissance

N'ofTrc pas à Torgucil flatté

La chimérique jouissance,

Dont s'enivre la vanité.

Que, née au sein de l'indigence,

Jamais un éclat fastueux,

Sous le voile de Topulenite,

N'a pu dérober ses ayeux.

Que sans esprit, sans connaissance.

1. Almanach des Mutes, 1776. Le texte complet de cette petite pièce, qui courut sous le manteau, avant d'être publiée, se trouve dam les Fastes de Louis XV, Paris 1782, II, p. 732.

A ses discours fastidieux, Succède un stupide silence. Mais Margot a de si beaux yeux, Qu\in seul de ses regards vaut mieux Que fortune, esprit et naissance.

Et qui sait ce qu'à ma maîtresse Garde Tavenir incertain.

Laissez-la devenir catin ; Et bientôt son heureuse adresse Saura corriger le destin.

0 toi dont je porte les fers I Doux objet d'un tendre délire.

Le temps que j'emploie à t'écrirc Est sans doute un temps que je perds.

Jamais tu ne liras ces vers, Margot, car tu ne sais pas lire.

Mais excuse un ancien travers ; De penser, la triste habitude M'obsède encore malgré moi, Et je fais mon unique étude.

Au moins, de ne penser qu'à toi.

A mes côtés, viens prendre place.

Le plaisir attend ton retour.

Viens, et je troq-ie dans ce jour Les lauriers ingrats du Parnasse Contre les myrtes de Tamour.

Peu après, Laliarpc écrivait au grand duc Paul de Russie : « Voici une chanson nouvelle qui m*a paru » jolie, du moins quand on la chante ; elle est de » M. de Liiclos, auteur de VEpltre de Margot.., »

IJson revenait au village ; C'était le soir

l'i LE GÉNÉRAL CHODERLOS DE LACLOS

Elle crut voir sur son passage

(Il faisait noir) Accourir le jeune Sylvandre.

Lison eut peur, Elle ne voulut pas Tattendre :

C'est un malheur.

C'était le soir,

Il faisait noir,

Lison eut peur,

C'est lui malheur.

On devine aisément ce qu'il advint un soir, qu'il faisait noir, pourquoi Lison eut peur et quel fut le malheur K

Mais voici que Laharpepose dans son journal cette épineuse question: «Orosmane fut-il plus malheureux lorsqu'il se crut trahi par sa maîtresse, ou lorsqu'il reconnut après l'avoir poignardée qu'elle était innocente? » De Valence, Laclos envoie sa réponse en vers et, toujours mordant, soutient qu'Orosmane souiïrit davantage de sa première erreur, car nous avons, dit-il ^

Une douceur hien méritoire, A supporter les maux d'autrui...

Pour un amant fier et jaloux, (Et tout homme Test à Textréme) N'est-ce pas une vérité.

Que voir mourir l'ohjct qu'on aime Vaut mieux que d'en être quitté.

Si vous doutez de mon système, Interrogez tous vos sultans.

1. Laharpe, Correêpondance littéraire, 1801, l. If, onnée 1776. a. Ibid., l. H, p. 129.

L'KXPLOSION D'UN AMBITIEUX Ifi

De CCS messieurs Paris abonde.

On ne voit qu'eux dans le grand monde.

Bien scélérats, bien séduisants,

Petits despotes de tendresse,

Un peu français par la faiblesse,

Mais bien turcs par les sentiments.

Voila l'auteur des Liaisons qui perce et qui ran'iasse déjà le fouet de la satire. Il tournait fort joliment le petit vers ironique, tendre ou badin, à la manière de Voltaire. Je regrette de ne pouvoir montrer qu'il excellait dans le conte grivois et dans la chanson k boire, tant aimés de nos pères. Mais sa musc légère répugnait à hausser le ton. Nous avons de lui une lipitre à la mort et des Avis aiLt Princes qui sont des modèles de platitude. Il ne réussit pas mieux dans le genre lyrique. Son imagination manquait d'envolée ^

Le 19 juillet 1777, on représentait, à la Comédie Italienne, Erncsline^ opéra-comique en trois actes, tiré d'un polit roman fort tendre et touchant de M*"* Riccoboni. ^ La reine, qui en aimait le sujet, soutenciit la pièce. La musique était de Saint-Georges et les paroles de Laclos. Saint-Georges était un jeune mulâtre, connu dans tout Paris pour ses nombreux

1. B. N. Ms. Fr. \2.^k^. La procea9ion\ Le» Désirs contrariés', KpUre à la mort. Cette dernière pièce fut publiée pnr VAlmanach des Muses en 1777. Les Avis aux Princes le furent en 1774.

2. M"** Riccoboni, née Loboras de Mézières (1713-1792), épousa en 1735 Antoine Riccoboni, acteur italien, dont le père dirigcaitù Paris la Conicdie Itolicnne. Elle obtint peu de succès & la scène et, plus molheureuse encore en ménage, demanda dos consolations aux lettres. Son succès comme romancier fut éclatant. Elle jouiiiait, en son temps, de la plus grande célébrité. Ernestine passait pour son clief-d'cruvrc. M"** Riccoboni a beaucoup do goût et de délicatesse, mois son style paraît à présent bien pûlo et ses livres ne sont plus guère lus.

talents; il(hnsail à ravir, passait pour un maître en équit'Uion et n'avait pas d'égal à rescrime, ce qui ne reuipâcliait pas ilo jouer fort bien du violon el de composer de la petite musique pour les concerts. La protection de la reine, la réputation tapageuse de Saint-Georges, tout annonçait une «première» à sensation. Marie-Antoinette, Madame et la Comtesse d'Artois s'y rendirent avec toute la cour. Hélas ! ce fut un succès, mais un succès de ridicule ; la salle siffla d'un bout h l'autre ; les vers furent jugés plus méchants encore que la musique. L'accident le plus comique fut celui d'un courrier qui arrivait pour faire le dénouement et criait, en claquant son fouet: ohé! ohé ! Tout le parterre en joie se mita crier ohé ! ohé ! La reine, en descendant l'escalier, criait aussi ohé ! et en montant en carrosse, elle dit à son cocher : « A Vcrsiiilles, ohé ! » Ernestine tomba pour ne plus se relever et le crieur Arlequin, en annonçant la pièce du lendemain « fit son lazzi d'ohé ! » ^

Qu'on aimerait à connaître les amours de l'auteur des Liaisons dangereuses !

C'est à Grenoble que Laclos passa les plus vives années de sa jeunesse; il s'attendrissait plus t^ird en y pensant. Dans tout le Corps royal de l'artillerie, Grenoble avait la réputation justifiée de la garnison où l'on s'amuse. « Cette ville est très coù- » teuse et très dangereuse pour le jeu et pour les » femmes », écrivait le sage Lepelletier -. Les officiers d'Italie déclaraient à la table de Moncey, de-

1 Bachaumoni. Grimm. Laharpe. — Laclos composa un autre opéru comique, la Matrone ^ dont je n'ai pu trouver trace. De ion propre oveu, la Matrone ne valait g^uère mieux qu'Ernestine. «Ce n'est pas, dit-il dam une lettre, que ces ouvrages soient bétes, mais je ne lei crois pas coupés pour le thédtre. »

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