Mémoire» At Bouille. LfiUre de M. du Chûlelei
Le 7 au matin, La Faycllc écrivit au duc d'Orléans pour lui demander un rendez-vous dans Tliôtel de M'"' de Coigny, rue Saini-Nicaise.
« Philippe le Rouge » était déjà lassé de Témeuie; le « prince tricolore » trouvait que la Révolution avait trop duré. Elle lui coi'itait beaucoup d'argent et dérangeait ses plaisirs. Sa haine pour la Reine était sinon éteinte du moins satisfaite ; il s'était rendu populaire, redoutable ; on devait le traiter comme une puissance. Maintenant il se repliait sur lui-même, sur ses intérêts, sur ses goûts. Une réconciliation honorable avec le roi Teût fort accommodé. C'est dans ces dispositions que le rencontra La Fayette. Elles peuvent seules expliquer qu'après une conversation que Mirabeau qualifia de « très impérieuse d'une part et très résignée de l'autre », il ait accepté, sans y réfléchir davantage, la mission qu'on lui proposait.
Le bruit se répandit dans la suite, que cette en^ trevue avait été orageuse et (|ue La Fayette menaça le duc d'un soufllet. Rien n'est plus faux. Le duc était timide et borné, mais il ne manquait pas de bravoure et ses manières, qui étaient celles des Bourbons, deuuMiraient hautaines jusque dans l'orgie. Il n'eut jamais permis qu'on lui manquât. La Fayette, qui n'avait rien dans le ton d'un démagogue, était adroit et savait dissimuler. Toutse passa comme entre gens de cour. « lis |)arurent dans lesmeiMeui's termes », dit naïvement M'"*^ EUiott. Le duc suivit sa pro[)re inclination. 11 avait trop peu de sens pour comprendre la portée de son acte et, en morale, disait Mirabeau, « il avait perdu le goût. »
La soir même il se ravisa. Ses amis lui ouvrirent les yeux; Biron, qui ne savait pas reculer, refusait énergiqucmcnl de l'accompagner. Le prince écrivit à La Fayette qu'il ne partirait pas. Un second
rendez-vous fut pris à Thôtel de Coigny pour le 12 octobre.
Iax Fayette lui fit cette fois promettre qu'il serait parti dans vingt-quatre heures et le conduisit luimâme au Roi pour lui annoncer son départ. Louis XVI, qu'on n'avait jusque-là prévenu de rien, fut dans le plus grand étonnement. Cet étonnement redoubla quand le duc d'Orléans l'assura « qu'il tâcherait de » découvrir à Londres les auteurs des troubles. — » Vous y êtes plus intéressé que tout autre, inter- » rompit La Fayette, car personne n'y est plus com- » promis que vous. »
Le même jour, Biron se rendit chez Mirabeau pour le m(^ttre au courant de ce qui se passait. Cette nouvelle prétention du loul-[)uissjint Li Fayette h; remplit de colère; il se déchu-a déterminé àremptVher. « M. d'Orléans, dit-il à Uiron, va quitter sans juge- » ment le poste que ses commettants lui ont confié ; » s'il obéit, je dénonce son départ et je m'y oppose; » s'il reste et s'il fait connaître la main invisible qui » l'éloigné, je dénonce l'autorité qui prend la place » de celle des lois; qu'il choisisse entre cette alter- » native ». 11 annonça qu'il prendrait la parole, le 14, à l'Assemblée.
Le duc d'Orléans apprit de Biron, dans la soirée du 12, les dispositions de Mirabeau. Il retomba dans ses irrésolutions, et, à la pointe du jour, écrivit & La Fayette pour reprendre une seconde fois sa parole. Le duc de Biron s'en fut de nouveau trouver Mirabeau. C'est à la suite de cette entrevue, que celuici écrivit au comte de la Mark, le billet suivant, qu'il faut dater du 13 :
» M. de Biron sort de chez moi ; il ne part pas » parce qu'il a de l'honneur. Je ne sais pas encore » s*il est bien sûr que les autres partiront. Le {pauvre
» prince est leurré, ou veut le paraître par Tespoir » de conclure la quadruple alliance. II est chargé » d'une lettre pour le roi d'Angleterre. Il n'y a pas » une preuve contre lui et, quand il y en aurait, il » n'y en a pas. Ceci devient trop impudent. Je vous » l'ai déjà dit, cher comte, je ne courberai jamais » la tète que sous le despotisme du génie. A demain » dans l'Assemblée Nationale, vaLe et me amaH »
Mirabeau ne s'en tint pas là. L'offensive était sa méthode. 11 prévint La Fayette de son projet de l'attaquer le lendemain. La situation devenait critique. Si Mirabeau parlait, il n'était pas certain qu'il entratn<\t l'Assemblée, dans laquelle le duc n'avait personnellement que fort peu de partisans. Mais, le débat ainsi posé et rendu public, celui-ci ne pouvait plus accepter de quitter Paris. La Fayette résolut donc d*agir promptement; la crainte de Mirabeau enhardit son àme indécise. Il joignit le duc, l'amena chez M. deMontmorin et le somma de tenir sa parole. « Mes ennemis prétendent, dit le prince, que » vous avez desprouves contre moi. — Ces(mt plutôt » les miens (jui le disent, reprit Lfi Fayette. Si j'étais » en état de produire contre vous des preuves, je » vous aurais déjà fait arrêter, et il lui déclara très » franchement qu'il en cherchait partout ^. » Le prince écrivit séance tenante au président de l'Assemblée pour demander ses passe-ports et consentit à partir la nuit même. En môme temps, il adressait à Louis XVI une lettre pleine de respect, pour le remercier de la conGance qu'il lui témoignait et de la justice qu'il rendait ainsi publiquement à son dévouement pour les intérêts de la couronne et de