Archives municipales de Boulognc-sur-Mer
consternation. Le 16 et le 17 octobre, fut criée dans les rues de Paris une Lettre à M. le duc (V Orléans y où l'on reconnaît le ton biblique et la bizarrerie franc-maçonnique de Fauchet. « Où est, » s'écriait ce nouveau Jéréniie, « le génie tutélaire qui veillait » à mes cotés?... Il m'abandonne celui en qui j'avais » niismeses|)éranc^s.(Ju'est-cedonc(|uise prépare?... » On vous accuse, parlez, l'Europe jugera... 11 faut » que comme une lumière effrayante, vous paraissiez » tout à coup au milieu de vos pAles détracteurs et » que vous éclairiez d'un jour redoutable les antres » de ténèbres, que recèlent leurs trames odieuses. La )> calomnie rouille tout ce qui brille parmi les » Iiommes. On n'enlève pas un père à ses enfants » sans qu'ils sachent pourquoi?... » La fuite du duc d'Orléans l'avaitsubitement transformé en accusé. On répétait ce mot de La Fayette que ses lettres de créance avaient été des lettres de grâce. Le 19, à TAssem blée, Mirabeau adressa de vifs éloges à Bailly et à La Fayette et brisa décidément avec le parti Orléanais.
Le 21 octobre, Peltierlit éclater toutes les rumeurs publiques, dans un pamphlet qui eut un énorme retentissement: le Domine salvuni fac regeni. 11 dénonçait le complot formé par le duc d'Orléans pour devenir lieutenant-général du royaume et par Mirabeau pour être ministre ou maire de Paris. L'ïclos, Lalouche, Shéé étaient les principaux instruments de la conjuration. Talleyrand aurait eu le sceau ou les finances. Biron eût remplacé La Fayette. « C'était dans une petite maison d'Essonnes, à sept » lieues de Paris, entre les magasins à poudre et les » moulins de Corbeil que l'infernal Laclos avait » établi sa manivelle générale; Agnès de Buffon s'y » rencontrait avec le duc. 11 fallaitfaire sortir le ducde
202 lE GÉNÉRAL CHODERLOS DE LACLOS
» son apathie, de son cpicurisniey tranchons le mot, de » sa jeanfoutrerie habituelle, mais rien n'était impos- » sible au séducteur de la Présidente de Tourvel. >» Intimider, chasser ou tuer le Roi, emprisonner Monsieur, puis le Dauphin, « ramener au Palais-Royal » les beaux jours de laFillonetdu cardinal Dubois», tels étaient, d'après Peltier, les projets de la faction. « Mais quand le peuple de Paris voit le Roi des » Tuileries, concluait Técri vain royaliste, au diable le » roi desllalles ! » Un soulHcl de La Fayette avait suffi h le mettre en fuite !
Ces accusations et Fétat de Topinion émurent singulièrement les amis du duc d'Orléans, déjà consternés par son départ. Le lendemain à TAssemblée, Sillery voulut apporter quelques explications sur le départ du prince ; il ne put se faire entendre. Le baron de Menou prit sa place. II représenta que le duc d'Orléans, député aux États généraux, ne pouvait accepter de mission particulière et demanda qu'il lui fut enjoint de reprendre son poste pour répondre aux accusations de ses ennemis. Liancourt et Biron se hâtèrent de combattre cette proposition maladroite. Ils afiirmèrent que le départ de leur ami était volontaire et sa mission des plus importantes. Après une protesUition indignée de Latouche contre les attaques qui le visaient personnellement, l'Assemblée décida qu'il n'y avait pas lieu de délibérer quant h présent.
L'ambassadeur de France à Londres, le marquis de La Luzerne^, avisé officiellement, tint d'abord la
1. Toutes lc« pièces de cette soi-disant mission à Londres du duc d'Orléans, suiri de Loclos, sont encore aux archives du ministère des Affaires Etrangères, dans la correspondonce générale de l'amhassudc do Londres. Les lettres du prince et les réitonses qu'j fil M. de Montmorin ont été publiées dans un recueil fort authenûquo
nouvelle secrète. 11 se rendit ensuite chez le duc de Leeds, ministre des Affaires étrangères, et lui fit part officiellement que le duc « entreprenait ce voyage » du consentement de Sa Majesté et qu'elle en connais- » sait et approuvait les motifs. » 11 parla de môme aux Français qui riiiterrogèrcnt. <c Je fus obligé, écrit-il, » d'entendre pendant plusieurs heures toutes lesabsur- » dites que leur imagination enfantaou que leurs amis » de Paris leur avaient mandées ». Enfin il envoya une . note aux journaux annonçant simplement Tarrivée du duc, après avoir pris congé du Roi et de la famille royale. Bientôt il apprit « la scène indécente qui » s'était |>assée à Boulogne. Je m'attends, écrit-il, » qu'aujourd'hui elle va exercer la plume de tous » les frelons d'Angleterre. »
Le marquis de La Luzerne était le neveu de Maleslierbes, le frère de l'évêque de Langres et du comte de la Luzerne, ministre de la Marine ; envoyé du roi près du Congrès américain pendant la dernière guerre, il avait ardemment travaillé à la cause de l'indépendance des États-Unis. Comme son prcîmier secrétaire Barthélémy, c'était un monarchiste constitutionnel, un monarchien, comme on disait. Il était l'ami et l'admirateur de Lafayette et croyait en Necker ; au demeurant religieusement fidèle h son roi. « Je serai, écrivit-il h Montniorin, dans tous »'les jours de ma vie, bien heureux etbien glorieux » lorsque je pourrai contribuer h faire réussir les
intitulé : Correspondance de Louis-Philippe^Joseph d'Orléan» avec Louis XVI, la Reine ^ Monlmorin, Liancourt, Biron^ ctc^ etc. publiée par L. C. R. Poris, Leroiige, 1800 et 1801. Les lettres du morquis de La Luscrtie, qui surveillait le prince et son secrétoire, sont inédites. Elles éloicnt toutes chifTrécs. On verra qu'elles abondent en révélations curieuses. Nous indiquons une fois pour toutes cette source importante.
» alTaires de Sa Majesté, el c'est avec un zèle bien » sincère et bien pur (|ue j'y emploierai tous mes » soins dans la circonstance présente. »
Le duc d'Orléans débarqua h Londres, le 21 octobre ; il fit une visite h l'ambassadeur de France et se rendit presque aussitôt aux courses de Newmarket, pour y retrouver son grand ami, \c prince de (jalles.
Le roi et la reine d'Angleterre lui accordèrent audience quelques jours après. M. de La Luzerne s'étjiit activement employé h empècber que Georges III ne conçut de l'bumeur « de ce que pour se débarrasser du duc on l'avait envoyé en Angleterre. » (Jeorges III se souvint ([u'il était père et reçut le prince comme un ami de son (ils, c'est-à-dire assez mal. « J'ai remis hier au roi d'Angleterre, écrit le duc » d'Orléans à iMontmorin, la lettre dont Sa Majesté » m'avait chargé pour lui. 11 m'a longtemps entre- » tenu du Roi etde la France. Il m'a témoigné en tout » les sentiments les plus pacifiques et particulière- » ment les dispositions les plus amicales pour la » personne du Hoi. » Le duc de Leeds, qui éUiit présent à l'entretien, confia à M. de La Luzerne quelques détails plus piquants. Le roi d'AngleU;rre s'était longuement étendu, « sur les malheurs de la France, sur la bonté et la modération de son roi » ; il fit voir clairement à son interlocuteur qu'il désapprouvait entièrement la conduite des gens qui, « étant nés pour être a plus attachés au roi que d'autres sujets, ont pu s'en » éloigner dans un moment où leur devoir aurait pu » lui être utile ». (leorgeslll parut surtout vivenumt touché lorstpi'il [)arla tles derniers événements de Versailles et déclara « qu'il avait admiré comme il » le devait, le sang-froid, la prudence et la fermeté » du Roi et de la .Reine. » Le duc d'Orléans feignit
de ne pas entendre. La Reine dissimula encore moins ses sentiments privés. « Cette princesse, qui dans sa » manière a bien un peu de hauteur a été choquée » de ce que M. le duc d'Orléans n'est venu à son » audience qu'une demi-heure plus tard qu'elle ne » l'avait fixée. » Le duc fut également reçu par Pitt et se déclara satisfait do sa franchise ; c'était qualifier avantageusement son silence. Cet accueil était de nature à plaire aux Tuileries. « Le roi, écrivit » Montmorin, a été très sensible aux sentiments » (|ue le roi d'Angleterre a manifestés h son égard » (huis raudience do Al. le duc d'Orléans. Sa Majes- » té désire que ces sentiments influent sur la poli- » tique du cabinet de Saint-James ». Il laissait assez entendre combien il se défiait de cette correction de façade.
Le duc d'Orléans avait loué dans Chappel street, n° 3, près Park-lane, une maison « dont était concierge un nommé Pappy ». II la meubla luxueusement et y installa M"'* de BuObn, la maîtresse légitime, qui présida la table et gouverna le salon. C'est là que les deux amants coulèrent des jours paisibles, loin des révolutions de France et de Brabant. C'était une union modèle. La lassitude du prince n'était pas moins sincère que les vingt ans de sa maîtresse. N'éUiit-ce pas pour elle aussi bien (|ue contre la Reine que Laclos avait proposé l'éUiblissement du divorce? M'°° de Bulîon attendait la fortune en aimant.
L'ambassadeur de France entoura d'espions ce nid d'amoureux. 11 employait à cette besogne plusieurs de ces agents secrets qui fourmillaient au xviii* siècle autour des ministères et des chancelleries. Le principal étiiit ce Théveneau de Morande, tour à tour maître chanteur, libelliste à gages et bas policier,
employé jadis par Beaumarchais, pour faire rendre gorge à (rEon, puis dans TalFaire Korinann, se vantant d'avoir chassé Casgliostro d*AngIcterre et, passé enfin fonctionnaire en espionnage, restant jusqu'au 10 août aux gages de la Cour. En 1784, il avait déjà publié un pamphlet grossier et violent contre le duc de Chartres ; n'ayant rien h en attendre, il fut fidèle contre lui. M. de La Luzerne parle encore d'un cerUiin Rarxeletli, « qui avait promis beaucoup plus (ju'il ne pouvait ». 11 propose d'employer Sainte-Foy, qui cherchait h se vendre et trouva plus tard la clientèle du comte d'Artois, s'étant vu refuser par Narhonne. « Son nom, » écrivait spirituellement Talleyrand h Biron, « est difficile à prononcer dans une » affaire de confiance. » Il est, disait I^ Luzerne, « bien taré, mais bien intelligent. Ce serait un des » meilleurs espions qu'il y ait au monde... Il est le » premier homme que je connaisse pour mener un » tripot. 11 en a donné des preuves du temps de » M*"* du Barry et je crois qu'il mènerait de même » M. le duc d'Orléans et M"* de Buflbn. » L'ambassadeur n'avait, comme de juste, qu'une médiocre confiance dans ces personnages, qui, du moins, se contentaient de peu : « Je crois, écrivait-il à Mont- » morin, que tous les mémoires remis h Morande et » à moi depuis six mois ne se montent pas h quatre » mille livres ; il serait, ce me semble, imprudent » de supprimer ces dépenses secrètes pendant tout » le temps (|ue durera l'Assemblée. »
L'i tAche des espions de l'ambass^ide était d'ailleurs malaisée, car le prince, par prudence ou |Nir goût, et plus encore par nécessité, ne voyait u peu près personne. Morande n'aperçut dans sa maison que son médecin, le docteur Seflert, qu'il croyait fort dangereux, malgré sa sottise.
« C'est un des plus lourds enragés qu'il soit; tout » ce qu'il tient de mauvais propos dans une journée » ne se peut imaginer. » Le duc d'Orléans ne fréquenta que le prince de Galles et le petit nombre de ses intimes. Malgré l'assaisonnement de la politique, ce n'était là qu'une association de plaisirs. Le futur Georges IV vivait avec M™® Fitz Herbert, qu'il flnit par épouser. 11 était couvert de dettes, et sans crédit, tout entier à la débauche, brouillé avec son père, n'ayant d'autre politique que l'opposition à la Cour et à Pitt, se faisant une vertu de son amitié pour l'illustre Fox, sans doute parce que le grand orateur avait les mœurs de Mirabeau, affichant pour la Révolution française et pour les parisiennes la môme sympathie que le duc d'Orléans rendait à la liberté anglaise et aux courses de chevaux. Ces communes aspirations formaient pour les deux princes et leurs maîtresses des bases suffisantes à une « entente cordiale. »
Le roi d*Ângletcrrc craignait pour son fils un compagnon si ressi^nblant ; il ne cessait de s'enquérir de lui près de M. de La Luzerne et l'embarrassait parfois, tant il dissimulait peu son mépris. L'aristocratie anglaise s'inspirait des sentiments de son roi. Quant aux ministres, jugeant le duc d'Orléans impossible à utiliser, du moins en personne, ils évitiient soigneusement de se compromettre avec lui. M. de La Luzerne note une nuance intéressante des sentiments de l'opinion à l'égard du prince français et qui marque les différences profondes de Tesprit public dans les deux peuples. <c Je ne puis vous dire combien l'arrivée de ce » prince a donné mauvaise opinion de sa personne » aux Anglais de toutes les classes et de tous les » ordres ; cela vous paraîtra d'autant plus simple
» que, dans ce pays-ei, le plus grand déshonneur » (|ue Ton eonroive est d'nl)nndonn(*r son parti. » On reproche peut-être moins à M. le duc d'Or- » léans d'avoir été infidèle au Roi, à qui, dans le » fait, il doit tout, que de Tavoir été à quelques » mauvais sujets, (|ui passaient pom* composer son » parti. »
Quant aux Français qui étaient à Londres, le duc d'Orléans ailecta de n'en rechercher aucun et ne reçut d'ailleurs qu'un très petit nombre de visites qu'il ne rendit pas ! « Presque élevé chez » M""* de Boufilers, écrit La Lu/erne, qui était dame » d'honneur au service de sa mère et qui vivait, » comme vous savez, îivec le prince de Conti, son » oncle, il allait très souventche/ (*lle à Paris, mais, » depuis son arrivée à Lonch-es, sans avoir aucun » sujet de mécoiitenfenuMit personnel, il n'a pas été » lavoir». L' « Idole du Temple » n'était pas la seule femme de la Cour que le duc connût à Londres. L'effroi des journées d'octohre y amenait chaque jour d'anciens familiers de Vers;iilles(ît du Palais-Royal. Iji femme de son meilleurami,laj(Mmeducliessedeltir<m, comparut* lointaine et très iiilimidét; du prince des roués, venait de passer le détroit en compagnie de M"** de Camhis, une des favorites de la reine. Un important personnage, le duc de Lu\emboui*g, qui avait présidé la noblesse avant la réunion des trois ordres, qu'il avait tout fait pour empêcher, attendait aussi les événements sur hïs bords de la Tamise. Après une jeuiu'sse désordonnée, il s'était vu un instant possession* d'une des plus hautes charges de l'Ktat, et c'est avec l'éclat du dépit qu'il avait fui Necker et l'Assemblée, tout en regrettant Paris. « Le mauvais succès des ennemis de la Révolution » a beaucoup refroidi M. de Luxembourg, écrivait
» La Luzerne, et je crois qu'il serait fort content » s'il croyait pouvoir retourner tranquillement ». Il se consolait près de Galonné, dont il était devenu l'inséparable, et parlait très haut et d'un ton fort noble du sacrifice fait à son maître, des droits de sa conscience et de l'erreur des peuples. Le comte deTilly TapplaudisSiiit. « Le duc de Luxembourg », dit-il dans ses Mémoires, « évitait sans aflcctalion » M. le duc d'Orléans qu'il méprisait. » Tilly « re^ » poussait le prince par le respect », mais il causait avec Laclos, « quoique plus dangereux, moins marquant ». Chez les premiers émigrés, la corruption des mœurs trouvait un abri d«:ns l'orthodoxie politique, tandis que pour un d'Orléans ou un Biron, l'ciudace des idées éUiil connue une défense. La vanité seule variait l'attitude. Nul n'était plus vaniteux ni plus corrompu que Tilly. Il étale, dans le récit de ses amours, une cruauté inconsciente, qui rend Valmont vraisemblable. Luxembourg et Tilly fréquenlaient (( mesurémenl » chez l'ambassadeur du Uoi, dont les idées conslilulionnelles les exaspéraient. Ces <c nobles de chevalerie » trouvaient M. de La Luzerne de petite maison et de train bourgeois. Sa « bassesse » et sa médiocrité l'avaient porté jusqu'à l'Ambassade de Londres, dont le poste de Ministre du Roi aux Etits-Unis n'était guère le chemin, et qui leur semblait « déchue de son ancienne splendeur ». Faute de mieux, ils portaient dans ce salon ministériel des airs de « supériorité toute féodale »,ct leur humeur maussade. « M. de Luxend)ourg mettait » son plaisir à désoler l'ambassadeur avec des » théories de despotisme, celui-ci se défendait avec » deux chambres et une balance de pouvoir. »
« Dans ce salon, arène de ces légères cscar- » mouches, jargonnaient quelques femmes frivoles
» coiiiino e(^ coiiibal. » CV;iail, nous apprend Tilly qui s'y onnuya fort, « la duchesse lUt I^aival, lùgiv. » comme une dispule, en colère de \ieillii*, irritée » de n'avoir jamais été jolie, quoiqu'elle se fut fait M traiter comme si elle Tavait été, c'éUiit M*"* d'Os- » sun, blonde sentimentiile qui soutenait une répu- » tjilion de sagesse, c'était une M'"« de St A..., pour » l'amour de laquelle M. de La Luzerne s'enlaidissait » encore. Une petite vicomtesse de La Luzerne ne res- » semblait point trop mal à un écureuil hérissé auquel » on a ravi ses noisettes. » Cette dernière était fille de Montmorin et devait mourir dans les prisons révolutionnaires, au\u([elles échappa seule de cette malheureuse famille sa sœur, Pauline de Reaumont, qui expira, « désespérée et ravie, » sous les lèvres de Chateaubriand. « Froid et réservé connue un premier » ministre, le premier secréUiire de l'ambassade se » livrait peu ou pas du tout et semblait être dans » le secret de ses futures destinées, qui ont manqué » lui coûter si cher. » Ainsi apparaissait Barthélémy, le futur négociateur des traités de Bâle, l'habile et sage continuateur sous la Convention des traditions de la diplomatie royale. Sa tenue, son mérite, la protection des Choiseul, par son oncle l'abbé, lui avait assuré une rapide carrière. Déju il recueillait les fruits de cet esprit de réserve et de conciliation que la Révolution devait mettre h une si rude épreuve : « C'était, déclare Tilly, la provi- » dence de la maison ».
Le duc d'Orléans ne se montra point dans les salons de l'Ambassade de France ; il n'avait ]ms grand goût pour les conversations politiques et l'union s'y fut faite contre lui. Peut-être même le ton de la déférence officielle eùt-il été parfois oublié des visiteurs. Mais, entre intrigants de l'ancien
régime, la rencontre devait se faire. M. de La Luzerne' apprit bientôt par ses espions que le duc d'Orléans recevait Galonné pendant la nuit.
Le jour, on professait hautement un vertueux mépris Tun pour Tautrc ; la nuit, on causait. Ces entrevues nocturnes durèrent presque tout le temps de la mission du duc. Morande avait délégué chez Galonné un de ses émissaires qui surveillait les entrées, en attendant qu'il pût prendre les papiers. Au mois de novembre, avait débarqué à Londres Duroveray, un des « faiseurs » genevois de Mirabeau ; il était porteur d'une lettre pour Galonné. Gclui-ci, qui, depuis longtemps, « affectait de parler mal de » Mirabeau et de son ami Téveque d'Autun », correspondait en sous-main avec eux. Duroveray eut aussi avec Galonné ses entrevues nocturnes. G'était la trêve générale de la nuit et l'union de toutes les frondes.
Le ministre de l'émigration ne songeait alors qu'à redevenir celui du roi. C'est contre Necker qu'il dirigeait tous ses plans. Il ne cessait de répandre le bruit de sa chute et faisait ainsi tomber le change sur la France h |)rès de 20 7© dans la Gité. Une motion de Barnave aux Jacobins contre les projets flnanciers du ministre redouble l'activité de ses entrevues nocturnes avec le duc d'Orléans. « On voit déjà M. de Galonné premier ministre », écrit La Luzerne le 19 mai'slTOO; « les aristocrates » ne se possèdent pas de joie ». « Les têtes de nos » aristocrates se montrent h proportion de nos mal- » heurs, écrit-il quelques jours après. Ils consen- » tiraient à mille banqueroutes pour que M. Necker » fut obligé de se retirer. Je n'ai jamais vu une » haine pareille. » Galonné et le duc d'Orléans ne s'inspiraient que du passé. Frondeui's, ils emprun-
taionlà la Fronde ses idées inconsisUinics et ses varialions d'allures. La fronde du Prince et la fronde des émigrés pensèrent sans doute conclure à Londres une utile alliance contre le ministre du Roi. Si Philippe-Egalité entra dans quelque complot à cette époque, on peut être assuré qu'il fut bien peu digne d'un futur conventionnel.
Les ducs de liiron et de Liancuurt étaient ses corrtispondants en titre et ses intermédiaires oflicicui près <le Monimorin. Une note sur l'état de la récolle en Ànglelerre fut adressée à Liancourt le 17 novembre. On voit aussi Talleyrand choisir l'entremise du duc pour présenter à Pitt son projet d'unification des poids et mesures. Le (iolonel Shée écrivait régulièrement au princ(^ (l'est par Shée et \n\v I^iclos, d'après rAmbassadeur, qu'on pouvait découvrir les intrigues secrètes. Laclos avait d'ailleurs conservé h Paris de nombreuses intelligences. M"^ Boulard, femme de chambre de la Reine, « et jouissant de quelque faveur auprès d'elle, » était son espionne et lui faisait passer des nouvelles. Trois membres de la Commune de Paris, Pitra, Paris et l'abbé Faucluît correspondaient avec lui par l'intermédiaire de ce Forth, (|ui était, en môme temps, à la solde de Pitt.
Par ces moyens, qui sans doute n'étaient pas les seuls, le duc d'Orléans se trouvait souvent mieux renseigné que l'Ambassadeur du Roi. 11 ne le i*ccevait jamais chez lui, mais il lui faisait souvent visite, pour l'interroger ou le pressentir. Un jour il déclara avoir la certitude que c'éUiit Mirabeau qui l'avait fait arrêter à Boulogne. « La guerre, écrit La » Luzerne, parait établie entre les alliés ». Rapportant le bruit de la retraite de Bailly, il s'écriait que « c'était un galant homme et que s'il était vrai qu'il
» se retirai, il en était d'autant plus fâché que ce » coquin de Mirabeau se mettrait sur les rangs pour » être maire de Paris et qu'il y avait une extrême » probabilité qu'il y réussirait. » Une autre fois, il apportait à l'improviste les dernières nouvelles de Paris ; Montmorin, nommé Gouverneur du Dauphin ot remplacé par Ségur ; Necker, par Talleyrand ; Saint-Pricst, par Tliouret ; l'archevêque de Bordeaux, par Servan ; La Tour du Pin, par Duportail ; Necker, atteint d'une maladie de foie si violente que le médecin Portai ^ui ordonnait le repos absolu. « Le Prince m'a paru très peiné de ces changements, » dont il ne doute pas, écrit L'i Luzerne à Mont- » morin, il m'a pa»'lé de vous et de M. Necker dans » des termes de la plus parfaite estime, et m'a dit » qu'il craignait bien que les plus grands malheurs )> pour le Roi et la nation ne fussent les suites de M ce changement. »
Il avait en somme une « grande frayeur et un » grand dégoût » de ce qui se passant de l'autre coté du détroit, et son principal souci, durant sa mission, semble avoir été ses affaires d'argent. Bien loin d'endammer son ardeur, la Révolution lui inspirait Tenvie de se ranger. Il pensait régler ses dettes criantes, réaliser ses biens et faire passer ses fonds en Angleterre. Les allées et venues continuelles de ses émissaires, Forlli, Smith, Clarke, Sliée ne semblent pas avoir eu d'autre but. Dès le mois de décembre 1789, il chercha à emprunter, soi-disant pour remboui*ser sa sœur, la duchesse de Bourbon. Jamar, un de ses financiers habituels, s'engageait a lui faire prêter cinq millions sur ses terres d'Avesnes. Théveneau de Morande fit aussitôt insérer dans les journaux anglais un avis indiquant que son dernier emprunt de trois millions
s'cUiit ciïectué à IS^od'inlérùl. « C'est dece inoniunl, » dit Talleyrand, que dale lu disparition de son » immense fortune, qui, rendue plus maniable, » laissa encore moins de traces que la galerie de » tableaux du Palais-Royal, aujourd'hui si dispersée. » Les fonds libres de M. le duc d'Orléans ont tous » passé en Angleterre par des voies détournées et » par des agents secrets qui, à la faveur de leur » obscurité, ont pu être infidèles et jouir de leur )> vol. Telle est l'opinion des hommes qui étaient » alors à la tête des aflaires ». C'est en Angleterre que le duc de Chartres, après la mort de son père, recueillit les débris de sa succession déjà bien diminuée au commencement de 1790. « Il vou- » drait bien envoyer de l'argent à Paris, écrit La » Luzerne le 19 mars, s'il trouvait à en emprunter » h Londres ; mais jusqu'ici, il n'a aucun crédit et » s'il se sert encore de ses moyens pécuniaires, ils » doivent être bien faibles ». Cette situation financière éclaire à la fois sur l'influence qu'eut le duc d'Orléans pendant les premiers mois de la Révolution et sur la diminution de cette influence après cette époque.
Soucis d'argent, soucis politiques ! A Paris, les libelles se déchaînaient sur le malheureux prince et La Fayette tramait les plus noirs complots. A Londres, les aristocrates faisaient circuler contre lui « de » malheureux paragraphes ». « Il vivait fort plate- » ment » dans la société anglaise où jadis il avait été si populaire. Le Prince d(; (lalles lui-méoie, l'abandonnait et, pour faire payer ses dettes par le Parlement, recherchait les faveurs de Pitt. La duchesse d'Orléans confiait à Gouverneur Morris que le trésorier de son mari ne lui payait plus sa pension mensuelle et qu'elle songeait à se séparer.
Importune, lassé, dégoûto de la diplomatie comme de la politique, maudissant la Révolution, l'ancienne idole des Parisiens se réfugia bientôt dans Tamour jeune et sincère de M'"* de Buffon. Le « Père du peuple » ferma sa porte et ne rêva plus qu'au bonheur tranquille d'une condition privée, projetant de vivre avec sa maîtresse comme son cousin Louis XVI eût certes désiré de vivre avec sa femme, (c II voit rarement les ministres et ne songe plus à » sa mission », écrit La Luzerne, dès le 15 janvier 1790 ; « sa maîtresse, M"' de Buffon, le club, où il » passe sa vie, le consolent de tous les chagrins » qu'il a éprouvés de l'autre côté de la mer ». Sa vie s'écoulait ainsi, assez doucement, dans l'indiflcrence et l'abandon. « Il cherchait par tous les moyens » possibles à s'étourdir sur son sort présent et à » venir ». Bientôt il s'absenta de Londres avec M"' de Buflbn pour suivre dans toute l'Angleterre les courses do chevaux. Il aiïcctait le plus complet mépris des convenances près d'une cour plus grave et moins indulgente que celle de France. Un jour il parut h une revue sans y être invité ; le Roi fort choqué ne lui adressa pas la parole. Un instant après, il quitta les généraux du cortège pour monter dans un petit cabriolet, avec M™° de Buflbn. w Sa » Majesté Britannique et tout ce qu'il y a de » considérable en Angleterre ont passé dix fois » devant lui, ce qui lui a paru la chose la » plus simple ». La Marck assure qu'il proposa à M"*® de Buflbn de partir avec lui pour l'Amérique, mais qu'elle refusa pour lui éviter des regrets. Peu à peu il glissa dans l'intempérance et la débauche. M Le vin, les chevaux, le jeu, les filles » et M""^ de Buffon paraissent occuper uniquement » le Prince » écrit La Luzerne, au mois de mai, et
trois semaines avant son départ : « Les (i[ens qui » vivent beaucoup avec lui m'assurent qu'il est ivre » tous les soirs ; ({u'il boit une telle quantité de vin » que l'on croit qu'il finira par devenir liydmpique : » si ce malheur arrive il faudra bien se consoler ». La faveur de Laclos se ressentait du découragement de son gros prince. Cet homme noir commençait de lui apparaître comme l'artisan redoutable et ténébreux de ses malheurs. L'écho de ces sentiments se retrouve dans deux curieux libelles *, que des écrivains légitimistes, après 1830, ont aflecté de citer comme des pièces authentiques. « Pour ({ue la subti » bilité de votre es])rit, » écrit le duc h I^aclos, qu'on suppose h Paris et qui sims doute s'y rendit quelquefois, « si notre opération ne réussit pas, ne » puisse pas m'embarrasser dans mille sophismes, » Agnès a exigé que je \ous écrivisse.» Le malheureux amant d'Agnès de Buifon laisse alors éclater toute l'amertume de ses regrets : « C'est vous seul, » s'écrie-t-il, qui m'avez rendu ambitieux... C'est » vous qui m'empéchAles d'aller me jeter aux pieds » du roi lors(iue les Allemands environnaient Ver- » siiilles. Ce sont vos artifices et la rigide métaphy- » sique de l'abbé Siéyès, (|ui m'ont perdu. Ah ! » Laclos ! que le roman patrioti([ue que vous m'avez » fait faire peut bien s'appeler à plus juste titre, les » Liaisons dangereuses que celui où vous avez » peint Yalmont et Merteuil... En vérité j'étais né » pour le vice plutôt que pour le crime. Cette » charge de grand maître de l'artillerie que voli*e » ambition convoite avec tant d'ardeur a été votre
1. Im faction d'Orléans mieux dévoilée. Lettre de M, le duc d'Or» léanê à M, de Laclos. (I^ndrcê, le ÎO mai ilOO) et Réponêe de M, de Lacloê à M. le duc d'Orléanê B. N. Lb'* 3402 et Lb'* 3575.
» unique but et non le soin de ma grandeur et » Tainour de ma personne. J'ai été votre dupe. Je » suis tenté quelquefois de ramasser mes trésors et, » pour tout expier, de me jeter dans le parti du » Uoi. Mais les cours sont s;ms reconnaissance et je » donnerais à cerUiines gens le pouvoir do me faire
» décapiter. Mon embarras est aflreux Vous
» m'avez placé dans une situation où il faut que je » joue mon reste. Mais je crains bien que Topinion » ne soit plus pour moi. La Fayette m'a dévoilé. On » m'aime, on m'attend, me dites-vous sans cesse. » Avec un peu d'esprit puis-je vous croire !... Ah ! » Laclos, Laclos, que je suis malheureux de vous » avoir connu ! »
Le Prince se répand encore en plaintes sur sa maltresse elle-même, dont l'ambition est « effroyable » et qui veut jouer les « Montespan ». « Cette femme » est un diable ; elle m'aiguillonne sans cesse et, à » l'entendre, je devrais être roi depuis longtemps ». Rapportimt le bruit des assiduités du vicomte de Ségur près do la duchesse d'Orléans, « Agnès, dit-il, » me fait là-dessus de bonnes épigrammes ; l'autre » jour, en revenant de la chasse, elle m'appela son » cher Actéon ». Il maudit les femmes. « En vérité, conclut-il, » le feu roi de Prusse était bien heureux » de s'en passer ». Le duc finit sa lettre, en faisant le bilan des espérances qu'on lui prête et en adressant un suprême appel à Laclos : <( Georges * n'est » pas loin d'avoir des rechutes ; s'il tombe tout à » fait vous savez ce que Fox et Galles m'ont promis. » J'ai un homme auprès des Savoyards qui me rend » compte de tout. Ils enragent. Le beau-frère ^ a