Aulard, II. p
» On y reconnaîtra enfin que la Révolution n'était » pas inoins nécessaire pour le rétablissement des » mœurs que pour celui de la liberté... Placé chez » un peuple libre, où les honneurs eussent été le prix « de l'cslinie et Testime celui des talents et des ver- » lus, Richelieu eût été toute sa vie ce qu'il fut à » Gcncs, ce (ju'il fut à Mahon... » On voit donc que Tauleur des Liaisons dangereuses avait déjà les sentiments de futur Jacobin, quand il flétrissait en amour les crimes que la vanité des salons glorifiait à régal (( des talents et des vertus. »
Par la parole et par la plume, Laclos rendit de grands services à la cause jacobine. Le Journal des Amis de la Constitution fut entre ses mains un puissant instrument de propagande. Il contribua au développement et à l'activité des sociétés de province et les rattacha fortement à la « Société mère. » Les demandes d'affiliation ne cessaient d'affluer. Une liste officielle du 7 mars 1791 contient 227 noms de connnunes, (|ui com|)renncnt toutes les grandes villes de France. La Société de Paris n'accordait l'affiliation (|u'à une seule société par commune. Une liste du 1" mai 1791 contient 118 noms nouveaux. Du l'^'^ mai au 19 juin il y eut encore 61 affiliations. Dans la plus petite commune, le moindre jacobin, en lisant le journal de la Société mère, y retrouvait, venus de tous les pointsde France, Técho de ses pro- ])res passions, prenait conscience de sa force, s'exaltait dans son ardeur, dans ses espoirs et sentait nettement qu'il faisait partie du bloc, qui grossissait et s'ins- UiUait dans la nation. Le journal de Laclos profitait naturellement de ce mouvement. L'abondance des matières était telle qu'il s'imprimait presque entièrement en caractères minuscules. Le 5 février, la société de Tours se plaint que le journal de M. Cho-
(Icrlos soit « Irop resserré, trop siiccincl el ne piiissi; » suffire à des patriotes inipalienls de s*iiistriiire el » d\'ipprendre les moindres événenients d'une révo- » lutionsi belle et si contrariée ». « M. Choderlos, » écrivent les Jacobins de Carcassonne, « nous prive » du plaisir de voir nos lettres dans son journal. »
Le 8 mars, I^aclos envoie une circulaire à toutes les sociétés affiliées et leur propose de s'abonner u un supplément de son journal, moyennant 24 livi*es par an. Chaque société pourra y faire imprimer ses communications, en entier ou par extrait, et toutes les recevront avec le journal. Laclos n'attendait que cent adhésions pour commencer ^
Mais le journal des Jacobins, rédi^^é par I^clos, et leni*s déliais même, bien (|u'ils ne fuss(^nt \m\s encore |)ublics, ne donneraient ({u'une idée fort incomplète de leur activité. Elle était surtout secrète. Dans une note de son numéro 6, Liclos fait savoir aux sociétés affiliées que seul le bureau de la Société a (|ualité pour recevoir leui^ communications et (pi'au surplus il ne peut rendre compte de la correspondance « ({u'autint qu'elle a été communiquée h TAssemldée ftar le bureau ». Une partie de la correspondance reçue restait donc entre les mains du bureau. D'autre part le prospectus annonçait qu'il ne serait répondu h aucune lettre ; c'était dire (pie la Société de Paris jetait d'avance le voile sur ses propres conununications^. Il semble que tous les papiers du célèbre club aient été recherchés et briV
1. On no Hnit si ce projet fut mis ù exécution. Le 1*' juin parut U Journal licê débatê de la Société des Ainiê de la CoMêiitmïiom, qui donne lo procès-verbal de chaque séance, et auquel Lacloe B*a tn aucune part.
2. Cf. Aulnrd U, p. 07» radresse imprimée aux Société» afliliétt « jtour reprendre la correspondance interrompue ».
les par ordre de Napoléon. Toutefois on retrouve dans les archives de nombreuses communes des lettres émanant de la Société de Paris et signées par deu\ membres du Comité de correspondance. Sur un grand nombre d'entre elles figure, de novembre 1790 à juillet 1701, la signature de Liclos. Après son dépari de la Société, on prit des mesures pour réorganiser « le bureau de correspondance » ; faut-il en conclure, comme dit Taine, que Laclos ait été pendant cette période « le chef de la correspondance,... » le directeur occulte, effectif et permanent de toutes » les manœuvres»*? On peut assurer tout au moins (|u'il oxeri-a la plus grande influence sur les commencements de « la conquête jacobine » et qu'il fut, par son énergique et intelligente activité, un des premiers à lui donner le branle.
L'opinion ne s'y trompait pas. Sa fuite à Londres avec le duc d'Orléans avait signalé à l'attention publique et voué h la haine des royalistes le mystérieux auteur des Liaisons dangereuses. Depuis on le voyail imprimer au grand jour et sous son nom le Journal des Amis de la Constitution ; il paraissait fréquemment à la tribune du club ; on savait son influence considérable dans les conseils. Cette figure sombre el froide en imposait à tous 2. On lui prêtait, non sans raison, de subtils desseins. « Je lui » crois, écrivail ce grand fou de Desmoulins, une » profondeur de politique dont je ne me pique pas, »> el relie seconde raison, connue dit Target, reculée » dans le fond de la méditation et de l'expérience
1 Toiiic, Révolution ^ H, p. 'i3.
2. SliuU écrivail, dès le 27 octobre 17fM): « Le pnrti d'Orlcnns no » ne mot pa<t en nvniit, mais tous les troubles ont commencé depuis » le retour du prince, qui n pour conseiller M. de Laclos, un des » pius griifidn vt plus capable» f/ui existent, n
» et qui éclaire la retraite du sage à qui il est donné » de {gouverner des empires*'^. L*autorité qu*il s'était acquise, la mauvaise réputation dont il jouissait, le prince dont il était le serviteur en titre, qui le logeait dans son palais, certes il n'en fallait pas tant pour qu'il devint le point de mire des attaques du [)arti adverse. h'Ami du lioi, les Actes des Apô- 1res, le Journal de la Cour cl de la Ville, VA/fOcalypse, le Journal de Sulcau, les Sabbats Jacobins, la Jacobinière, le Lendemain le c(hivraient d'injures. D'innombrables libelles, payés par la Cour et rédigés dans les officines de Lafayette et de Montmorin, s'acharnaient après lui. Ce grand homme « au teint basané, à la figure basse, au » regard Irailn; et bas » éLiil courannuent désigné connue « rauleur de tous les |)lans d^attaque des » trou|»es légères de la Hévolution ». Il voulait remplacer l^ifayette par Santerre et Bailly par Pétion. On le fait habiter rue des Incendiaires, chez M"'* Calomnie, sa sœur. C'est lui qui a « mangé » le canir de Foulon. » Ma(|..., assassin, p{u*jui*c étaient les épithètes habituelles dont on ornait son nom, à moins qu'on ne l'appelât « le candide I^clos », en le priant de « consacrer ses veilles à la régénéra- » tion des mœurs », ou en l'invitant « a faire un » choix de lectures pour le Dauphin. » L'enfer, pour se venger des humains, avait jeté sur la terre un pareil monstre. On lui refusait le nom d*homme et on souhaitait de le voir pendre au gibet ou expirer sur la roue. (jors«is, Carra, Desmoulins, Marut, Fréron, Fabre d'Eglantine, éUiient désignés pour ses journalistes à gages; Danton, Rotondo, Saint-lluruge et un certain Malga, « volontaire du bat^iillon de Théa-