Cf. Goeber, op. cit., jl
2. Cf. Grundriss f//r Geschichte der proven:^. Littérature p. 144.
lO PREFACE.
en avons faites & qui ne prétendent qu a être exactes. Mais, de plus, en l'absence d'une syntaxe & d*un lexique de la langue des troubadours, plus complets que les travaux de Diez & de Raynouard, c'est un devoir pour tout éditeur de relever toutes les particularités de syntaxe ou de vocabulaire du texte qu'il publie Se, par là, de préparer des matériaux que d'autres, plus tard, sauront utiliser. C'est le but que nous nous sommes proposé en faisant suivre notre texte d'un Glossaire^ que nous avons cherché à faire complet & précis.
En terminant, je crois devoir remercier M. le Doyen Se MM. les Professeurs de la Faculté des Lettres de Toulouse qui, sur la recommandation de M. Thomas, ont bien voulu accueillir ce travail & en autoriser la publication dans la Bibliothèque méridionale. En particulier, j'exprime toute ma reconnaissance à M. A. Jeanroy qui, très obligeamment, s'est chargé d'en surveiller l'impression 8c a bien voulu en revoir les épreuves.
Parts, i5 mars 1898.
CECI n'est pas la première notice consacrée à Guilhem Montanhagol. Tous les historiens de la poésie provençale le mentionnent, & nous disent de sa vie & de son œuVre ce qu'eux-mêmes ont pu en apprendre'. Malheureusement, les éléments d'une biographie précise leur font presque entièrement défaut, & de l'œuvre même, ils ne connaissent qu'une très faible partie. Aussi, se bornent-ils pour la plupart à analyser les quelques pièces qu'ils ont lues & à répéter, sans critique, les renseignements, insignifiants ou faux, du biographe provençal & les eireurs conscientes, voulues, du fameux Jehan de
I. Bastero, Cnisca provençale f p. 87 ; — Crcscimbcni, Istoria délia volgar poesiaj p. kjd; — l'apon, Voyaf^e littéraire de Provence j If, p. 21 3, & lll, p. 44*3; — Milloi, Hist. littér. des troubadours, III, p. 92; — Raynouard , Choix, V, p. 202; — Uist. littér. de la France y XIX, p. 486; — Dicz, Leben und Werke dcr Trobadors, 2'* aufl., p. 4Ô4;— Balagucr, Hist. pol. y literaria de los trovadores, IV, p. 248.
Nostre Dame^ le très indigne historien des poètes provençaux.
Nous avons, en effet, pour Montanhagol comme pour beaucoup dautres troubadours une vie anonyme, écrite en provençal. Elle est contenue dans la partie du manuscrit 28 14 de la Riccardiana (a), que Ton s'accorde à considérer comme une copie du recueil formé au treizième siècle par Bernart Amoros'.
a Guilhem de Montanghaguout, dit-elle, fut un chevalier de Provence. 11 fut bon troubadour, grand ami des dames, aima dame Jausserande du château de Lunel, Se fît pour elle beaucoup de belles chansons. »
Que lauleur en soit Bernart Amoros ou tout autre, celui qui l'écrivit connaissait sans doute bien mal l'œuvre du poète^ car il ne fait allusion qu'à ses poésies amoureuses, sans mentionner les pièces politiques, morales, sociales, les sirventes^ plus nombreux Se au moins aussi importants que les chansons de Montanhagol. Celles-ci même, il les suppose plus qu'il ne les connaît. Il ignore à coup sûr celles^ où le poète loue les nobles dames qui furent Esclarmonde, Guise 8c Algaye, sans cela dirait-il, comme il feint de le croire, que Montanhagol consacra tous ses soins à chanter Jausserande de LiUnel? En fait, la seule pièce qu'il semble connaître est cette première chanson : A Lunel lut-^^ (yc.y où il est bien question de Jausserande de Lunel, sans toutefois
!. Cf. Bartsch, in Jahrbuch f. nnn. u, cu}^l. Littéral. y XI, p. 19. 2. et. les pièces V, VI, VII, VIII, IX & XI.
ÉTUDE SUR GUILHEM MONTANHAGOL. l3
que I éloge qu'on y fait d'elle apparaisse vraiment comme Thommage d'un amant chantant celle qu'il aime. On dirait que la vie provençale a jeté écrite, d'après cette seule pièce, par un scribe désireux de suivre l'usage &c qui voulut accompagner d'un semblant de biographie l'unique chanson de Montanhagol contenue dans le chansonnier qu'il composa. Il supposa que le poète avait écrit d autres vers, ce qui était vraisemblable; qu'il fut gran amador, ce dont il ne savait rien, Se qu'il ne composa que des chan-^os dédiées toutes à la même Jausserande, ce qui était une double erreur. Il lui attribua comme pays d'origine la Provence, ce qui, malgré le vague du renseignement, se trouve être faux; enfin, il l'appela Guilhem de Montanghaguout , ce qui ne fut jamais son nom.
Nostradamus connut', sans doute, cette biographie, car nous la retrouvons tout entière au milieu des imaginations dont il orne la vie de notre poète'. Lui aussi nous dit qu'il fut amoureux de Jausserande du Lunel, 6c il ne fait que transcrire le biographe provençal quand il ajoute : â la louange de laquelle il jèist maintes bonnes chansons. Plus loin, il invoque l'autorité imaginaire du moine de Montmajour pour assurer que ce poète entre les damoyselles estoit grandement desbordé en toutes ses actions. Et c'est bien uniquement pour servir
I. Cf. Bartsch, in Jahrbuch f. rom. und. eng. Littéral., t. XIII, p. 35, & P. Mcyer, Les derniers troubadours de la Provence, p. aof).
*2. Nous publions en appendice la biographie de Jehan de Nostre Dame. Ci. Appendice, 111.
de commentaire à ce que le biographe disait du goût de Montanhagol pour les dames, puisque cela vient contredire Téloge que Nostradamus taisait plus haut de ce bon poète excellent en savoir &• honesteté , exemplère de vrai censeur^ en toute sa vie bénin f/ modeste. Aussi bien sagit-il en réalité de deux personnages, Tun poète dont il reproduit, en lamplifiant, la biographie, l'autre grand seigneur qu'il pare de toutes les vertus Se auquel il attribue par surcroît la gloire littéraire du premier! C'est quen effet, d'après le titre même de son livre, il se préoccupe moins de raconter Thistoire des poètes provençaux que de montrer Vancienneté de plusieurs nobles maisons tant de Provence^ Languedoc^ France^ que d*ltalie &» d'ailleurs } & en particulier il sagit moins pour lui de nous faire connaître Guilliem Montanhagol que de glorifier une des grandes familles de Provence, celle des d'Agoult, seigneurs de Sault. Il lui suffit d'un rapport assez lointain dans la forme des noms pour transformer Guilhem Montanhagol en Guilhem d'Agoult, & attribuer à l'antique maison, déjà vantée pour son illustration, ses offices 8c ses possessions, la gloire d'avoir produit un bon poète en rithme provençale. Il y avait eu, en effet, un Guilhem d'Agoult', mais Nostradamus ne le connaissait sans doute pas plus
I. Sur Guilhem d'Agoult & sur la famille d'Agoult en général, cf. Ccsar de Nostradamus, Hist. & chronique de Provence, Lyon, 1624, p. 134; Guy Al lard, Histoire généalogique des famiUes de Bonne..., d'Agoult, &c., Grenoble, 1572, pp. 74 & 89; De May nier, Hist. de la principale noblesse de Provence, Aix, 17 19, p. 19.
ÉTUDE SUR GUILHEM MONTANHAGOL. l5
que nous. II lui compose cependant une l)iographie aux dépens de Montanhagol, fait de lui lamant de Jausserande Se, en même temps, invente pour lamîe du grand seigneur une généalogie aussi illustre que fantaisiste. Il crée pour lui le litre de premier 6» principal gentilhomme de la maison du roi d'Aragon^ le pare de toutes les qualités physiques, de toutes les vertus, fait de lui un poète moral &, s'efforçant de grandir l'importance de son œuvre, transforme un des sirventes de Montanhagol en un traité didactique sur la maniera d\imar dal temps passât. Il est vrai que le véritable Guilhem d*Agoulta vécu dans ia seconde moitié du douzième siècle, au temps de lempereur Frédéric I«% 6c Nostradamus est obligé de reconnaître qu'il est mort environ Tan 1181. Il est vrai encore que, dans les poésies dont on lui fait honneur, plus d'une allusion paraît leur attribuer une date bien postérieure. Mais Nostradamus se tire aisément d'embarras : les allusions que fait le poète à un empereur Frédéric ne peuvent s'appliquer qu'à l'empereur Frédéric I*'; s'il est question, ici ou là, d'un roi d'Aragon, ce ne peut être que cVIldephons premier du nom , prince de Provence 6» comte de Barcellone^ qui vécut au même temps que Guilhem d'Agoult. Pour le surplus, Nostradamus feint d'ignorer tout ce qui pourrait renverser sa chronologie. Et ainsi, quoiqu'il connaisse de notre poète plus de pièces que le biographe provençal ', sa vie est de
I. Les allusions contenues dans sa biographie supposent qu'il connaît les pièces I, V, VI, IX, X.
l6 INTRODUCTION.
parti pris plus erronée, plus fantaisiste. Nous laurions moins longuement examinée si certains n'avaient pas refusé de reconnaître sous son nom d'emprunt le véritable Montanhagol ', si d'autres, par contre, n'avaient pas cru à l'existence de deux poètes^ 6c si, peu ou prou, tous les historiens de la littérature provençale n'avaient pas accueilli comme de l'histoire véridique ces inventions de Nostradamus. Diez seul a su de parti pris écarter cette tradition de légendes mensongères; en l'absence de tout document direct, il a étudié l'œuvre du poète, relevé toutes les allusions à des faits ou à des personnages historiques, afin d'établir une base solide pour sa biographie & de fixer avec son origine le temps où il vécut. Malheureusement, à lui non plus l'état de publication des textes ne permit pas de connaître toutes les poésies de Montanhagol, 8c il fut réduit à pressentir la vérité plutôt qu'à l'établir. Mais il a indiqué la méthode à suivre, 6c cette notice sur le poète, placée en tête du premier recueil complet de ses poésies, sera presque uniquement une étude de son œuvre; plus favorisés que Diez, peutêtre pourrons-nous aller plus loin dans la voie qu'il a tracée Se, replaçant plus exactement l'homme 8c l'œuvre dans leur milieu, mieux apprécier la valeur de l'un Se de l'autre.
1. Chasteuil-Gallaup» trompé par le nom de d'Agoulc, dit que Nostradamus ne parle pas de notre poète. Cf. Chabaneau, in Reloue des langues rom., XXVIII, p. 72.
2. En outre de la notice surGuilhcin Moiitanhagoi, VHistoire littéraire de la France, t. XiV, p. 209, en consacre une à Guilhem d'Agoult, poêle provençal.