‹ Le troubadour Guilhem MontanhagolChapitre 44 sur 84 · XIV · texte numérisé non relu

XIV

soit, ce qui nous paraît préférable, le comte de Toulouse, qui, lui aussi, avait prétendu à la main de Béatrix & qui s'était vu préférer Charles d'Anjou. Aimeric de Péguilhun reproche de même aux Provençaux leur manque de loyauté 8c leur oubli des engagements de Raymond-Bérenger vis-à«vis de Raymond VII :

e cel per cui pof^rats esser eslort noo trob en ros lialtat ne (ianza.

(Ab marrimens angoissas.)

lOO POÉSIES DE GUILHEM MONTANHAGOL.

i3. avara ne signifie pas ici seulement cupide, mais mauvaise^ }a^ loustf arbitraire ^ tous termes qui concordent avec ce que nous savons par ailleurs du caractère de Charles d'Anjou. Sur ce sens du mot, cf* E. Levy, Prov, Suppl, Woerterhuch^ I, 109. -^ Aimertc de Pégui- Ihan dit avec un mépris pareil :

Oiraaifl viuran proensals a dolor Car de valen seahor tomon eo sire.

{Ibid.)

14. La Provence se déshonore, &, ajoute Aimeric de Péguilhan, se voue au malheur :

Ait prcMïnsals, era'n grieu descoaort

Elz remangut et en cal deaonransa.

Perdutz aveu soiatz, joi e déport

E 8r<>ug, e ris, honor et alegranza,

Kt etz veogut en ma de ccl de Franza :

Meils vos vengra que fossetz dcl tôt mort.

{Ibid.)

1:). yolria agues. Sur l'omission de la conjonction ^ue entre deux propositions unies par le fait que le verbe de la seconde est au subjonctif, cf. Diez, Grammaire, trad. franc., III, 3i3.

16. le rets. •— Jacques P'', roi d'Aragon, dont le poète avait blâmé l'abstention dans Tafiaire'de 1242 (cf. III, 33) & dont le secours lui paraissait nécessaire pour triompher des Français.

17. qu'el yens e pren e pesseia, — Les guerres contre les Sarrasins étant finies depuis la pacification complète de Valence (1244), il faut considérer ces présents comme des présents d'habitude : « lui qui d'ordinaire bat, taille en pièces les Sarrasins. »

18. eui = à l'égard de qui, contre qui. Cette construction de aver guirensa avec le datif sans préposition est assez curieuse. Nous trouvons garimen, qui est synonyme de ^uirensa^ construit avec contra^ mais non avec le datif seul. (Cf. Raynouard, Lex. rom,^ III, 43o.) Mais il y a d'autres exemples d'idées verbales rendues par une périphrase d'un verbe & d'un substantif qui prennent le datif de la personne. Et de même que l'on dit aver enveia, tort ad aleun, c'est-à-dire à l'égard de quelqu'un, on a pu dire aver guirensa ad alcu, avoir une protection, un secours vis-à-vis de quelqu'un, contre quelqu'un. Cf. Diez, Grammaire, trad. franc., III, 124. — Le présent est encore ici comme au vers précédent un précédent d'habitude. Le poète fait allusion aux insuccès répétés des Français dans leurs croisades, auxquels s'était ajouté en dernier lieu l'échec de l'expédition de Thibaut d« Navarre & d'un grand nombre de seigneurs français (1 239-1240).

19. yens ara, — Il faut entendre venser non au sens de yainere^ mais dans celui de être yietorieuM, « Jacques est maintenant victorieux

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des Sarrasins », puisque depuis 1244 il règne sur le royaume de Valence complètement pacifié.

20. fui ien o guara, — Sur cet emploi de fui = latin si ^uis, cf. I, 16, & la note.

21. Quels vencttt^. — Ceci est, comme le vers 19, une allusion non à un échec actuel des Français, mais â leurs insuccès passés. C'est donc à tort que Tourtoulon {Jacme I le Conquérant, II, 114) a cru qu'il s'agissait là du désastre subi par les Français à la Mansourah en avril I 25o. Mais ce qui rend sa supposition impossible, ainsi que l'a déjà remarqué de Lollis (SorJello d't GoîtOy p. ^4, note 1), c'est que la pièce ne peut être postérieure à 1249 puisque le poète s'y adresse à Raymond VII qui meurt le 27 septembre 1249.

22. Le poète veut jouer sur les mots reys & desreya, mais le rapport est purement formel. Ils n'ont, pour le sens, rien de commun. Raynouard (Z.rx. Rom.^ V, $4) donne pour desreyar différentes significations : tourner^ dévier, dérégler^ déborder, sortir du rang. C'est évidemment ce dernier sens qui se rapproche le plus de l'emploi qui est fait ici du mot : sortir de la position qu'il occupe, sortir de son royaume, 8c par suite : attaquer. C'est un développement du sens qui est tout naturel & qui est attesté pour le substantif verbal desrci. (Cf. Levy, Froven^, Supplem. Woerterbuck^ II, p. 166). Au surplus, le poète ne fait ici que reprendre l'idée exprimée au vers 1 5.

2 3. D'Arago, — Sur cette façon de séparer Us compléments du nom qu'ils déterminent, cf. IV, ^6, & la note.

24. Le comte de Toulouse, lui aussi, a tort s'il n'attaque pas. — Malgré le piteux échec de la coalition de 1242, le poète excite encore Raymond m s'allier au roi d'Aragon & à reprendre les armes. Son appel resta, du reste, vain : Raymond mpurut sans avoir rouvert les hostilités, &, en juillet i258, Jacques renonça à tous ses droits sur la Provence, c'est-à-dire à toute intervention dans les afiàires de la France méridionale.

25. revinensa, — Ray noua rd (^Lex. Rom.^ V, 496) ne cite que cet exemple de l'emploi du mot & le traduit assez mal par retour. Le sens s'éclaire pourtant par les exemples qu'il donne du synonyme « revenimen » & par le rapprochement avec le verbe revenir. Ce verbe signifie, en effet, parfois être florissant ^ prospérer, guérir. Revinensa peut donc, tout naturellement, signifier moyen de réussir, de prospérer, Bu, d'une façon générale, salut,

29. ^ue = car, explique ce qu'il y a de regrets & de découragement dans l'exclamation a.

3o. Sur le pléonasme du possessif, fréquent en ancien proTençal, cf. Diez, Grammaire, trad. franc., III, 6d, & Tobler, Fermischte Bei^ traege^ pp. 78-80.

33. prendre signifie ici non pas « prendre », mais « accepter, rece> ▼oir i>. Montanhagol emploie une autre fois (X, 69) le mot avec ce même sens. Cf. d'autres exemples de ce sens cités par de LoUis, Sordello di Gotto^ 263.

34. Raynouard, au mot esclairar (Lex. Rom,, II, 404), ne cite pas d'exemple de la forme réfléchie & ne donne que les sens propres de «r éclairer, éclatrcir ». Mais on comprend qu'au sens figuré le mot ait pu signifier : « se laver d'une honte, se justifier, se réhabiliter ».

36. Les Moncada étaient une grande famille de Catalogne, alliée à la maison royale d'Aragon. Ils portaient de gueules a sept pains d^or. Un Guilhem de Moncada avait joué un grand rôle dans les premières années du règne de Jacques 1 f il avait pris part à la conquête de Mayorque & était mort dès les débuts de l'expédition. Un autre Guilhem de Moncada, probablement son fils, est cité dans des actes de 1232, 1235, 1238. Il assista au siège de Burriana en i233, prit par< à l'expédition de Valence, & est cité dans le préambule des « fueros » comme ayant assisté Jacques en son conseil. Son existence est encore attestée par des actes de 1244 & i25o. (Cf. Tourtoulon, op. cit., I, 324, 343, 462, 464; II, 95, 291, 569 & passim.) C'est sans doute m lui qu'est adressée la poésie, & Montanhagol l'avait probablement connu lorsqu'il était lui-même auprès du roi d'Aragon, au temps de la conquête de Valence. Cf. Introduction, pp. 21-22.

Nous ne rétablissons pas dans Guilhem 1*5 du cas sujet, les Leys (II, 188) disant qu'au nominatif singulier le mot est indifférent.

37. La leçon des deux manuscrits don man ries doit être, croyonsnous, considérée comme une faute de l'original commun^ Quoiqu'on pût trouver des exemples d'un pareil pléonasme de en, le voisinage des deux mots don & en le rendrait ici trop sensible. Mais, en réalité, don s'est introduit dans le manuscrit sous l'influence du don qui commence le vers suivant & à l'aide de l'analogie partielle qu'il avait avec on. Il nous paraît donc préférable de rétablir on avec le sens de alors fue, qui est attesté par ailleurs.

Quan la do vêla flors par cl vergan

On son vermelh Tert e blanc H broodel.

(R. de Born, Quan la novela.)

se desparar signifie ici se dépouiller, abandonner. Cf. £. Levy, Pro-» ven^. Supplem. ÏVoerterbuch, II, |56.

39. Esfuilheta» -» C'est un nom secret, & celui sans doute sous le-

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quel il désignait Vamia^ la domna^ dont il parle un peu partout. (Cf. VI, 2, 7, 8, 23, VII, 19, 41; VIII, 5o, 58j IX, 9, 17, 23. 33, 39.) Ce diminutif dViftti/Za = cloche, parait avoir servi de nom secret m d'autres troubadours. Guigo de Cabanas commence une de ses poésies ainsi : N'Es^uileta ^uar m'a mestier, & les L^ys (I, 3 18) reproduisent une cohla dont les premières syllabes de chaque vers forment le mot est'^u't-la, qui désignait sans doute une dame.

Dans l'envoi d*une autre pièce, le poète réunit de même, avec le nom de son amie, l'éloge d'une autre dame (cf. VIII, 55-58); & en terminant un sirventes politique par une pensée de courtoisie, il ne fait que suivre un usage assez fréquent chez les troubadours. Cf. de LoUis, Sordello di GoUo^ p. 73.

40. Eselarmonda. — Pas plus que dans les autres pièces on il s'adresse à elle, le poète ne nous dit qui était cette Esclarmonde. L'histoire du temps mentionne deux dames ayant porté ce nom & appartenant toutes deux à la maison de Foix. L'une étnit la fille du comte Raymond-Roger & épousa en 1 235 Bernard d'Alion. L'autre, fille du comte Roger-Bernard II, fut mariée en i23i à Raimond, fils du vicomte de Cardone. (Cf. Hist. gin. de Languedoc^ VI, 562 sq. & 73 1 sq.) Il se peut que ce soit à l'une d'elles que s'adressent les hommages de Montanhagol. Le poète a pu connaître Li famille des comtes de Foix, grftce aux nombreux rapports qui, au moins jusqu'à 1242, ont existé entre eux & le comte de Toulouse, leur suzerain. Mais à laquelle des deux Esclarmonde allaient ses éloges? C'est ce qu'il faut renoncer à savoir.

CHANSON

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