LEU CHANSONËTA M'ER A FAR
Cette pièce est conservée dans les deux manuscrits C (f' 261 r*) & R (f° 39 r*).
Les rapports constatés entre C Su R pour les pièces IV 8c V se con> firment encore pour celle-ci. Leur commune origine est assurée une fois de plus par l'absence de variantes essentielles & leur individualité démontrée encore par ce fait que C est en général plus correct, que K, au contraire, présente des fautes de toutes sortes : lacunes (vv. 8, 26, 27, 28, 38), non-sens (vv. 4, i3, 3o) & vers faux (vv. 32, 40).
La chanson avait déjà été publiée par Appel, Proven^alische Ine~ dita^ p. 141.
LEU chansoneta m*er a far, Pus ii*ay mail de ma doiiss'amia, Qu'estiers no la vuelh ja chaiitar, Quar no plai joys ni cortezia Âls ricx, tan son tornat avar; 5
Mas per els no m^en dey laîssar, Qu'ieu n'ai pro, s'a midons plazia.
Pro n'ai ieu, sol midons m'ampar; Per qu^avols ricx no blandiria.
î dossamia R — 4 car Dom pla y ioy K — 6 al ricx iaa se loman R — ft elhs C ; layssar R — 7 ay R ; plasia R.
8 ay yeu R ; la place que devait occuper m'ampar est en blanc dans R — 9 per cauoi rie non R.
POÉSIES DE GUILHEM MONTANHAGOL. Io5
Pus que no*s volon esmendar lo
Dels croys faitz que fan quascun dia
£ no*8 ne podon castiar,
£ pueys pessou de dompneyar
Per qu'en pren a mon cor feunia.
D^aisso fan dompnas a blasmar i3
Quar joys se pert e pretz ten via,
Que si^las volguesson amar,
Lo mons fora guays cum solia,
£'lh cavayer tengran se car
£ volgra quecx son benestar^ 20
Mas tôt torna en trichairia.
D*els no*m cal, sol que Dîeus me gar
Midons e*m do so qu^en volria.
Mas ela no*m pot res donar,
Tan suy sieus, que'l dos remanria 35
Sieus, cum séria enans del dar,
Qu'ieu non ai cor ni ren tan car
Ni aurai, que tôt sieu no sia.
Al valen rey^ que*s fa lauzar, D^Arago, chanso, te y ta via, 3o
Qu'el es reys que sap ben regnar Vas Dieu, vas pretz, si no*s cambia; 'Mas d^aysso's sapcha*! reys gardar, Que Dieus e pretz son d*aitan par Qu*ades los pert qui*s ne desvia. 35
iO pus nos uolon C; emendar R — 13 er neis pessaa R; doDneinr R.
15 daiso, dooas R — 16 si R — 17 que silhas C — 19 els cavayers C; e1 cavalier R
— 21 Iricharia R.
22 delha C — 24 ci ha C ; ren R — 25 soy R ; do C — tî« scus corn... R ; le reste du vers est en blanc dans ce manuscrit. — 27-28 au lieu des mots ni ren tan car ni aurai, il y a un blanc dans R.
S9 rey CR — 30 aragon, ticy R — 31 elh, rey C ; be R — 32 uas dieu c uas prêt* R
— 33 dayso R ; rey C — 34 aytanl R — 35 cade;; R.
Io6 POÉSIES DE GUILHEM MONTANHAGOL.
N' Esclarmoiida sal Dieus e gar,
Qu'es de fina beutat ses par
E de guaya, plazen conhdia.
Le noms ditz, qut*l sap declarar,
Qu'es clar' e munda de follia. 40
3K gaya, cundia R — 30 el nom R ; la place de diU est laissée en blanc dans R ; ilh R — 40 qes clarnooda de folia R -, folhia G.
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS
Cette chanson, nous dit le poète, a été faite à la prière de sa dame, 8c elle est en eiTet consacrée à son éloge. Mais il insiste beaucoup sur la perversité de son temps, sur celle des nobles qui oublient la prati> que des vertus courtoises, sur la répugnance des dames à aimer; & c'est cette peinture du nouvel esprit créé par le clergé qui nous intéresse plus que les protestations d'amour du poète. Aussi bien occupet-elle la plus grande partie de la pièce. Trois strophes nous disent la tristesse que cause à Montanhagol la vue de ses contemporains, son indignation contre ceux qui se rendent indignes d'aimer, 8c contre les dames qui, par leurs refus, éloignent de ce monde, avec l'amour, toutes les vertus. Une lui suffît pour faire l'éloge de son amie qu'il oppose à ces dames; dans une autre, il chante le noble roi d'Aragon, si différent de ces mauvais chevaliers. Et il adresse sa chanson à la même Esclarmonde m qui était envoyée la pièce V. Nous n'avons pu fixer pour cette chanson de date, même approximative : tout ce que nous avons pu dire, c*est qu'elle semblait se rapporter à la même période que les pièces V, IX 8c XI. Cf. Introduction, p. 29.
La chanson se compose de cinq coBUs anissonans 8c d'une tornaJa, 8c la cohla est formée de sept octosyllabes en : a & a ^ a a ^. Ma us (op. cit.^ p. 2o3, n^ io3, 8c p. 87, n^ ic) relève trois autres exemples de cette formule, mais uniquement en décasyllabes: Bernard de Ventadour, 12; Guilhem de la Tor, 3; Peire Cardenal, 66* Toutefois, cette dernière pièce, antérieure, bien entendu, à la chanson de Monta nfaagol, était faite sur les mêmes rimes ar, ia.
1. teu ehansoneta r= une chanson légère, gracieuse. Il serait exagéré de voir là une sorte de profession de foi poétique & un dessein de Montanbagol d*opposer une poésie facile & claire au troètir élus ou de maestria pratiqué par quelques-uns de ses contemporains.
er a far, — L'idée du futur étant déjà marquée par a far, & ce futur étant déjà dans le présent puisque le poète est en train d'écrire la chanson qu'il doit faire, ne p?urratt-on pas considérer er comme une faute de Toriginal commun au lieu de es} Les manuscrits confondent très fréquemment er 8c es. Cf. en particulier les variantes de XIII, 3.
Sur la construction esscr a & Tinfînitif, cf. Diez, Grammaire, trad. franc., III, 218. Elle sert à exprimer qu'une chose doit arriver ou doit être faite. C'est, en quelque sorte, le passif de l'expression, très fréquente aussi, ayer a & l'infinitif.
2. Ceci encore est un trait traditionnel : le poète n'avait pas le cœur à chanter, mais sa dame le lui demande & il obéit. Cf. P. Rai* mon. No pose sofrir d'una leu ckanso faire ; Gaucelm Fa id i t, «Sifot m'ai tardât mon ehan, &c.
3. estiers signifie en général autrement, mais a ici un sens légèrement différent : du reste, pour d'autres raisons. Cf. Crescini, Manualetto, au Glossaire.
4. C'est la même idée déjà exprimée par le poète au début de la pièce V.
5. avar est ici encore tout à fait synonyme de « malvat », l'épithète en quelque sorte traditionnelle pour caractériser la perversité des riex. Cf. la note à V, 14.
7. Qu'ieu n'ai pro. — - On attendrait plutôt, au lieu de ce présent, un conditionnel en corrélation avec le plagia de la proposition exprimant la condition. Mais de pareilles irrégularités sont fréquentes dans la construction des phrases conditionnelles. Cf. Stimming, Ber^ Iran de Born^ p. 235, & Appel, Proven^alische Inedita, WIV, — Nous «ivons un exemple du même fait en un autre endroit de notre poète (IX, 37).
12. E. Levy [Proven^. Supplem, Woerterbueh^ I, 226) cite ce passage de Montanbagol pour attester le sens du verbe se eastiar de aleuna re : n se corriger de, renoncer à », qui est inconnu à Raynouard. [Lex, 1
Kont., II, 354.)
i3. Sur la construction pensar de, cf. la note à V, 3.
14. Diez (^Grammaire^ trad. franc., III, 1 18) ne cite pas d'exemple pour le provençal de cet emploi de prendre întransitif avec le datif de la personne pour asprimer une émotion ou un état physique, mais
lo8 POÉSIES DE GUILHEM MONTANMAGOL.
c'est un emploi très fréquent, surtout avec un pronom personnel comme régime. Cf. de Lollis, Soriello di Golto, p. 26 1 .
Sur la construction faire a & l'infinitif analogue à celle de l'expression synonyme esser a, cf. Diez, Grammaire, trad. franc., III, ziç; Stimming, Bertran de Born^ 289, 8c la note au vers 1 de cette même pièce. Elle marque, elle aussi, l'obligation pour une chose ou pour une personne d'être faite ou d'être traitée de telle ou telle manière.
16. D'aysso,., ^uar = d'aysso.,, ^ue. Sur les fréquents échanges de ^uar & de f ur, cf. V, 9, & la note.
17. Ailleurs encore, le poète revient sur cette idée & reproche aux dames les difficultés & Tindiftérence qu'elles opposent aux amants courtois. Cf. II, 19 sq.; VII, 25 sq., 33 sq.{ IX; 1 sq.
19. On pourrait songer à voir dans car un cas pluriel & admettre qu'au lieu d'être m l'accusatif comme se, l'attribut est, par analogie, construit avec se tener comme il le serait avec esscr. Les exemples d'une pareille construction sont fréquents en provençal. (Cf. Diez, Grammaire, trad. franc., III, 89, & Stimming, Bertran de Born, 2f»6.) Mais, en réalité, si on rapproche l'expression se tener car d'autres locutions comme tener en car (VII, ^o) ou tener vil, tener car, dans lesquelles Tadjectif reste invariable, même quand le substantif est au féminin, on voit que Tadjectif y est employé en quelque sorte au neutre & a la valeur d'un véritable adverbe. Cf. Stimming, Bertran de Born, 242.
22. D'els z= d'eux tous, des seigneurs & des dames que le poète vient de blâmer.
23. en comme y désignent le plus souvent des choses ou une proposition, mais souvent aussi, en ancien provençal comme en ancien français, ils ont pour antécédents des noms de personnes. Cf. Diez, Grammaire, trad. franc., III, 49-Ôo.
27. Sur la valeur de car dans l'expression aver car, cf. la note au vers 19.
3o. Al valen rey,.. d^Arago, — Sur ces séparations de régimes, fréquentes en provençal, cf. IV, 46, & la note. — Ce roi, c'est Jacques I, auprès de qui le poète semble avoir vécu quelque temps & dont il a souve ;t imploré le secours contre les Français. Cf. III, 33 sq.; V, i5, sq., 22 sq. — Le pronc^m y, comme souvent en provençal, est construit par pléonasme avec al valen rey^cf, Dies, Grammaire, trad. franc., III, 43, & Stimming, Bertran de Born, 238) & il sert à désigner une personne. Cf. la note au vers 23 & les exemples recueillis par Stimming, Bertran de Born^ 24.5.
3i. regnar signifie primitivement régner, puis se conduire, agir. (Cf. II, 20.) Ce qui suit nous indique bien que c'est ce second sens que le
POESIbS DE GUILHEM MONTANHAGOL* I09
mot a ici; mais 1« poète a bien rintention de )Ouer sur les mots reys & regnar^ qu'il rapproche à dessein. Nous arons vu ailleurs de pareilles recherches. Cf. V, 22.
32. camhia est ici trisylla bique, comme le montre la rime. Le provençal a eu, en effet, la forme dissyllabique camiar^ camjar, qui est la plus fréquente & aussi la forme trisyllabique camhtar. Raynouard (Lex, Rom,f II, 298) ne donne qu'un exemple de cette dernière; mais £. Levy (Proven^. Supplem, Woerterhuch^ I, 191} en relève un certain nombre dont plusieurs sont, comme celui-ci, attestés par la rime.
Les deux compléments vas Dieu, ras pret^, ne sont pas reliés par la conjonction e. Appel (^Proven^. Ineiita, XXX) donne plusieurs exemples d'une pareille omission.
34. d'aitan, non pas au sens extensif : tellement, mais ici encore au sens restrictif: en ceci seulement, précisément... fue. Cf. sur ce sens du mot, I, 10.
36. Cest la mime Esclarmonde a laquelle le poète a adressé les pièces V, Vil, IX; mais ici pas plus qu'ailleurs nous ne voyons qui elle était. Cf. la note à V, 40.
37. On pourrait considérer ses par comme une seconde épithète servant à modifier heutat : le vers suivant nous montre les difierentes épithètes d'un substantif pouvant se succéder sans être reliées par la conjonction et. Mais il nous paraît préférable d'entendre qu^es ses par de Jina heutat : « elle est sans égale sous le rapport de la parfaite beauté », le français 8c le provençal connaissant ce sens & cet emploi de de. Cf. Diez, Grammaire, trad. franç., III, i53.
38. Sur l'omission de la conjonction e entre les deux épithètes, cf. la note au vers 32.
39. Sur cette construction de qui = si quis, cf. I, 16, & la note.
40. Ailleurs encore (VII, 49; IX, 41), le poète jouera sur le nom de sa dame & reproduira, sans craindre de se répéter, cette fantaisie étymologique.
CHANSON