Peire Cardenal dit de même
A cascuo de lor es rejatre Que îlh son savi e aenat; Mas lui lenoa pet dessenat.
25. l'eiga ad enfollir =: l'eau qui rendait fou. Diez {Grammaire^ trad. franc., III, 221) m cite pas d'exemple de cette construction pour le provençal, mais elle s'explique facilement 8c a dû exister en provençal comme en français, où elle subsiste de nos jours encore. Diez cite, en effet, des locutions comme : une affaire k perdre ^uel^uun, un sourire k rendre amoureux; mais on pourrait en citer beaucoup d'autres encore.
26. Sur ce sens afiaibli du verbe corre, ici presque synonyme de esser, cf. VII, 41.
^ue mais es a falhir = qu'il faut que le mal disparaisse. Sur la construction esser a & l'infinitif, cf. VI, 1, & la note.
27. La même idée se retrouve presque dans les mêmes termes au début d'un sirventes de Peire Vidal :
Per pane de chantar no'm lais Quar vei mort joven e valor Ë prêts, que oon trob'on s'apais Qu'usquecs l'empenh cl geta por.
Pour le mot gandia, Raynouard {Lex. Rom.^ III, 422) donne les sens de tromperie, détour, délai, retard, mais l'exemple qu'il donne & qu'il traduit par tromperie
A son coral amia
Non deu hom far guandia.
(G. Adhémar, El temp» d'estiu.)
n'est p.is attesté puisque Rochegude (Parnasse occitanien, p. 258), en reproduisant la pièce, donne non pas guandia, mais guançhia, qui se
126 POÉSIES DE OUILHEM MOMTANHAGOL.
rattache au verbe guenchir, {Lex. Rom., III, 5t6.) En réalité, notre mot gandia est une forme secondaire de gandia, substantif verbal de gandir = sauver, préserver, & Raynouard traduit avec raison gandtda par garantie^ re/ci^e, sécurité. On a dû dire gandia in gandtda , comme l'on disait guida & guia, au surplus, l'influence de la rime expliquerait que l'on ait employé gandia au lieu de la forme plut cQmmune gandtda,
29. lo sen = Tesprit» &, par suite : les esprits. Le poète reprend sous une autre forme Tidée exprimée dans la première strophe. Il chante pour réjouir les autres, pour égayer les esprits, la tristesse du temps.
30. ad ops d'amar^ mot à mot : pour les besoins d'aimer , &, par suite : en ce ^ui concerne, pour, 8cc.', locution du vocabulaire de la poésie courtoise :
Quanc no vi cors mieihs talhati ni dépens Ad ops d'amar sia tan ^reas ni lens.
(B. de Venladoar, Quant Verba frtsea.)
V<rfc arer un pros carayers Adregs e francx, pros et entiers Ad oba d'amar e cabalos.
(Crescini, ManuaMto, 30, 102.)
3i. Le vers tel que nous le donne le manuscrit étant trop court d'une syllabe, nous rétablissons y avant falhi; les deux mots vont souvent ensemble :
Bos es lo vers sieu no y falhi Ni tôt so que y es ben esta.
(Jaufre Rudei, JNo sap chantar.)
Tôt eissamen haï iea estât aclis E fins e francs ras amor, so*us afi En tôt quant puec, qex anc non y failhi Ans totas res outra poder m'enmis.
(Bemart de Bondetlls, Tôt aitsim pren.)
Si y semble faire pléonasme avec vas 2ei, on pourrait, à la rigueur, dire qu'il représente ad ops d'amar; mais nous avons déjà eu l'occasion de constater que/ comme en sont souvent, en provençal, employés par pléonasme. De même en ancien français, en particulier dans certaines locutions fréquentes comme : Ne lui y serai en aïude,t{uï se trouve déjà dans les Serments, Nous avons déjà remarqué l'emploi de y pour désigner non des choses, mais des personnes : ici, l'amour personnifié. Cf. VI, 23, & la note.
anc jorn.,, no = jamais, locpûon adverbiale dans laquelle /Vit a perdu toute sa valeur de substantif & ne fait que renforcer anc.
33. loCf dans la langue courtoise, sert à désigner la personne aimée. (Cf. de même t. 48.) Sur Temploi de cette métaphore, cf. Stoessel, Bilder und Vergleiehe der altproven^. Lyrik, p. 26.
34. alhirar^ comme souvent son synonyme ptnsar» est construit ici avec le pronom se ^ auquel Dits attribue la valeur d*un datif a commodi ». Cf. Grammaire, trad. franc., III, 176.
37. Nous avons ici, sous la forme d'une comparaison, les traits essentiels de la fable « La Cerf se mirant dans l'eau », que le Moyen- Age avait reçue de l'antiquité. On pourra, pour se faire une idée du mérite, au moins relatif, de Montanhagol, comparer la même fable traitée par Marie de France (édit. Roquefort, II, 169).
38. Dans le rapprochement des mots hans 8c bandejar, il y a une intention de pittoresque dont il faut tenir compte à notre auteur. (Cf. Introduction, p. 40.) Que Ton compare, en effet, la manière sèche & froide de Marie de France :
Ensi avint c'uns cers bereit A une aire, car seif aveit.
Garda dedenz, ses cornes vit, Duoc a sei meisme aveit dit Que nule béate nel valeit Ne si beies cornes n'areit.
39. Sur cette expression se dar = éprouver, ressentir, concevoir, cf. VII, 33, & la note.
40. Dans la fable de Marie de France, le cerf se borne à admirer ses bois qui, plus tard, seront cause de sa mort. Il n'est pas question de ses jambes ni des services qu'elles ont pu lui rendre. Marie de France avait-elle, comme souvent ailleurs, dénaturé les données de la tradition^ Ou ne connaissait-elle que cette forme rudimentaire de la fable, différente de celle que nous trouvons chez Montanhagol &, après lui, chez La Fontaine?
41. delgat ayant les deux sens de délicat, gracieux, & aussi de trop délicat, fa ihle, frêle, on peut se demander fi le mot se rapporte à l'élégance des bois ou à l'extrême maigreur des jambes. Mais le premier *ens nous paraît mieux convenir à la suite des idées.
42. los corns, los pes, — Ce qui nous prouve que, au moins à l'époque où a été écrit le manuscrit, la forme du cas régime pluriel est devenue commune au cas sujet. Elle est la forme du pluriel sans distinction de cas.
43. Tro = tro ^ue. Sur cette forme abrégée de la conjonction, cf. VII, 7, 81 la note.
44. Ça' = f«^» va ftte nous* ramène à la comparaison annoncée par le vers 37 8c que le développement de l'apologue avait pu faire oublier. Les mêmes scrupules, les mêmes craintes, sont encore exprimés ailleurs. Cf. IX, 35.
4a. Mait, mant, synonyme de molt, a dà être, en provençal, employé de la même façon que lui. Il se construisait non seulement comme adjectif & en accord avec le substantif, mais encore il était employé comme invariable & accompagné de de. Diez {Grammaire^ trad. franc., III, 83,j36) ne cite pas pour le provençal d'exemple de cette dernière construction f mais comme Ton disait molt de, on devait tout naturellement dire man de. Ce qu*il y a de curieux dans l'exemple de Montanhagol, c'est qu'il nous présente une sorte de combinaison des deux constructions : mans est la forme accusa tive pluriel de l'adjectif & cependant il est construit, comme le neutre man, avec de players. Appel relève un autre exemple de cette étrange construction : en mantas de manieras. Cf. Proven^, Chrestomathie^ au Glossaire.
Cette indifférence du poète à Tégard de toutes celles qui ne sont pas sa dame est encore un lieu commun de la poésie courtoise. Cf. les exemples qu'en cite de LoUis, SorJello di GoUo^ p. 280.
47. s'ahandonar = perdre courage, désespérer. Sens assez particulier dont £. Levy {Proven^. Supplem. Woetterbueh, I, 2) donne un autre exemple.
48. loe eonoyssent. — Le régime, ici encore, est séparé de son verbe tri par une proposition tout entière. (Cf. IV, 46, 8( la note). — Sur le sens particulier du mot loe^ cf. la note au vers 33.
49. Sur cette idée qu'il importe d'aimer seulement qui mérite de l'être, cf. encore VII, 45, 81 la note.
5i. Sur l'expression >ïori de heutat, cf. VII, 20, 8c la note.
52. Ici encore, deux compléments sont juxtaposés sans être réunis par la conjonction et, La construction régulière serait évidemment : flors de heutat e de tot^ los hes, &c. Sur une pareille omission de la conjonction, cf. VI, 32, 8c la note.
5^. Sur cette construction de l'infinitif précédé de a marquant le but = a pour », cf. Diez, Grammaire^ traduction franc., III, 221.
54. d'amia, sans article ni déterminatif d'aucune sorte, paraît sur» prenant 8c pourrait laisser supposer l'existence d'une faute dans le manuscrit. Mais on trouve ailleurs le mot employé de même manière :
Car ce! nos ei ges bons ad ops d'amia Que can la ve es d'amoros estatge.
(Grescini, Manualetto, 17, 18.)
55. Le manuscrit donne naUaia, c'est-à-dire N'AUaia^ qui correspond à une forme masculine il Zca^Sj qui se trouve dans une poésie de Peire Cardenal. (Cf. Appel, Proven^. Chrestomatkie^ 76, 49.) Nous rétablissons la forme plus commune jl/ga/a. Deux dames au moins ont porté ce nom au temps où vivait le poète, toutes deux apparta*
POÉSIES DE GUILHEM MONTANHAGOL. tI9
nani i li maiton de Rodez. L'une, Algayeiie de Scoraille», éiaii la femme du comte Henri II. Elle fut chaniie parUc Brunenc & mourut en 1134. L'auire, Ale.iye de Rodez, était 6tle du corn» Hugues IV & d'Iiabeau de Roquefeiùl. Elit épouia Amalric de Narbonne, baron de Talejrin, & ion axiiunce eit ailetiJe encore en 1171 & 1 19S. On s'expliqua trï» bien que Monianhagol ait pu les conn.iîire, mais l'absence de loule indic'ition précise ne nous permet pas de dire si «raimenl c'était bien à l'une d'elle* que s'adressaient ses hommaget, ni surtout à laquelle des deux.
56. Il flati[ luar. — Ici encore fiidr est loui ï fait synonyme de jue. (Cf. la note k V, g.) La proposition tout entière forme comme une parenibè», & la suÎTante se rattache directemenl à lan.
avant tout une façon de finir le vers. Mous avons déjà rele*é plusieurs fins d* vers du même genre. (Cf. III, 3?, 8c la noie.) — Sur cette fafon d* joindre au nom de l'amie le nom d'une autre dame dont le poète fait l'éloge, cf. >. 3i; & la note.
a représente ici, non pas »f, mais tt. Ailleurs encore (XI, 41) le poète dit i sa dame qu'il veut faire d'elle rornemcni de ses *ers : c'mi i elle qu'il dt*ra leur succès.
CHANSON