‹ Le truquage; les contrefaçons dévoiléesChapitre 24 sur 35 · BRONZES · texte numérisé non relu

BRONZES

Lcsbronzes Pompéiens.— Un bracelet avec son ccrîn treiivé dansla Seine. — L'idolclto du dix-neuvième siècle. — Un sacca d'osso. Senza garantirne la sua condizione. — Epreuve de la patine par le jus de citron. — Le bassin verdegriseur. — Le truc à la facture. — La Vierge de Donatello. — Examen des bronzes dorés. — Les ventes des Domaines.

L'Italie est la tei're bénie des contrefacteurs. On y fabrique tout ce qui peut plaire aux antiquaires, depuis les bronzes du temps d'Auguste jusqu'à ceux de l'époque des Médicis.

Adrien de Longpérier, qui fut l'un des directeurs du musée du Louvre, avait vu dans un voyage à Naples un fabricant honnête dont le talent s'e.xerçait à copier, au fur et à mesure de leur découverte, les bronzes antiques trouvés dans les ruines d'Herculanum et de Pompéi. Il réussissait admirablement dans ce travail, mais ses reproductions portaient toutes loyalement une marque imperceptible qu'il fit connaître à M. de Longpérier.

L'un de ces Italiens, sorte de commis-voyageur en objets d'art faisant la navette entre la France et sou

pays, se présenta un jour dans le cabinet du consei-vateur des antiques. II tenait à la main un petit Hercule revêtu d'une splendide patine, qu'il venait offrir à notre musée.

— Ecco un ojetto bellissimo , dit-il avec un sourire radieux.

Avec sa haute sagacité, Longpérier reconnaît de suite la provenance.

— Où avez-vous trouvé cet antique '/

— Signor, il vient de Pompéi.

— Vraiment !

— Oui, j'étais là au moment do la trouvaille. So)W wi voJpu)ie. Malgré les surveillants, j'ai pu l'obtenir de l'ouvrier, grâce à une biiena mano considérable, et je me suis dit: Ce beau bronze sera pour la France.

— Ce n'est pas très délicat ce que vous avez fait là. Enfmje vous pardonne en raison du but que vous poursuiviez. Seulement non è véro.

— Impossibile. Je l'ai vu retirer de la cendre.

— Modernissimo. Vous avez été mystifié.

— lo non credo.

— Je vais vous le prouver. Ce bronze, vendu en cachette, venait d'être placé là quelques instants avant. Il vient de chez X... Tenez, voyez la marque.

— Per Baccho! ces Napolitains sont de fiers ladroni. Et le marchand, simulant la colère, fit une prompte

et habile retraite.

Autre trait de l'esprit avec lequel M. de Longpérier déjouait les ruses des truqueurs. Celui-là est si joli que je ne puis m'empêcher de le citer.

LE TRUnUAGE

On lui apporte à son cabinet un Ijracelet gallo-romain, avec une patine semblable à de la malachite, et précieusement renfermé dans un ccrin.

Le bracelet avait été retiré de la Seine, prétendait le vendeur.

— Où cela ? dit le savant.

— A Auteuil, répond le marchand, avec aplomb.

— Ah ! et il y a longtemps ?

— Huit jours à peine.

— Alors il a été trouvé avec un écrin ?

— Mais non, dit le marchand, qui ne comprend pas- Je l'ai fait faire il y a deux jours.

— Vous en êtes bien sûr?

— Parfaitement.

— Vous devez vous tromper, car on m'a proposé ce bracelet il y a quinze jours dans le môme écrin.

Il y a en Italie dos fondeurs spéciaux, s'attachant seulement au quinzième et au seizième siècle. Louis Magri était tenu pour un habile en son temps. C'est de ses ateliers que sortit, dit-on, la statuette de la Vertu opprimée par le Vice, qui passe pour être l'œuvre de Jean de Bologne, et qui enrichit aujourd'hui en France une collection célèbre.

Le docteur Foresi, de Florence, auriuel nous avons fait de fréquents emprunts, raconte, dans le livre très curieux qu'il a publié sur les supercheries italiennes, comment un paysan de Gliiusi se présenta chez lui d'un air embarrassé, pour lui proposer de lui vendre un idoletto. Il désignait ainsi l'objet qu'il tenait gauchement à la main.

Il lui ex})li(jna (jue son idoI(3 avait été découvert quelques jours avant, au milieu d'une motte déterre, par son fils, en labourant son champ.

La trouvaille paraissait charmante : une Vénus en bronze du style le plus pur, mais sans patine, ce qui rendait son authenticité assez difficile à reconnaître.

Le paysan demanda d'abord 100 livres toscanes,et se fit ensuite tirer l'oreille. A la suite d'un assez long débat dont je vous fais grâce, le marché fut conclu pour 1 frinicesconi.

Quelques jours après, des soupçons et de vagues souvenirs traversèrent l'esprit du docteur Foresi. Il eut l'idée de se rendre à la galerie des Uffizi, section des bronzes antiques.

Que vit-il dès son entrée ? — Sa Vénus posée sur une tablette et paraissant le regarder d'un air railleur.

Il sut, plus tard, que le mauvais tour dont il était victime avait été adroitement combiné. A l'aide d'un pourboire donné à un paysan rencontré un jour de marché sur la place de la Signoria, on en avait fait aisément un complice, qui était venu débiter à l'archéologue une leçon préparée à l'avance.

« Le foyer de celte fabrication, ajoute le docteur Foresi dans ses Mémoires, se trouvait à Livourne; mais je dois, })our me consoler, reconnaître que beaucoup de mes amis, et même plusieurs marchands,ne furent pas plus heureux que moi. »

Aujourd'hui, en Italie, sur ce sol classique de la faibilicalion, comme jo l'ai dit en commençant, quand

un antiquaire vend un bronze romain patiné par les acides et tourmenté par la ruse et l'artifice, il a bien soin de se garer des réclamations qui peuvent surgir. Le marché spécifie de part et d'autre que l'objet est considéré comme un scicca d'osso (sac d'os), et le vendeur, en acquittant la facture, multiplie encore les précautions. Il ajoute prudemment :

Senza (jarantirne la sua conâizione.

Après cela, cherchez donc à vous plaindre devant la justice contre des fraudeurs ([ui se sont retranchés ainsi dans une position inexpugnable.

Garez- vous plus que jamais des bronzes galloromains à mine de déterrés. Le verdoiement n'est plus un indice certain pour l'œil, car la patine commence à se faire très bien. Il y a même certaines précautions à prendre que je vais vous signaler. Si vous doutez d'un objet provenant d'une fouille récente, vite une tranche de citron. Frottez à plusieurs reprises, et la patine, si elle est artificielle, disparaîtra pour laisser voir le brillant du métal.

Un antiquaire dont on a fait la vente récemment avait chez lui un grand bassin où l'on voyait à travers l'eau limpide toute une collection de pièces aux formes variées, flacons antiques en train de se verdegriser.

— L'eau du pays possède, disait-il, des verti;3 merveilleuses pour patiner les pièces en bronze.

Puisque nous parlons, sans le nommer, de ce truqueur di primo cartello, qui laissera une grande réputation d'habileté, indiquons l'un des moyens qu'il employa quelquefois pour marquer, avec preuves à l'appui, le prix d'un antique vrai.

Comme Robert Houdin, en guise de compère, il s'adressait à un tiers complaisant. Puis il envoyait, au nom de ce dernier, par exemple, une très belle fibule romaine chez un bric-à-brac de Nantes, auquel un prix très élevé était limité pour la vente de cette consignation.

Or, sans cesse en route, notre célèbre mystificateur passait un beau jour par là. Voir l'objet, comme par hasard, le marchander, Tacheter, en fin de compte, et se faire donner une facture en bonne forme, constatant la somme payée, qui n'était autre que celle fixée par son honorable Bertrand, c'était pour lui un tour familier, réglé comme une scène de comédie bien jouée.

Rentré à Paris, il prévenait, confidentiellement et pour lui seul, un amateur dont il connaissait les désirs et la faiblesse. Celui-ci, se considérant comme un privilégié, accourait en toute hâte voir la nouvelle conquête.

Avec art, il lui présentait la fibule, retour de Nantes. Ce dernier admirait, s'extasiait, et finalement demandait le prix. La réponse indiquait toujours une prétention colossale.

Le collectionneur alors de se récrier et de chercher à s'enfuir pour se soustraire à une folie.

« Mais, à ce prix-là, lui disait l'antiquaire, je ne gagne rien. Tenez, je n'ai pas de secrets pour vous. Vodà ma facture. Voyez vous-même le prix que

j'ai payé. Moi, je n'ai pas hésité à l'accepter, car on ne rencontre pas tous les jours de pareils morceaux. »

L'amateur, humilié, courbait la tète, n'osant plus discuter avec un marchand plus audacieux que lui. Souvent, croyant à la vérité de la facture et ne sachant pas se défendre des entraînements de sa passion, il prenait la fibule au prix qu'il avait repoussé tout d'abord.

L'un des causeurs les plus charmants sur l'art, M. Bonalïé, déjà cité par nous, a sonné, dans l'un de ses livres, la cloche d'alarme au sujet des bronzes de la renaissance italienne, dont raffolent certains curieux.

Il nous a révélé qu'un ancien danseur retiré des affaires avait retrouvé à Paris, après de longues recherches, le secret des fontes et patines anciennes. Chercheur loyal, artiste consciencieux, marchand honnête, il vendait ses produits pour ce qu'ils étaient, c'est-à-dire des copies très soignées.

Mais certains spéculateurs peu consciencieux les achetaient dans le but unique de les revendre comme authentiques, et, grâce à leur exécution parfaite, les faisaient aisément accepter par le public.

Il en est dans plusieurs collections, où je les vois fréquemment sur leur socle de peluche rouge. Je considère cependant comme un devoir de ne pas troibler la joie et le sommeil de leurs propriétaires, et ;lo laisser leurs amis continuer à les regarder avec amour et à les vanter à tous leurs visiteurs.

Mais je raconterai l'épopée de la plaque de Donatello. C'est une liistoire oii le grandiose, le naïf, le profane, le sacré, le comique et le frivole se trouvent amalgamés — une vraie odyssée.

Cette plaque en bronze représentait un Saint-Jean- Baptiste. Un colporteur en objets d'art, que nous nommerons U..., la trouve en Italie et l'achète d'abord 800 francs. Puis il la revend 500 francs à un antiquaire, V..., mort l'année dernière, et qui a laissé le souvenir du plus adroit des falsificateurs. Celui-ci met l'œuvre du précurseur de Michel- Ange en dépôt chez X..., un petit boutiquier de la province.

Y..., l'un de nos grands marchands, faisant une tournée pour rapporter du nouveau à sa clientèle, voit la plaque, croit faire une trouvaille,rachète 1,000 francs et l'apporte à Paris.

Toujours aux aguets, le comte de Z..., prévenu de la rentrée du voyageur, le surprend au saut du lit pour choisir avant les autres parmi les objets qu'il rapportait.

Le comte de Z... est un amateur distingué qui se pique de connaissances sérieuses. Il aime particulièrement le quinzième siècle, dont il admire la souplesse et la grâce qui marquent si bien une époque nouvelle dans l'art. Il ne se consolera jamais d'avoir manqué la merveilleuse patère de Donalello du palais Marlelli, que le musée de Kensington a acquise au prix de 15.000 francs. Vous le reconnaissez, n'est-ce pas ?

Un simple coup d'œil de cet amateur distingué lui

suffit ))Our apercevoir, au milieu des malles encore pleines, la plaque de bronze en hauteur, et il donne sans hésiter, du premier coup, 10,000 francs de ce chef-d'œuvre délicat, qu'il emporte séance tenantCj heureux du bon tour qu'il a joué à ses confrères.

« Tant pis pour eux, se dit-il, ils se sont levés trop tard aujourd'hui. »

Le lendemain, le baron Davillier vient chez l'heureux propriétaire du bas-relief de Donatello, qui, fier de sa découverte, s'empresse de la lui montrer en l'accompagnant d'une petite tirade.

« Voyez, lui dit-il, mon cher, jamais le grand sculpteur n'a donné plus de charme et de caractère à la figure humaine, plus de souplesse et de vie dans le modelé. Rarement il a fait quelque chose de plus délicat que cette physionomie naïve et gracieuse. Qu'avez-vous ? Vous ne parlez pas. Vous préférez peut-être Ghiberti à Donatello. MaisGhiberti c'est un raffiné qui sent la décadence, tandis que Donatello est entré hardiment dans la voie du naturalisme. Ses types n'ont rien de conventionnel : ils sont réels. C'est la nature dans la vérité, dans la pose, dans le mouvement et dans l'expression ...»

Le baron Davillier continue à garder le silence, et laisse son ami discourir avec feu. A la fin, n'y tenant plus, il éclate de rire.

— Qu'avez-vous ? lui dit le comte deZ...

— Mon cher, reprenez vite votre argent. Votre charmant profil de Salnl-Jcan est une réduction d'.uî bas-relief taillé dans une pierre de touche noire et luisante appelée pietra serena. L'original est au musée des Offices de Florence, et votre copie se trouve partout, chez Barbedienne et ailleurs.

Cette fois tout finit bien. Inutile, par conséquent, dédire comme conclusion que la plaque deDonatello reprit le chemin qu'elle avait parcouru. Le comte Z... la reporta chez Y..., puis elle alla chez X..., lequel la rendit àV...,et finalement elle fut remise entre les mains de U..., chargé de nouveau d'essayer un autre placement plus heureux.

Les bronzes fondus en plein, repris au burin par Caffiéri, et ceux de Gouthières, dorés à l'or moulu, dont nous aurons à reparler à l'occasion des meubles, n'ont pas échappé à la contagion générale.

Depuis une dizaine d'années, une école remarquable de ciseleurs s'est formée et tend à rivaliser avec les grands artistes du siècle dernier. Tous les bronzes qui sortent de leurs mains passent dans celles des truqueurs, dont le travail consiste à donner une patine à l'or, qu'ils vieillissent au nitrate de potasse, en ayant soin de faire ronger par un acide les parties oii le frottement s'opère, et qui doivent paraître usées par le temps.

Regardez bien, plutôt deux fois qu'une, amateurs inexpérimentés, lorsque vous achèterez un meuble louis-quinze surchargé de cuivre. Le bronze doré repousse avec le temps un certain vernis. Dans les parties creuses, échappées au frottement, vous devez retrouver des taches jaune rougeâtre semblables à la gomme-gutte. Encore n'est-ce pas infaillible ; le jus de réglisse est souvent employé pour remplacer ce vernis des années.

aSO LE TRUQUAGE

Doutez-vous encore: examinez les mattés, qui doivent avoir le grain irrégulier ; faites dévisser les bronzes plaqués sur les meubles. Le dessous des morceaux doit revêtir un voile semblable à la couleur de la patine florentine. Tandis qu'au contraire les bronzes fraîchement fondus ont le brillant et l'éclat de l'or. C'est la différence du sou tout battant neuf, sortant du balancier, avec celui qui, circulant depuis longtemps, a subi dans les escarcelles tous les contacts du temps.

Une fraude que je vais signaler se fait sur une grande échelle. Un brocanteur trouve, par exemple, une girandole louis-quatorze. Seule, elle vaut 500 francs — elle en vaudrait 5,000 s'il avait les deux. Que fait-il? Il porte la pièce chez un fondeur de la rue Vieille-du-Temple, et lui commande un pendant identiquement semblable au modèle. Une fois livré, il donne les deux pièces à un ouvrier qui mélange, c!n les montant, les morceaux de la girandole moderne avec ceux de la girandole ancienne. Vous aurez beau y regarder de très près ensuite : l'examen le plus sévère sera dérouté par cette supercherie. Ce procédé a déconcerté bien des fois les plus malins et les plus sceptiques.

M. Marins Vachon, qui fait une guerre acharnée aux antiquaires d'occasion, a toujours en réserve pour eux des révélations désagréables.

« L'administration des domaines, dit-il, fait vendre fréquemment des objets de rebut, des débris de toutes sortes, ferrailles et vieux morceaux de cuivre

et de bronze en très mauvais élat provenant des bâtiments, des palais et des châteaux de l'État.

« Tout cela est entièrement hors de service, et ne peut être considéré que comme bon à revendre au poids pour la refonte.

« Il se trouve néanmoins quelques marchands qui se livrent à ce propos à des enchères qui stupéfient toujours les commissaires-priseurs et les agents du gouvernement.

« J'ai appris par hasard, à la suite de circonstances très imprévues, quel était le mobile qui pousse les marchands brocanteurs à se faire ainsi concurrence.

« Dans ces vieilles ferrailles, il se trouve fréquemment des débris d'objets dorés, en bronze, en cuivre ou en fer, ayant figuré sur les inventaires des châteaux ou des palais, et portant comme tels les contrôles des officieux de la couronne. S'agit-il d'un pied vulgaire de chandelier en cuivre ? Le brocanteur scie le pied, l'ajuste à un candélabre luxueux de l'époque indiquée par le contrôle, et vend le tout à un prix très élevé à des amateurs, comme pièce provenant de Versailles ou de Trianon. Le candélabre vaut 10 louis. Il en est coté 100 en raison de cette provenance. »

Rien n'est plus vrai. Aussi nous engageons, comme M. Vachon, tous les collectionneurs à se défier des pièces sortant soi-disant des palais royaux. C'est une provenance à mettre en quarantaine. Les pièces vraies sont au Garde-Meuble et dans quelques collections de France et d'Angleterre, d'où elles ne sortiront pas aisément.

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