‹ Le truquage; les contrefaçons dévoiléesChapitre 26 sur 35 · ÉTOFFES · texte numérisé non relu

ÉTOFFES

Reproductions faites au dix-septième siècle. — Impossibles à contrefaire, les vieux tissus ! — Anciens 3l nouveaux procédés de fabrication. — Différence des soies et des teintures. — Maquillages variés. — Les jpplications. — Se délier des costumes anciens. — L'étoffe aux perdrix. — La Tire et le Jacquard. — Moyen employé pour copier a bon marché.

La mode est aux vieilles étoffes. Autrefois, on les utilisait seulement pour les tentures de l'ameublement ou pour la couverture des sièges : maintenant, les plus petits morceaux anciens sont recherchés et classés comme documents précieux de l'histoire des tissus.

Les collections célèbres ne manquent pas. Nous citerons seulement celle du chanoine Boeck, à l'étranger, et celle de M. Dupont- Auberville, à Paris. Les musées commencent aussi à s'intéresser à ce côté pratique de l'art, et, cette année, les Arts-Décoratifs ont acheté toute une série d'échantillons do toiles do Jouy de lafin du dix-huitième siècle. Le mouvement ne pourra aue s'accentuer.

Sous Louis XIII, on a refnit certainement des étoffes

de la Renaissance et du quinzième siècle. Les procédés, ne s'étant guère modifiés, permettaient aisément ces nouvelles éditions. Le métier Jacquard n'était pas encore connu.

Un peu [)lîis tard, il est certain que plusieurs prélats, voulant conserver la tradition dans la décoration de leurs églises, ont t'ait reprendre des modèles abandonnés pour les modes nouvelles de la cour du grand roi.

Ce sont là des imitations si bien faites à l'époque, qu'il est très difficile de les reconnaître. Je ne crois j)as que personne puisse s'en charger; et M. Boislève, l'un des marchands les plus estimés de Paris, consulté par moi sur cette question, n'a pas hésité à me répondre qu'il était complètement de mon avis.

De nos jours, l'habileté des contrefacteurs ajusqu'ici échoué devant la difficulté de reproduire les vieilles étoffes dans leur aspect et dans leur charme voulu. Aussi rentrent-elles, comme les tapisseries, dans la très rare catégorie des objets qui, par eux-mêmes, et sans examen, donnent des garanties presque certaines d'authenticité.

Les grands façonnés, les lampas, les brocatelles, les satins, les damas de l'Lide, les brochés délicats, les soieries d'Orient que l'on fait à Tours, sont fabri- (jués, non, comme jadis, au point de vue d'une longue ten te, pour l'usage de plusieurs générations, mais pour le temps très court que la mode doit durer.

C'est inouï, la quantité et la variété de velours de

Gênes mis en circulation : velovu's frappés, ciselés, crêpés, à dessins fleuronnés, réticulés, à couronnes, ramages et parterres. Ce sont des types qui ont exercé et exercent encore l'iiabileté des fabricants lyonnais, mais contre lesquels les amateurs ou archéologues de l'avenir auront seuls à se tenir en garde. Pour le moment, je le répète, ces trompe-l'œil ne sauraient prendre le pas sur les véritables originaux.

La teinturerie se faisait autrefois avec des procédés très primitifs laissés aujourd'hui de côté. Nos fabricants actuels sont des chimistes-teinturierstrès forts. Ils tirent de la bouille d^s couleurs variées, mais qui perdent vite leur solidité et leur harmonie. Si on cherchait à vieillir leurs produits en les exposant à l'air, le soleil n'en ferait le plus souvent qu'un tout petit déjeuner. Les soieries ne passeraient pas, elles disparaîtraient rapidement. Ne croyez pas non plus à ceux qui prétendent que l'on vieillit les étoffes au vitriol. Par ce moyen, on les tache peut-être, mois voilà tout.

Même en employant les anciennes couleurs, la cochenille, l'indigo, lecampêche, il ne serait pas possible aux contrefacteurs de remplacer l'œuvre du temps. La diflérence des anciennes élofles avec les modernes vient surtout de la façon dont on traite la soie à la sortie du cocon. Elle subit des apprêts perfectionnés et très économiques peut-être, mais qui lui enlèvent une partie de son velouté, comme le duvet de la pêche disparaît sous le plus léger frôlement.

Les soies anciennes étaient rudes, grossières et mal ouvrées. De nos jours, ces soies ne se retrouvent plus; la nature en est changée.

Avec un travail mieux fait, elles sont devenues Ijnes, régulières et bien peignées.

On couvre maintenant les velours avec peu de soie. Les satins antiques, lourds, gras, doux au toucher, fourrés comme de l'amadou, se sont transformés en un tissu sec, léger comme celui des foulards de l'Inde. L'harmonie des couleurs a disparu. Aucune souplesse dans les ensembles : les tons sont durs, iieurtés, criards.

Avec un bon module du moyen âge, de la Renaissance, du dix-septième ou du dix-huitièine siècle, le fabricant rendra avec fidélité le dessin, les détails, les défauts du tissu, même de point en point ; mais la nuance, mais l'usure des fils, mais le coulage du coloris ! Il restera impuissant devant ces mille détails qui n'échappent point aux connaisseurs.

Certaines copies laites à la corde, fil pour fil, dans ces tons frustes et usés du passé, ont été essayées sans intention frauduleuse à la Groix-Rousse. Ce sont des fac-similés qui demandent des efforts considérables. Or, on arrivait à un tel prix de revient qu'on y a vite renoncé.

Peut-être un velours de meuble se copiera-t-il à peu près, mais allez donc reproduire un morceau «ie robe, ancien, usé, passé, froissé. Gela, à aucun pnx. Même en admettant que l'on puisse retrouver des dessinateurs de la force de ceux qui ont fait jadis le Faisan doré et la Corbeille de fleurs, je mets au déii toute la soierie lyonnaise d'y arriver.

Pour mon édification personnelle et pour celle d(-;

mes lecteurs, j'ai consulté là-dessus bien des industriels, en ayant soin de stimuler leur amour-propre de fabricants. Ils ont été de mon avis absolument. L'un d'entre eux m'a même parlé de la commande, faite cà l'un de ses confrères, d'un velours pour assortir un tissu ancien, conservé en pièce, que l'on voulait employer à couvrir un meuble. Ce dernier a livré un produit pouvant s'employer dans le même ameublement; toutefois, si bien imité qu'il fût, si bien conservée qu'ait été l'étoffe primitive, on pouvait aisément les reconnaître l'un à côté de l'autre.

Je constate cependant que, malgré toutes ces difficultés, certains marchands d'antiquités, en très petit nombre, du reste, cherchent à obtenir quelque résultat avec les étoffes modernes par les ressources variées du maquillage.

Gomme je ne veux rien passer sous silence, il est bon de relever quelques-unes de leurs ruses. Ils froissent l'étoffe, la coupent en petits morceaux, simulent des surjets, des ourlets et des plis, mettent des traces d'humidité, cousent des galons qu'ils enlèvent ensuite pour laisser une trace, plantent dans les bordures des clous rouilles et plongent le tout dans un bain très léger de teinture. Ils obtiennent ainsi un produit quelconque qu'ils vendent plus ou moins facilement aux amateurs de la province qui débutent et regardent sui)erficiellement. Mais il faut avoir l'œil bien mal conformé pour s'y laisser prendre.

Dans mon enquête sur les tissus, je n'ai pu, en ré-

3'i2 LE TRUQUAGE

SLimé, trouver, après mes recherches et mon questionnaire aux fabricants de soieries, qu'une marchande, une seule, qui ail fait copier un velours louis-seize, ni trop vieux, ni trop détérioré pour cela. Il parait (pi'elle a parfaitement placé son neuf pour du vieux. Tout a été promptement enlevé. Il était, franchement, inutile de s'arracher cette étoffe ; lemodèle se retrouve et se retrouvera longtemps encore, si le cœur vous en dit, chez l'un des plus honorables négociants de la rue de la Paix, qui vend ce velours pour ce qu'il est. Avant peu, il sera partout, aux magasins du Bon- Marché et du Louvre.

Le Courrier de VAri a publié dans son numéro du 15 novembre 1882 un intéressant article sur l'Exposition de la Société artistique pour la décoration des tissus, qui a eu lieu dans les galeries de M. Georges Petit, rue de Sèze. Cette exposition était très curieuse en elle-même, à cause de l'emploi de nouveaux procédés qui visaient la vulgarisation de la décoration artistique des ap[)artem3nts de luxe. Mais il s'agissait d'une pure réclame industrielle pour lancer l'installation d'une usine de maquillage pour les vieilles étoffes de meubles, vieilles tapisseries, vieilles tentures de soie. Une telle usine permettrait aux bourses modestesdesemettreàl'unissondes grosses sacoches. Voici à ce sujet l'appréciation du Courrier de VArt, sous la signature de M. G. Dargenty:

« Nous n'avons plus affaire à des œuvres d'artistes plus ou moins réussies, mais simplement à des objets

imprimés d'une façon très soignée et très délicate, qui, ))ar la variété des nuances, arrivent à faire quelque illusion. Il faut voir ces étoffes, il faut les tàter pour se rendre compte de l'ingénieuse persévérance avec laquelle ces ouvriers se sont mis à la poursuite du faux, ce qu'ils ont employé d'intelligence pour arriver à l'illusion ; ce sont des mixtures, des empâtements, des gommages, destinés à donner des mats qui mettent en valeur les reflets chatoyants de la peluche ; ce sont des frappages qui sillonnent les étoffes et simulent des applications ; et puis des fils d'oi' et de soie habilement arrangés, très harmonieusement entrelacés, qui rehaussent des teintes fanées douces à l'œil. Enfin, ce sont des chefs-d'œuvre d'altération et de falsification qui, à moi, me font horreur, mais qui pourraient bien avoir du succès auprès du public. Il y a là trente pièces, panneaux en velours, feuillets de paravents pailletés d'or, portières hindoues, portières gothiques, renaissance ; tapis de table, verdures, tapisseries de haute lisse, les unes copiées sur des spécimens du Garde-Meuble, les autres prises je ne sais où. Parmi ces dernières, les Fiançailles : c'est le nec plus ultra du truquage ridicule, et je ne conseillerais pas à cette société naissante de pousser si loin le stratagème. Les personnages de ces Fiançailles sont habillés comme les mannequins figurés sur les cartons qui pendent aux murs des magasins du Louvre. L'un des pieds du fiancé est chaussé d'un véritable escarpin. C'est aller un peu loin. Voilà des ficelles qui sont des câbles, et des goujons qui restent dans le gosier. Quoique, je ne cesse de le répéter, toutes ces falsilications,tous ces attrape-louidauds, me soient en profonde exécration, et que je proclame ces tentatives nuisibles et funestes,

quoique je déplore qu'on mésnse de ses facultés pour trafiquer dans le faux, comme en définitive tout ce qui, de près ou de loin, confine à l'art ornemental me touche, j'ai parlé de cette déviation, mais c'est seulement par acquit de conscience ; et, tout en souhaitant très sincèrement à cette Société ouvrière de réussir, je ne pourrai jamais m'empêcher de regretter qu'on trouve dans le goût actuel des éléments de succès pour de semblables produits. »

Ce que l'on fait beaucoup , ce sont les applications. On transporte les broderies au passé, dont le fond est perdu de taches ou de trous, sur des velours ou sur des soieries de fabrication récente. '

Ce sont là de simples arrangements, de la restauration nécessaire, pour laquelle nous trouvons inutile de lancer notre foudre et de partir en guerre. 11 faut se défier seulement, comme arrangement, des costumes anciens. On fait beaucoup de gilets, d'habits et de culottes de marquis sur des modèles du temps retrouvés dans (le vieilles estampes. La coupe est irréprochable, le fil ancien, l'étoffe aussi. La doublure date du temps ; les boutons sont empruntés à un autre vêtement. Tout y est pour déjouer l'examen le plus approfondi.

Certaines poupées habiUées à la mode ancienne du seizième siècle, qui ont fait quelque bruit, pourraient bien avoir été confectionnées par ce procédé du vieux neuf. C'est une simple supposition, bien entendu, je n'aflirme rien.

En résumé, dormez en paix, amateurs d'étoffes anciennes, le problème qui nous occupe, sans être aussi difficile que celui de la direction des ballons, n'est pas encore résolu.

Ainsi voyez, à Fontainebleau,la grande pièce tendue avec Vétoffe aux perdrix, de Philippe de la Salle, le célèbre maître lyonnais.

L'étoffe aux perdrix est ainsi nommée, parce qu'elle représente, brodées à la main en soie chenillée, de grandeur naturelle, des perdrix qui picorent, jouent ets'ébattent sur un champ de satin gris argent. Offerte en 1770, par la ville de Lyon, à l'occasion du mariage de Marie-Antoinette, elle fut mise en place dans la chambre de la reine, seulement sous le premier Empire.

L'impératrice Eugénie voulut avoir, en 1856, une nouvelle édition de cette merveille qui avait tant charmé sa devancièi'e. Pour lui plaire, tous les efforts combinés de l'industrie du Khône essayèrent de répondre à la fantaisie manifestée par la nouvelle souveraine. On lui lit les honneurs d'une reproduction de luxe.

Il n'y a que ([uatre-^iugt-cinq ans d'écart entre ces deux dates, 1770 et 1855. C'est peu, n'est-ce pas ? Eh bien ! c'est un abîme. Comparez l'original avec la copie exécutée, et vous jugerez de la dillérenco.

Cependant il faut tout prévoir, on ne sait pas ce qui peut arriver. Les procédés se perfectionneront

dans ravenir- Aussi, pour ne rien négliger, j'ai voulu obtenir des renseignements sur la différence de tissage qui existe entre ces étoffes anciennes et les étoffes modernes.

Qu'avais-je à faire? A m'adresser à un homme du métier ayant une expérience reconnue ! Et voici ce que M. Pierre Brossard.l'éruditconservateur du musée d'art et d'industrie de Lyon, m'a répondu :

« Gomment reconnaître l'ancien ou le moderne ?

« La question n'est pas sans importance.

« Il en est des étoffes comme de tous les autres produits des arts industriels. Une copie ou contrefaçon, si bien faite qu'elle soit, se trahit toujours en queliiie point; mais il faut posséder une certaine expérience technique pour mettre le doigt sur la partie faible.

« Sans m'occuperde la couleur, ni du dessin, ni des matières employées, ni même de la lisière en cordon (moyen qui offre peu de certitude), voici un moyen pratique, simple, un critérium infaillible tiré du faciès du tissu. Amateurs et marchands peuvent en faire leur profit.

« Quelques explications préliminaires sont nécessaires.

« Les étoffes dites façonnées relèvent de deux systèmes de fabrication, marquant l'un la période ancienne, l'autre la période moderne : c'est la Tire et le Jacquard.

« Ces deux systèmes, dont le premier remonte pour ainsi dire aux tcin})s héroïques, correspondent exactement à la classification universellement admise dans les arts industriels. Ainsi, une étoffe réputée ancienne ne l'est pas seulement parce que sa date de fabricatioû est antérieure à notre siècle, mais encore

parce que son mode d'exécution appartient au système do la Tire, lequel fit place à l'invention du célèbre xTacquard.

« Ceci dit, voyons la difrérence des deux procédés.

« De rem[)loi de la mécanique Jacquard résulte un tissu correct, régulier, où le dessin, toujours exactement reproduit, se répète uniformément dans les mêmes conditions techni(iues, avec le même compte de fils de chaîne et de trame.

« Avec le système ancien, c'est le contraire (jui a lieu.

« La main de l'homme intervenant sans cesse dans le jeu de la chaîne, au moyen des cordes du semple, le travail s'en ressent visiblement. Les quaUtés du premier ont ici leurs défauts en contre-partie, et l'irrégularité devient la règle presque constante de l'exécution. Au point que le raccord des lés présente toujours des difficultés sérieuses. Examinez une étoffe tissée à la tire, comparez un motif quelconque, et vous verrez, après quelques minutes d'attention, la partie retournée du dessin rarement conforme à la moitié correspondante ; les découpures tantôt plus larges, tantôt plus réduites ; bref, un manque absolu de régularité. C'est là pourtant ce qui donne aux vieilles étoffes la vie, le relief, la puissance décorative . . .

« Tout à la fois naïf et simple, ce critérium est le fruit de l'expérience, et j'en réclame la paternité pour le cas où vous croiriez devoir le mettre en lumièie.

« Pierre Brossard. »

Nul besoin d'insister sur la valeur technique de co document, il se recommande lui-même. Toutconi-

mentaire serait supcrilu. Profitez-eu, amaleurs et marchands, experts et collectionneurs, et remerciez avec moi M. Pierre Brossard de ses précieuses communications.

Signalons dans nos notes un tour de passe-passe qui se fait quelquefois, et dont sont victimes les magasins oiî s'entassent les vieilles étoffes. C'est le truc à la copie.

Il y a quelques années, un marchand très connu et très estimé avait trouvé, pour une somme dérisoire, 15 francs ! un morceau d'une vieille étoffe du quinzième siècle représentant, d'après une mosaïque romaine probablement, deux colombes voltigeant autour d'un vase.

Prévenu de cette découverte, un grand fabricant de la Groix-Rousse arrive chez lui, voit ce charmant morceau, le marchande et tombe d'accord sur le prix.

Avant de conclure détlnitivement pour la somme de 500 francs, il demande cependant à consulter son associé à Lyon, et à lui soumettre l'objet, atin qu'il puisse, sans regret, ratifier le marché.

L'étoffe, mise sous enveloppe soigneusement cachetée, est portée à la poste avec les recommandations d'usage. Elle part pour la fabrique de la Groix-Rousse.

La réponse se fait attendre un peu. Eniin, au bout d'une quinzaine, le paquet revient au marchand avec une lettre contenant un refus. Le prix, disait-on, était trop élevé, et l'étoffe ne pouvait convenir

Le marchand, sans méfiance, reprend son bien.

Quel([uos jours après, il n'avait qu'à se féliciter de ce retour, et cédait heureusement pour 1,200 francs le morceau du quinzième siècle à l'un de nos grands amateurs, très passionné pour tout ce (jui touche à cette époque archaïque.

A quelque temps de là, l'acquéreur rencontre son vendeur dans les couloirs de l'hôtel Drouot :

« Je croyais avoir acheté, dit-il, une chose inédite. Il n'en est rien. On retrouve partout le modèle que vous m'avez vendu. Sans m'en prévenir, vous l'avez fait copier, puis tirer à un nombre incalculable d'exemplaires. »

Ne comprenant rien à ces reproches, le marchand tombe de son haut d'abord. Que lui reprochait-on ? •Mais, avec un peu de réflexion, il comprit ce qui avait dû arriver.

Le retard qu'on avait mis à lui répondre de Lyon s'expliquait : c'était le temps nécessaire à la copie par la fabrique. Gela n'avait pas ti'op mal tourné en somme pour lui, puisqu'il avait réalisé un bénéfice inattendu. Mais, pour l'avenir, il jura qu'on ne lui prendrait plus ses modèles.

rVOlKES.

Le jus de tabac et le foin mouillé faisant l'œuvre des années. — A quoi peut servir une gorge opulente. — Le diptyque de Bruxelles. — La manière de traiter les faussaires comme ils le méritent. — Le sceau de Napoléon IIL — Sire, vous avez tourné la vis ! •

C'est une œuvre délicate et difficile que de former une collection triée sur le volet. Il faut payer par un long noviciat l'initiation aux mystères de la curiosité pour arriver à savoir se défendre contre les mille traquenards qui nous sont tendus. Et rien n'est plus vrai quand il s'agit des ivoires; car, pas plus que les autres objets, ils n'échappent à la contrefaçon. Il faut donc s'en délier, et ne jamais acheter ni les vidrecomes trouvés sur les bords du Rhin, ni les christs byzantins sans bras que les marchands vous montrent encore dans les morceaux de chaux de leur pseudo-découverte.

Il y a trente ans, Dieppe était arrivé à l'apogée pour les ivoires. Aussi, non contents de fabriquer pour le commerce, des broches, des petits marins et des niaiseries religieuses, les meilleurs artistes du cz'û

voulaient-ils aborder les belles choses. Il se mirent à imiter avec ardeur les diptyques gothiques.

Quelques colporteurs venaient à certaines époques prendre ce qui avait été préparé dans l'année, et parcouraient ensuite les provinces pour en chercher le placement. Hélas, tout s'use ici-bas. Au bout d'un certain temps, les amateurs, mis en défiance, reconnurent, aux attaches métalliques qui servaient à fermer ces pièces d'ivoire, qu'elles ne pouvaient être que modernes.

Le commerce du vieux neuf fut tué du coup: aujourd'hui, il n'y a plus d'eau à boire, comme on dit vulgairement, avec ce genre de travail. Aussi les trois ou quatre bons artistes qui restent à Dieppe l'ont abandonné pour des sculptures plus modernes dont la vente donne de meilleurs résultats.

Mais Cologne a pris la suite d'affaires de Dieppe, et reproduit maintenant sur une grande échelle ces admirables triptyques du quinzième siècle fouillés avec autant d'élégance que de sentiment. Des ouvriers rétrospectifs copient d'abord chez eux de bons modèles italiens, et livrent après leur travail aux maquilleurs. Le jus de tabac ou de réglisse et des moyens mécaniques donnentensuiteà l'ivoire le ton de bitume, la patine du temps et les craquelures du moyen âge, qui achèvent de prêter à l'ivoire neuf ce faux air du vieux. Rien de plus facile que de les obtenir. Il suffit de plonger la pièce dans l'eau bouillante et de la faire sécher devant un feu brillant.

Quelquefois le procédé est perfectionné. Gomme on travaille toujours l'ivoire vert, ces malins, se souvenant de la façon dont les sabotiers dorent leurs sabots, ont eu l'ingénieuse idée de l'exposer à la fumée

du tan ou du foin mouillé. La dilatation se produit sous l'influence de la chaleur, le morceau se fendille et se colore en même temps. Quelques jours après, on peut livrer aux connaisseurs un bel ivoire gercé, aux tons brunis, dont la haute antiquité n'atteint pas même une année.

il: *

Personne n'ignore l'existence des fabriques de faux caméesanciens des environsdeNaples. Là-bas, comme partout ailleurs, ces détrousseurs de l'art ont su, pour atteindre leur objectif, vaincre toutes les difficultés.

Théophile Gautier, dans son style chatoyant, délicieux, saupoudré de verve et d'esprit, a tracé ses plus fines arabesques, a ciselé ses phrases les mieux fouillées pour exprimer les idées qu'éveillaienten son esprit ces expressions : patine des temps, vérins des siècles.

Pour les faussaires, rien de sacré 1 Aucun idéalisme chez eux. Ils sont plus que naturalistes.

Quelle imagination même la plus folle des folles du logis aurait pu trouver que l'estomac d'un dindon fût le rival des siècles. A peine un camée a-t-il été imité, travaillé à la perfection, bien vite on le fait avaler à un de ces utiles gallinacés. La chimie s'en mêlant, les réactions des sucs digestifs aidant, le camée avalé blanc, laiteux, revient de ses pérégrinations à travers l'œsophage, les intestins et la suite, superbe dans sa teinte jaunâtre.

Tout cela est invraisemblable, dit- on ! Non ! non ! La vérité seule est invraisemblable dans la contrefaçon.

Mais, de tous les trucs connus et inconnus pour jaunir l'ivoire, en est-il un seul (|ui vaille celui-ci? Je n'invente pas, je raconte de mémoire.

Un marchand de curiosités, juif de profession et de naissance, s'était marié à une jeune Allemande dont les formes opulentes rappelaient les superbes créatures de Rubens.

Un jour qu'il contemplait sa femme, il trouva le moyen de l'utiliser pour sa bedide ijvmmerce:

^^ Que je suis bête! se dit-il. . . Sa peau est brune et gi'asse, sa taille ronde et faite au tour... pourquoi n'eniploierais-je pas les richesses de son plantureux corsage ? Le temps et le reste patineront merveilleusement mes ivoires. »

Aussilôt dit, aussitôt fait!. . , et voyez quelle inspiration! Un mois après il exposait dans sa vitrine des pièces d'une couleur superbe due à cette précieuse collaboration.

Passe un amateur. Il s'arrête, il admire, il entre :

— Combien ce médaillon ?

— 300 francs! Remarquez, monsieur, que je ne vends que du vieux garanti sur facture.

— En effet, cet ivoire est doré comme la peau d'une créole. Si vous en aviez deux pareils, je vous les achèterais de suite !

— Voulez-vous repasser dans quelque temps ? Je pourrai peut-être vous procurer la paire.

— Très bien. Je repasserai.

Un mois après, l'amateur revient : la femme était

seule. Il la trouve plus belle que le premier jour, s'en éprend, lui fait la cour et lui donne un rendez-vous ([u'elle accepte.

Le moment psychologique arrivé, savez-vous ce qu'il déniche dans celte anfractuosité charmante où se placent ordinairement les bouquets? — Un ivoire privilégié, le pendant de son médaillon.

« Je comprends, dit-ii alors, pourquoi votre mari ne voulait pas me le vendre... il n'était pas encore assez jaune 1 »

La confection des ivoires antiques a provoqué l'établissement d'une grande fabrique en Allemagne. Une effrontée circulaire a été lancée partout aux marchands d'antiquités. L'un de nos confrères de la presse la citait naguère m extenso dans un journal. A notre tour, nous la reproduisons sans en changer un traître mot, bien que ce ne soit pas d'un français extrêmement pur.

« Nous avons l'honneur de vous informer par la présente que nous venons d'étabUr un atelier de sculpture en ivoire dans notre ville.

« Une activité de nombre d'années, des ouvriers pris dans les premiers ateliers, l'engagement de personnes bien expérimentées ainsi que des fonds suffisants nous mettent à même de pouvoir satisfaire à toutes les exigences.

(I Nous nous recommandons donc pour la confection de sculptures en ivoire antique et moderne^ savoir : reliefs, groupes, armes, figures, boîtes et tableaux historiques, et vous prient de vouloir bien honorer de votre confiance notice entrepiùse. »

« Et mine erudimini! messieurs les collectionneurs, s'écrie notre aimable collègue. »

Nous ne pouvons que pousser avec lui la même exclamation !

Mais les faussaires ont aussi quelquefois leurs mésaventures, et les tribunaux nous l'apprennent de temps à autre.

L'ancienne cathétli al'" de Liège possédait jadis un diptyque consulaire que le père Willhem avait décrit et publié en 1659. Ce diptyque, à l'époque de la révolution, disparut, comme tant d'autres objets. Fut-il volé? Fut-il caché? On ne le sut jamais.

Il y a environ vingt ans, un intermédiaire, que je ne nommerai pas, fit savoir secrètement à la direction du musée de Bruxelles que le célèbre diptyque, dont on pleurait la perte depuis si longtemps, était enfin retrouvé. 11 était exposé chez un marchand de Liège, qui en demandait modestement 20,0UÛ francs.

La commission du musée dépêcha quehfu'un en toute hâte avec les instructions les plus larges et les plus simples.

« Partez immédiatement, revenez coûte quecoiite avec le diptyque. »

Mais le délégué, en homme prudent, s'il revint avec l'ivoire précieux, eut au moins la précaution de ne le prendre qu'à condition.

C'était en effet une pièce superbe, incrustée dans un cadre en bois d'ébène, aux fines et élégantes moulures. Les connaisseurs s'inclinaient devant ce morceau royal.

M. Franks, l'antiquaire le plus fort de Londres, était alors à Bruxelles.

— Venez voir, lui dit-on, notre dernière acquisition. Il y a fête chez nous. C'est l'entant prodigue qui rentre au logis.

Le savant anglais examine le diptyque et s'écrie immédiatement sans précautions oratoires:

— Mais vous avez été trompés. Nous avons l'original au Brilish Muséum. Celui-ci est une copie faite sur la gravure qui en a été publiée.

Ouvrons ici une parenthèse :

M. Thiers, homme d'État distingué mais collectionneur médiocre, se trompait souvent. 11 ne voulait jamais en convenir. Il avait acheté un Lucca délia Robbia notoirement faux, copié sur l'un de ceux du Louvre. On le lui dit avec beaucoup de ménagements.

« C'est celui du Louvre qui est faux, répondit-il. »

De même les archéologues belges, sans se laisser influencer, répondirent superbement à M. Franks :

« C'est vous qui avez la copie. Notre diptyque, fait dans le pays, n'en est jamais sorti. »

Sûr de lui, M. Franks persista énergiquement dans sa première déclaration.

Cette affirmation spontanée, le cri du cœur sorti d*une bouche aussi autorisée, jeta néanmoins quelques doutes dans l'esprit d'un des assistants moins passionné que les autres, l'honorable M. Chalon, de la Société numismatique, de qui je tiens du reste tous ces détails.

Fort ébranlé dans ses premières convictions, il voulut en avoir le cœur net, et proposa de détacher le diptyque du cadre auquel il adhérait fortement de façon à recouvrir tout le revers de l'ivoire.

Une protestation immédiate s'éleva de tous côtés !

Sans chercher à rendre ridicules les administrateurs belges, reconnaissons que, peut-être, au fond, il leur était pénible d'avouer leur naïveté en présence de l'un des représentants les plus disting-iiés du musée Anglais. M. Ghalon pria, insista, se débattit énergiquement, mais on neputvaincreles résistances de ses collègues.

« L'ivoire est vrai, s'obstinait- on à lui répondre. Nous n'avons pas besoin de le vérifier. »

Il obtint cependant, quelque temps après, de faire examiner la pièce par une assemblée générale de la commission de surveillance. Là, on reconnut que M. Franks avait eu mille fois raison dans sa critique.

Une enquête fut alors ouverte. Le sculpteur, d'ailleurs innocent, fut retrouvé, ainsi que l'intermédiaire qui lui avait porté l'ivoire à travailler pour le compte du marchand.

Pour donner une leçon au vendeur de mauvaise foi, le musée porta plainte au procureur du roi.

En première instance, le floueur obtint un acquittement inattendu; mais, en appel, le tribunal le condamna, et il dut même quitter le pays pour éviter de nombreux mois de prison.

On peut voir encore à Bruxelles le célèbre diptyque, saisi comme pièce de conviction. Le musée n'a rien perdu en somme. L'objet confisqué et non payé encore lui est resté pour rien, à titre de dommages-intérêts. Le truqueur en a été pour sa courte honte et pour sa fuite du pays.

Îj58 le truquage

Que les amateurs trompés se rassurent. Comme je l'écrivais dans ma préface, ils sont nombreux et en haute compagnie. Les anecdotes ne manquent pas pour le prouver. En voici une, entre antres, dont lehéros fut Napoléon III, et que mon aimable confrère Marins Vachon a spirituellement racontée dans l'une de ses chroniques, à laquelle je l'emprunte tout entière.

Un soir de réception à Fontainebleau, l'empereur, s'adressant à un célèbre amateur, fort érudit et fort expert en matière de curiosités, lui dit :

— Il n'y a pas que vous, cher monsieur, qui achetiez de belles choses, des raretés artistiques.

— Sire, je n'ai point cette prétention, répliqua l'interlocuteur.

— Je viens de faire acquisition d'une pièce unique au monde, un sceau du douzième siècle d'une merveilleuse beauté et d'une conservation remarquable.

— Vraiment ce serait une bonne fortune singulière. . . mais je connais cette merveille.

— Oh!

— Oui, elle provient d'un marchand des BatignoUes qui me l'a offerte récemment, mais elle est fausse.

— Ce n'est pas possible, les savants et les artistes à qui je l'ai montrée ont été unanimes à la déclarer une merveille, un vrai chef-d'œuvre, authentique.

— Mon Dieu, je regrette fort de les contredire; mais, si Votre Majesté veut bien se donner la peine de tourner la queue du sceau d'un coup très sec, elle verra qu'il y a une vis en acier. Or, à cette époque, la vis était inconnue.

Nai)olcon, fort surpris, se rendit à son cabinet pour chercher le sceau en question ; il revint quelques instants après en souriant :

— Décidément, dit-il, je ne peux rien garder chez moi. On m'enlève tout (je crois même ([u'un terme de terroir plus parisien intervint).

— Sire, répliqua en riant l'érudit collectionneur, vous avez tourné la vis 1

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