ARMES ET ARMURES
Fabrication Européenne. — Le bazar de Constanlinople. — Du rôle de l'encauslique. — Utilité nouvelle des ivater-closets. La rouille italienne masquant les brasures. — Collectionneur avec les marchands et marchand avec les collectionneurs ! — Précieuse intervention de la galvanoplastie. — La garantie sur facture. — Histoire de trois boucliers. — Petit-Didier, le baron Davillier et le grand Couvreur. — Le butin de Granson. — La cuirasse du sire de Château-Guyon.
Les armes et les armures que l'on peut acheter aujourd'hui ne remontent pas toutes aux croisades comme la vieille noblesse de France. La plupart sortent des mains de véritables artistes dont le savoir, l'ingéniosité et l'adresse travaillent à remplacer les pièces que le temps, destructeur impitoyable, a fait peu à peu disparaître.
Ce n'est que dans les musées, à l'Arméria réal de Madrid, au musée du Belvédère à Vienne, à la Tour de Londres, au Trésor impérial de Moscou, aux Invalides de Paris, et dans certaines collections princières, comme celles de MM.Riggs et Spitzer, où l'on peut rencontrer encore des pièces vraiment anciennes et parfaitement intactes. Les autres, servant à oincr
les fumoirs ou figurant dans les antichambres des demeures aristocratiques, sous la forme de deux guerriers armés de pied en cap, sont les œuvres des armuriers italiens, espagnols et même allemands.
Gonstantinople a la spécialité des armes orientales. Il est très curieux de voir autour de Besestein les armuriers turcs installés en plein vent et préparant coram populo les kangiars aux manches de jade, d'agate ou d'ivoire; les yatagans aux lames de Damas, recourbées et tortues, historiées de versets du Coran, les cimeterres à la poignée constellée de grenats, de corail et de turquoises ; les poignards aux fourreaux d'argent repoussé. Celui-ci s'adonne aux arcs et aux carquois mongols ; celui-là aux cottes de mailles circassiennes et aux mors d'argent niellé ; cet autre aux selles de velours et aux caparaçons splendides comme des manteaux royaux, aux gaines de cuir, de bois, de velours ou de chagrin, et aux boucliers antiques de peau d'hippopotame. Ce dernier prépare les dagues, les espadons, les rapières, les colichemardes, les vieux mousquets à roue ou à mèche, les pistolets albanais que l'Occident met en trophées le long des murs.
Lisez les livres des voyageurs et vous y trouverez de merveilleux récits sur ces habiles contrefacteurs, que j'ai vus personnellement à l'œuvre en 1873. Allons ! Constantinople se met de la partie. Pauvre collection !
Si ce n'est pas assez de toute l'Italie, Que l'Orient contre elle à l'Occident s'allie.
Gomme à tous les voyageurs, on m'a proposé là-bas des armes historiques ou légendaires. Le yatugan
fameux dont se servit Mouza pour fendre Hassan des épaules au cœur ; le sabre du Bulgare qui appuya la première échelle aux murs de Gonstantinople; la masse d'armes avec laquelle Mahomet II frappa le soldat pillard sous les voûtes de Sainte-Sophie. J'en passe car cette nomenclature serait trop long~ue.
Le plus souvent c'est uu vieux Turc obséquieux et rampant qui s'approche de vous ; il veut faire un présent d'ami à l'étranger :
— Achetez-moi celte plume de héron, Monsiou, elle a orné le front de Sélim III. Ma parole d'honneur ! Vous préférez les armes? Achetez-moi un poignard, un bouclier cosaque, ce fusil arabe. Vieux, vieux et bien joli ! Achetez-moi ce cimeterre, c'est celui d'Orkhan...
— Farceur !
— Sur le nom d'Allah, je vous le jure, Momiou, ces armes appartiennent à ma famille depuis plus de deux cents ans, je les ai...
— Fabriquées devant moi hier ou avant-hier ! scélérat ! gredin !
Et je m'éloigne en riant de la mine grotesque et larmoyante du Turc, au désespoir de n'avoir pu dévaliser un chien d'infidèle ! Mais combien d'artistes ou d'amateurs crédules, grisés, fascinés, ont quitté le bazar,laissant leurs dernières piastres dans l'escarcelle de ces marchands, plus juifs que musulmans .
On admire surtout les armures exécutées en Autriche, et nos ouvriers parisiens en font le plus grand
cas. Mais c'est en France (jue se trouvent les pièces de choix. Elles sont là mieux préparées encore que partout ailleurs. Nos produits sont à juste titre très vantés, seulement ils coûtent cher, et ne s'adressent pas à ces amateurs de pacotille qu'on attrape comme des grenouilles avec un morceau de drap rouge.
Nos ouvriers gravent, cisèlent, dorent, repoussent et damasiiuinent à merveille. Leur habileté de main est extrême, et leurs trucs pour vieillir extrêmement étudiés. Avec de l'encaustique à l'essence, passée au pinceau sur la surface polie de l'acier, qu'ils frottent ensuite en se servant d'un morceau de flanelle, ils obtiennent un brillant rappelant celui des armes du temps de la chevalerie.
L'illusion, malgré tout, n'est complète qu'à la condition de ne pas mettre côte à côte un morceau ancien et un autre de fabrication récente. Alors l'écart apparaît très visible. Le premier est un peu clair et bleuâtre, et le second d'une nuance assombrie et plombée.
La rouille des siècles s'obtient d'une façon factice par des moyens multiples et originaux : l'espi-it de sel (acide chlorhydrique) produit des trous de petite vérole s'oxydant très vite, et mord en même temps les parties que l'on veut graver. C'est une substance à deux fins.
Tous les moyens sont bons quand ils produisent d'heureux résultats. La terre lmmide,ou bien, — shockiug! — le séjour dans un water-closet rustique, donne aux armes la rouille qui doit les recouvrir. Mais celle qu'on fait naître ainsi est rougeàtre et s'en va avec le doigt.
La rouille noirâtre, épaisse et crasseuse de nos ancêtres est iuiinitable, dit-on. Pourtant les Italiens,
en particulier, vendent des épées invariablement fouillées et noircies. — Ils ont les meilleures raisons pour agir de la sorte. Le noir et la rouille cachent les restaurations, les soudures, ce qu'on nomme les brasures en terme du métier. Pour débiner ce truc, frottez et nettoyez la rapière : tous les raccords dissimulés, apparaissant clairement, se mettront à rire de votre prévoyance.
Le vulgaire se laisse prendre volontiers à l'attrait des armes surchargées de ciselures, de nielles et de damasquine. Il a tort. Les mieux avisés s'inquiètent avant tout de la forme. En cela ils rappellent Brid'oison, mais dans un sens plus heureux. Si la forme est pure, si elle est élégante, si elle marque bien une époque, une origine, si enfin elle a un style parfaitement déterminé, ce critérium est infaillible. La pièce peut rassurer les plus difficiles.
C'est tellement vrai qu'une épée ancienne, dégagée des ornements susceptibles d'en altérer le caractère et de l'alourdir, défie le plus souvent par son galbe l'adresse des copistes. Aussi les Italiens jugent-ils ordinairement à propos de ne point s'obstiner à la reproduire. Ils achètent des épées d'une valeur médiocre pour les ciseler après coup et les damasquiner à loisir.
La damasquine est l'imitation du damasquinage. Autrefois le damasquineur était un artiste qui savait manier le burin du graveur. Il lui fallait une grande sûreté de main pour calculer la profondeur du Irai
qui devait recevoir le filet d'or ou d'argent. Une extrênne précision était nécessaire pour le faire pénétrer à l'aide d'un petit ciseau dans le sillon tracé. Le fil était ensuite aplati aumatoir. C'était un travail des plus durables : le fil d'or se mariait solidement avec les aspérités, et les bavures refoulées formaient une véritable sertissure.
La damasquine moderne a tout simplifié. On se borne à recouvrir une surface d'un vernis épargnant les parties qui doivent rester ea relief. L'eau-forte ordinaire creuse ensuite les lignes et donne la finesse du grain du métal.
Lorsque la profondeur du creux paraît suffisante, on enlève le vernis préservateur. Avec une certaine mixture dite cuUe d'oi' on recouvre toutes les parties gravées sans avoir égard aux reliefs. Dès que ce vernis dont on s'est servi pour dorer ne possède plus qu'une faible adhérence, onfait l'application des feuillets d'or pressés alors légèrement avec un tampon de velours bourré de ouate.
Il ne s'agit plus que de gratter les parties métalliques existant sur les reliefs, et le dessus apparaît alors, comme un métal poli, avec tous les détails en relief sur fond d'or ou d'argent.
En déposant une couche de platine sur un métal et en la faisant brunir, elle jouera l'acier, et, par des épargnes et des dépôts successifs bien raisonnes, on peut arriver ainsi à damasquiner arLificiellement tous les métaux.
Le moirage des lames de Damas se fait de différentes façons. Voulez-vous en connaître les procédés? Ils se trouvent indiqués dans tous les traités. Ouvrons le premier livre venu et nous y verrons qu'on simule
d'abord des dessins, et qu'on se contente simplement ensuite de mater les parties laissées à nu.
Une autre méthode consiste à bleuir fortement les lames d'épées ou de poignards : après y avoir tracé des réserves au pinceau, on décolore avec du vinaigre les parties non recouvertes.
Avec le troisième procédé, on se borne à dorer ou à argenter à la pile les endroits bleuis, et après avoir gravé les ornements à l'aide d'une épargne on dissout l'or par la potasse caustique. Le vernis enlevé donne alors un dessin d'or ou d'argent sur fond bleu. Retouché par la ciselure, ce travail rappelle le damasquinage d'or ou d'argent.
A Paris, cela se fait beaucoup aussi, etle célèbreX... cisèle, dore, damasquine le fer à merveille. N'a point qui veut de ses œuvres. Elles sont accaparées par l'une des galeries les plus tapageuses dont le propriétaire subiL les transformai ions de la fable. Il est tour à tour collectionneur avec les marchands et marchand avec les collectionneurs. Par ce portrait tous les initiés de la curiosité le reconnaîtront aisément sans qu'il soit nécessaire de le désigner autrement.
Fortuny, le Meissonier espagnol, forgeait, ciselait et damasquinait lui-même avec une adresse extraordinaires des épées de style moresque ; il mettaittoutes les déhcatesses de son goiàt exquis dans les détails de l'ornementation. A sa vente, après sa mort, une épée faite ainsi par lui fut vendue 15,000 francs. Dans une lettre au baron Davillier, datée de Rome
le 5 mars 1875, il lui parle d'une fabrique ({ui existait non loin de chez lui, et qui est, dit-il, en pleine prospérité. On y fait de nouveaux « boucliers repoussés ».
L'ivoire joue un grand rôle dans l'ornementation des pistolets, des arbalètes et des arquebuses à rouet d'autrefois. Que de chefs-d'œuvre ont été enfantés par l'imagination des maîtres en cet art charmant et délicat! J'ai vu des dessins exquis, fleuris, capricieux, avecdes figures pleines de fantaisie et de grâce. Ceux qui ont voulu pénétrer le secret et la durée des œuvres ainsi achevées à force de travail et de patience ont constaté que l'ivoire était incrusté dans le bois à une grande profondeur. Il en résulte ainsi une solidité à toute épreuve. Le bois et l'ivoire mariés de la sorte ensemble ne font plus qu'un seul et même corps.
Les ornemanistes actuels ne songent point à imiter de pareils exemples. Le temps c'est de l'argent, ou, suivant une autre définition, c'est l'étoffe dont la vie est faite. Ils n'en veulent point perdre une parcelle. Ces esprits pratiques trouvent plus simple de por-er sur l'arme une plaque d'ivoire, afin d'obtenir, sans peine et sans fatigue, avec un mordant, des dessins en tout semblables aux compositions originales qu'ils prennent pour modèle. Quand onregai'de aune faible distance l'arme plaquée de cette façon, on croit voir des incrustations réelles ; il est nécessaire de toucher l'objet pour découvrir la malice. Les arquebusiers de Baden-Baden et surtout de la Suisse prisent fort ce système peu coûteux de contrefaçon ancienne.
La galvanoplastie s'est faite aussi la complice des fabricants d'armes; grâce à elle, les morceaux déhcats sont reproduits avec une extrême finesse.
Elle aide à tirer de nombreux exemplaires d'armes
historiques, célèbres par le bon ou le mauvais usage qu'en firent leurs propriétaires. Bien des amateurs se disputent l'honneur d'avoir dans leurs vitrines le poignard de Ravaillac : M. le duc de la Force, seul, possède le véritable ! Et les autres ?
D'après l'aperçu qui précède, il est facile déjuger de la solidité du terrain sur lequel les marchands attendent le client et des dangers auxquels est exposé ce dernier.
Malgré tout, les demandes affluent chez nous. Les périls qu'ils courent n'arrêtent pas les acquéreurs. Seulement ils prennent de plus en plus l'habitude d'exiger des armuriers une garantie d'authenticité sur facture.
Gela gêne singulièrement les marchands français, surtout quand ils ont affaire à des acheteurs français. Aussi aiment-ils mieux traiter avec des étrangers. Il s'est formé depuis une dizaine d'années hors frontières de nombreuses collections d'armes dites anciennes. Les Américains surtout emportent chez eux toutes les mystilications possibles en ce genre. Peut-être faut-il croire cependant que quelques-uns d'entre eux, désespérant d'arriver à s'y connaître, se résignent, en apparence seulement, à accepter pour fondées les attestations mensongères dont on les gratifie. Ils se réservent sans doute, en rentrant dans leur pays, de présenter à leur tour ces armes pseudoanciennes comme authentiijues. El cela ne nous semble pas bien difficile d'égarer le jugement de leurs visiteurs sans expérience.
LE TRUQTTAGE S69
Le commerce des armes a ses historiettes légendaires. Les plus typiques forment une trilogie dont on pourrait faire un petit livre à l'usage des collectionneurs, sous ce titre heureux : les Trois Boucliers.
Le premier fut acheté 10,000 francs par un connaisseur exercé : M. Didier- Petit.
Ce bouclier représentait Jupiter foudroyant les Titans, Il était en fer et d'une exécution remarquable. M. Didier-Peiit mourut. Le bouclier lîgura dans sa vente en 1845. Il fut vendu 500 francs, et pour cause.
Le second bouclier met en scène mon pauvre ami mort l'année dernière, le baron Charles Davillier.
Le premier acte se passe dans la galerie d'un personnage très connu dans la capitale de toutes les Espagnes, et que nous appellerons Nascimenta.
La chaleur est intolérable. Tout est clos pour ce motif. Une lumière douteuse filtre à travers les miradorès et éclaire faiblement la collection. M. Nascimenta montre au maître français un bouclier magnifique, damasquiné d'or. L'auteur des Faïences hispano-mauresques trouve la pièce belle, ne met pas en doute son origine, la croit du seizième siècle, l'achète 8,000 francs séance tenante et la fait emballer immédiatement. Puis, tout triomphant, il se jette dans un wagon de chemin de fer. Ce bouclier est le plus beau jour de sa vie ! Cela soit dit sans intention malveillante, car M. Davillier était loin d'avoir la naïveté d'un Joseph Prud'homme. Il passait, au contraire, à justetitre,pour l'homme le plus fort de la curiosité parisienne.
Coïncidence bizarre ! Ce fut un douanier qui fi* découvrir la fraude. A Hendaye les bagages sont visités. Toujours défiant, le vérificateur fait déboucler la caisse et met en pleine lumière au déballage le bouclier, dont les ors scintillent avec éclat.
Le nouveau propriétaire de cette pièce rare éprouve alors une émotion inattendue, ne ressemblant en rien à une vive satisfaction.
— Je suis refait comme un débutant, dit-il pour lui, mais à haute voix.
Le douanier ne comprit pas et faillit se fâcher.
Renîré à Paris, le baron Davillier n'hésite pas. Avec sa bonne plume de Tolède il écrit à son vendeur :
« Cher Monsieur,
« Votre bouclier a cessé de me plaii'e. Reprenez-le, autrement vous me forceriez à vous faire, à Paris, la réputation du plus habile faiseur de damasquine des temps modernes.
« Vous n'y tenez pas, j'en suis sûr?
« Votre sincère admirateur,
« Baron Davillier. b M. Nascimcnta répondit :
« Cher baron,
« 'Mon bouclier est parfaitement autlientique. En vous le vendant je vous ai montré que je n'avais rien à vous refuser.
« Je consens à vous le reprendre pour achever la démonstration.
« Renvoycz-le moi; il reprendra la place qu'il occupait, à juste titre, dans ma collection. « A los pies de usted,
« Nascime.nt.^. »
Le troisième bouclier a précipité la fin d'un brocanteur célèbre à Paris, et que Tonne désignait jamais autrement que sous le nom du Grand Couvreur.
Quand le pavillon de Couvreur couvrait une marchandise, tout était dit. Bien que dépourvu d'instruction, grâce à son expérience acquise, on le choisissait très souvent comme arbitre pour les objets douteux. Ses décisions étaient de celles devant lesquelles tout le monde s'inclinait, d'autant plus ■•^nc lodit marchand ne brillait pas par l'urbanité. C'était une nature un peu cassante et dépourvue de formes, un braillard, mais un savant en somme. Sa prétention était de ne jamais se tromper, et, suivant l'expression vulgaire, il avait le croc dur.
Rien n'est absolu ici-bas, et Couvreur se trompa un jour en achetant au même Nascimenta un bouclier moderne qu'il paya 20,000 francs.
A railleur, railleur et demi ! Qu'on juge de la colère qu'un tel homme dut ressentir quand quelqu'un lui dit un jour :
— Vous avez là un bouclier qui ressemble énormément à une pièce de l'Armeria Real.
Et lorsqu'un deuxième ajouta :
— Gomme on fait bien la damasquine aujourd'hui !
— Ce bouclier est ancien. J'en réponds, s'écriait-il, il faut être bien ignorant pour prétendre le contraire.
Au fond, il enrageait et se sentait probablement pris d'un doute affreux.
Mais le naturel reprenait vite le dessus, et il murmurait entre ses dents : « Je me serais trompé, moi, Couvreur! Allons donc, c'est impossible ! »
Sousl'impression de ce dcrniersentiment, il présenta à l'Exposition du métal, en 1878, le bouclier discuté.
Sans défiance, l'un des secrétaires le reçut et le mit dans une vitrine ; lui aussi le trouvait superbe. Couvreur rayonnait. Il allait enfin confondre les incrédules.
j\Iais un membre de la commission, flânant au milieu des préparatifs, laissa échapper ces paroles :
« Je ne me trompe pas. C'est le bouclier de Couvreur que je vois là. Vous recevez des choses pareilles ? »
Là-dessus, grand émoi dans la section. Le bouclier est retiré par les ordres de M. de LajoUais, l'un des directeurs de l'Union centrale.
On appelle Couvreur, on lui rend l'arme contestée. Il la prend dans ses mains tremblantes de fureur, et, se tournant vers M. de LajoUais, prononce ces paroles dédaigneuses :
« Monsieur Flageolet, vous n'y entendez rien ! »
Il avait donné le nom d'un autre légume à Carrand, qui niait énergiquement l'authenticité du bouclier, et croyait se venger en l'appelant Navet.
Cette histoire n'est pas la seule dans laquelle figure le nom de l'irascible Couvreur.
M. de Nolivos avait acheté à ce marchand une épée fort curieuse portant sur la lame, incrustés en caractères d'or, d'un côté la légende Gladius Rogieri, et sur l'autre le commencement d'un psaume.
Cette arme fut cédée contre 8,000 francs par M. de Nolivos à M. Basilewski, qui fut ravi de manier
l'épée glorieuse du vaillant roi de Sicile. Il eût possédé la Durandal de Roland, qui emprinitait aux eaux de Tolède une trempe sans pareille, qu'il n'eût pas été plus satisfait.
L'épée de Roger fut suspendue aux parois de cette galerie merveilleuse de la rue Blanche que peu de privilégiés ont pu visiter, et fut d'abord admirée par tous les familiers de la maison.
Cependant une rumeur étrange se répandit : on disait tout bas que, si l'épée était vraie, l'inscription ne l'était pas. Était-ce le commencement d'une calomnie,
Un petit bruit rasant la terre,
une machination de Basile contre M. Basilewski? Quelque curieux jaloux cherchait-il à déprécier une belle chose qu'il n'avait pas ? Un amateur voulait-il préparer un échange avec le Russe archi-millionnaire?
Point du tout. La rumeur était fondée. Les falsificateurs avaient passé par là.
Un procès s'ensuivit. Des mains des experts le glaive à l'inscription trompeuse et au psaume fallacieux passa dans celles du ministère public, où il prit un faux air du glaive de la justice, puis dans celles de l'avocat de M. Basilewski, puis dans celles de l'avocat de M. de Nolivos, et enfin dans celles de M. de Nolivos lui-même, où on la laissa pour compte.
Bref, ce dernier fut condamné à reprendre l'épée, et à restituer les 8,000 francs qu'il avait reçus.
M. Basilewski dédaigna de poursuivre le remboursement et renvoya l'épée à M. de Nolivos. Depuis, elli; a reparu à la vente Gharvet, où elle a fait péniblement 300 francs.
L'épée de Roger est maintenant chez Paul Reccappé, le sympathique marchand de la rue Paul-Louis- Courrier, où tout le monde peut la voir. Elle est de nouveau à vendre.
Ce ne sont point là des fables, mais des histoires vraies. 11 n'est pas nécessaire d'en tirer la moralité qui en découle, pas plus que de celle qui va suivre :
Une année, l'été, pendant le chômage des ventes, Nucor, le fidèle acolyte de maître Charles Pillet, parcourait la Suisse. Furetant comme un chasseur, il s'arrêtait dans chaque ville et fouillait à fond les environs.
Mais il ne trouvait rien qui vaille, lorsqu'un jour, dans le canton de Yaud, sur l'une des rives du lac de Neufchàtel, rentrant mélancoliquement à son hôtel, un homme l'aborde.
— Vous cherchez des antiquités ?
— Certainement.
— Il y en a une très belle, là-bas dans la montagne.
— Quoi donc ?
— Une pièce d'armure superbe.
— Elle est vraiment belle ?
— Merveilleuse. C'est une cuirasse échue en partage à un soldat de Granson et conservée de père en fils dans la famille.
Nucor, défiant d'abord, se sent sur le point défaire un coup. Son cœur palpite.
L'inconnu continue :
— Moi seul la connais. On n'en soupçonne pas la valeur. C'est une affaire à enlever en éblouissant ces pauvres gens avec quelques billets de banque.
— Est-ce loin ? demanda Nucor.
— Sur les hauteurs de Vaux-Marcus.
— Partons, dit Nucor, tout à fait décidé.
Trois guides le conduisent dans la montagne par un sentier abrupt, à travers les sapinières.
Quelle gloire de tirer de l'obscurité une aussi belle chose, se disait Nucor pendant la route. Malgré la fatigue, il ne se sentait pas de joie, le mirage de l'armure le soutenait.
— Ce doit être une cuirasse de la noblesse bourguignonne ! pensait-il en se faisant tirer par ses guides. Les Suisses, en separtageantle butin, après la défaite de Charles le Téméraire, ne se doutaient pas des biens qu'ils avaient entre les mains. C'est connu. Ils prenaient les plats d'argent pour de l'étain et les vases d'or pour du cuivre. Ce sont les descendants de ces grands naïfs que je vais retrouver.
Pendant les haltes, il tirait de son sac de voyage un guide Jeanne et se livrait à la lecture des passages relatifs à la grande bataille. On y parlait des immenses richesses du camp, des statues d'or et d'argent, des joyaux,ducollierprécieuxenor, queleducavaitlaissés au pouvoir des vainqueurs.
L'imagination de Nucor s'enflammait de plus en plus ; il lui semblait être l'un des Argonautes et marcher à la conquête de la Toison d'or.
Le premier, après chaque repos, il donnait le signal du départ.
« Allons 1 » partons, disait-il, abrégeant les préparatifs du départ, tant il avait hâte d'arriver.
On parvient enfin au chalet, après huit heures de marche. Au lieu de se reposer, Nucor, avant tous les autres, se précipite dans le chalet, fait le tour de la
salle, il veut voir immédiatement l'armure. Il s'arrèle tout à coup devant une cuirasse pendue dans la cheminée, mise à fumer comme un jambon.
a Ah ! vous venez trop tôt, mon bon monsieur, dit la femme. Elle ne vous plaira pas. Elle n'est pas encore prête. »
Sans en écouter davantage, Nucor se hâte do descendre avec rage les hautes vallées, à travers les chemins couverts de neige, et rentre chez lui l'œil morne et le corps brisé de fatigue.
Pour se distraire, le lendemain, il fait le tour des magasins, entre chez un armurier à la figure calme et honnête. Ne pensant qu'à sa mésaventure, il la lui raconte en détail.
<( Attendez donc, lui dit celui-ci. Je sais ce que vous voulez dire. Ce n'était pas la peine d'aller si loin. Voici votre affaire. C'est moi qui fais cela. »
Et il lui montre une pièce à peine achevée, qu'il faisait mordre à l'acide en guise de burin. « Tenez, voilà les modèles de la cuirasse. » Et il attire des découpures de parchemin. « Nous la vendons aux Américains comme la cuirasse du sire de Ghâteau-Guyon, tombeaux premiers rangs sur le champ de bataille de Grauson. C'est 100 francs, 200 avec les armoiries. »
Si Nucor n'en a pas fait une maladie, il ne le doit qu'à son tempérament robuste.
— Décidément, dit-il, lorsqu'il raconte sa mésaventure, il n'y a qu'à l'hôtel DrouoL qu'on trouve de belles choses.
— Parbleu ! Tu prêches jiourton saint, luirépondent ses auditeurs.