INSTRUMENTS DE MUSIQUE
Violons, altos et violoncelles. — Déceptions provoquées par les éliquettes. — La luthei-ie de Mireeourt. — La façon Guarnerius et le patron Slradivarius. — Viotti et Tarisio. — Paga nini mystifié par Vuillaiime, Koliker par Nicolas Lupot. — Les signatures de Nicolas Amati, des Bergonzy, des Stradivarius et des Guarnei'ius. — Apprenez la lutherie ou allez chez Gand et Bernardel.
Qui d'entre nous n'a pas reçu de la province, au moins une fois dans sa vie, la missive suivante :
1» Mon cher ami,
« Je viens de lire dans un journal que, dans une venta aux enchères publiques, à Paris, un violon de Joseph Guarnerius, malgré son état défectueux, avait été payé 5,000 francs.
« Je possède depuis longtemps un violon du mêma maître. Il me vient de mon père et porte à l'intérieur l'inscription :
Josephus Guarnerius fecit Crémone : Anno 1725 IHS.
«A n'en pas douter, c'est la marque del Jésus, l'auteur célèbre qui a fabriqué le violon dont Alard se servait dans les concerts qu'il donnait.
« Rien (jug je Ucnnebeaucoup àce violon, dontlessons charmants ravissent tous ceux qui les entendent, ma fortune ne mepermet pasde garder une pièce d'un tel prix. Cependant je ne consentirai à m'en dessaisir que si on se décide à me la payer ce qu'elle vaut.
« Ce violon est parfaitement intact, on le dirait neuf tant il est merveilleusement conservé.
u Voyezdonc lesluthiersconnuset les grands amateurs, et parlez leur du bel instrument que je possède. Il est digne de lutter avantageusement avec celui que l'on vient de vendre.
« Mille remerciements anticipés.
Or, le plus souvent, toujours même, il s'agit non d'un délicieux Crémone, mais d'un misérable Mirecourt qui vaut à peine 100 francs.
La lutherie de Mirecourt fabrique en effet les instruments d'imitation, non à la douzaine, ni à la grosse, mais par milliers, depuis 25 jusqu'à 200 francs. Mais elle copie seulement la forme extérieure, sans s'occuper du reste, et livre au commerce parisien, sous la dénomination de façon Guarnerius ou de patron Stra' (livarius, des violons sur lesquels il ne reste plus qu'à coller, au fond de la boîte, une étiquette avec des caractères arrangés au composteur.
Une fois baptisés ainsi avec le prestigieux carré blanc, ils prennent pour beaucoup un caractère indélébile d'authenticité.
Aussi que de musiciens sont partis pour la vallée de Josaphat avec cette ineffable consolation de laisser derrière eux un splendide Stradivarius, qui n'était en fin de compte qu'une vulgaire contrefaçon venue au .iionde dans les Vosges.
Au dix-septième et au dix-huitième siècle, les Jacobus Stainer et les Amati étaient les seuls instruments à archet qui fussent recherchés.
Les facteurs de l'époque, lorsqu'ils trouvaient un violon au vernis brun, appliquaient dessus l'étiquette à la main de Jacob Stainer, alors très en vogue. Au contraire, quand le vernis était d'une nuance jaune doré, ils en faisaient un Nicolas Amati, avec une adresse imprimée, comme la sienne, au composteur.
Ce n'est qu'assez tard, vers la fm du dernier siècle, que les Stradivarius furent connus en France. Il fallut que le professeur Viotti vînt à Paris et donnât des concerts avec un beau violon de Stradivarius pour attirer l'attention sur cet élève d'Amati, dont les premières œuvres prennent, du reste, le nom de Stradivarius Amatisé. Viotti révéla certainement à nos amateurs la perfection des instruments du maître crémonais. Mais c'est seulement vers 1830, à l'époque des voyages que le brocanteur Tarisio faisait à pied» porteur d'un assez médiocre bagage d'instruments, que les beaux Joseph Guarnerius, Stradivarius ot Bergonzi furent appréciés comme ils le méritaient. Chaque arrivée à Paris de Tarisio faisait alors événement et provoquait cette émotion que les curieux peuvent seuls connaitre, dit M. J. Gallay dans son excellent ouvrage les Luthiers italiens.
Ces modèles superbes sortis de mains habiles séduisirent tous les artistes. Les amateurs commencé-
f^SO LE TRUQUAGE
rent des collections. Les copistes arrivèrent immédiatement. Stimulée par cette concurrence à nos œuvres françaises, une école d'imitation des maîtres de Crémone se créa à Paris pour les violons, les altos et les violoncelles. Certains ouvriers parvinrent en peu de temps à exceller dans ce travail.
Avec une exactitude extraordinaire, ils reproduisirent la grâce de la volute, la coupe correcte des ff\ le dessin des coins et des onglets, la transparence et la couleur des vernis, le jaune doré des Maggini, le beau rouge brun des Bergonzi, la pâte fine et élastique de Jésus et le rouge éclatant de Stradivarius.
A partir de cette époque, les luthiers eurent la précaution de relever, sur toutes les pièces authentiques leur passant entre les mains, les étiquettes qui devaient compléter la contrefaçon soignée qu'ils faisaient exécuter.
A un certain moment, la confusion devint extrême. Vuillaume, mort en 1878, se signala surtout par la perfection de ses imitations. Pour prouver le soin qu'il y mettait, nous dirons qu'il allait jusqu'à chauffer ses bois afin de leur donner le son italien. D'un violon ancien il en faisait deux. A l'un il mettait la table, à l'autre le fond.
On raconte que Paganini lui-même s'y laissa l)j'endre. Il avait remis à Vuillaume un Guarnerius pour le réparer. Ce dernier reproduisit l'original qui lui avait été confié et rendit la copie. Paganini ne se serait sans doute jamais aperçu de la substitution,
si elle ne lui avait pas été loyalement indiquée par Vuillaume quelque temps après.
Charles Sivori joue avec une imitation de Stradivarius si bien faite par cet habile luthier, que beaucoup de musiciens à l'oreille très exercée se figurent que ce violon est sorti des mains du célèbre maître de Crémone.
Vuillaume était un malin. Il a prévu que dans l'avenir ses imitations remarquables pourraient bien avoir un jour la valeur des originaux. Aussi retrouve-t-on dans ses meilleures reproductions, en cherchant bien, sa signature manuscrite ou gravée à l'aide d'un poinçon imperceptible. Connaissant sa valeur, il a su ainsi, pour le vingtième siècle, se ménager une réputation.
On peut dire de lui qu'il a été aussi près que possible de la vérité, et qu'on n'ira pas plus loin.
Son collègue Nicolas Lupot, fils de François Lupot, l'un des élèves de Guarnerius, comme un véritable artiste qu'il était, n'a jamais cherché à reproduire ses devanciers. 11 n'a fait que des créations.
Cependant le facteur Koliker voulut lui soutenir un jour mordicus qu'il était impossible de ne pas reconnaître du premier coup un véritable violon de l'école italienne.
Nicolas Lupot sourit et n'insista pas.
Dès le lendemain il se mettait à l'œuvre en cachette, et au bout d'un mois un beau Stradivarius venait au monde.
Il le donna à un amateur, qui vint trouver Koliker et lui vendit le Nicolas Lupot comme un violon du maitre de Crémone.
Feu de temps après, Lupot entre chez Koliker.
H examine les violons accrochés, en prend un parmi ceux qui étaient, rangés dans l'atelier.
— Tiens ! dit-il, c'est moi qui ai fait ce Stradivarius.
— Vous voulez rire, répondit Koliker, qui crut d'abord à une plaisanterie .
— Je vous l'affirme.
— Alors prouvez-le.
— Rien de plus facile.
Nicolas Lupot quitte son confrère, court chez lui, et revient avec des patrons qu'il approche des bords du violon, et qui s'emboîtent parfaitement avec les contours de l'instrument. Puis il regarde Koliker et éclate de rire.
— Il n'y a plus à nier, n'est-ce pas ? j'avais pris mes précautions .
— Vous êtes un grand artiste, lui dit sans rancune Koliker, émerveillé.
Après ce réquisitoire contre les imitateurs, permetLez-moi de donner mes conclusions au sujet des instruments à cordes. Le meilleur moyen pour un amateur de reconnaître les instruments anciens, c'est d'étudier la lutherie par quelques leçons afin de savoir détabler un y iolon, et aussi de bien connaître les étiquettes. Cette série très nombreuse présente fort souvent des différences ou des fautes presque imperceptibles, mais qui n'échappent pas aux yeux exercés. Nous en reproduisons quelques-unes en latin ou en italien, qui pourraient à l'occasion servir de termes de comparaison.
Nicolaus Amati. 1596-1684:
Nicolaus Amati Crcmonae Hieronimus Fil. ac. Antonij Nepos tecit i63o.
Antoine Stradivarius. 1644-1737
Antonius Stradivarius Cremonensis Faciebat anno 171 5. At'-S.
François Stradivarius fils d'Antoine. 1671-1743 :
Franciscus Stradivarius Cr.riioiiensis filius Antonii faciebat, anno 1743.
Omoborms Stradivarius fils d'Antoine. 1679-174:2:
Omobonus Stradivarius tilius Antonij
Crémone fecit anno 1740, 2^ s
Charles Bergonzi. 1690-1747
Anno 1723. Carlo Bergonzi fece in Cremona.
Michel Ange Bergonzi. 1722-1760 :
Michel Angelo Bergonzi tiglio di Carlo fece in Cremona l'anno lySS.
André Guarnerius. 1625-1696
Andréas Guarnerius fecit Crémone, Sub tilulo Sanctae Theresiae 1690.
Joseph Guarnerius fils d'André. 1650-1730:
Joseph Guarnerius lilius Andreae fecit Crémone sub titulo S. Theresiae 1703.
Pieire Guarnerius. 1690-1720:
Petrus Guarnerius Cremonensis fecit Mantuae sub tit. Sanctae Theresiœ, lyoS
Joseph Guarnerius dit del Jésus. 1683-1746:
Joseph Guarnerius fecit ■f Cremonae Anno 1725 IHS
Vous le voyez, il est important de ne pas confondre les pères avec les fils, les maîtres avec les élèves.
Et maintenant, si vous ne voulez pas suivre mon premier conseil, d'étudier par vous-même chez les fabricants afin d'être sur de vous, le plus court moyen de sortir d'embarras, lorsque vous douterez d'une pièce importante, c'est d'aller, passage Saulnier, trouver les Gand et Bernardel. Ge sont les Gharavay de la lutherie et les experts du Conservatoire.