‹ Le truquageChapitre 10 sur 21 · PIÈCE FAUSSE · texte numérisé non relu

PIÈCE FAUSSE

Et, marquée, comme autrefois les galériens à l'épaule, il remet à son propriétaire la pièce, qui ne peut plus tromper personne.

ce Vous voilà fixé, dit-il tranquillement avec son fin sourire. Je ne prends rien pour l'opération. »

Etienne Charavay est un pape infaillible. Il ne discute pas, il prononce des sentences. Je plaindrais ceux qui n'auraient pas une foi aveugle en ses lumières.

Il m'est bien souvent arrivé, en lisant dans un journal le récit de quelque audacieuse friponnerie, d'accorder un sourire presque indulgent à l'adresse merveilleuse et à l'esprit inventif du coupable.

Ma conscience protestait en vain. Ce chevalier d'industrie m'intéressait malgré moi. En fin de compte, j'en arrivais à déplorer l'absence de sens moral qui allait faire, d'un homme aussi plein de ressources curieuses, le compagnon de captivité des malfaiteurs les plus vulgaires!

Et j'avais besoin ensuite d'appeler à moi toute ma raison, et de me livrer à une saine appréciation des choses, pour me dire :

c( Après tout, il n'a que ce qu'il mérite. »

Ce qui ne m'empêchait pas de penser petto :

AUTOGRAPHES

« Par exemple, ses dupes ont été bien imprudentes. »

Les romanciers et les dramaturges ont plus d'une fois éveillé dans les foules les mêmes sentiments complexes et à peine avouables, avec leurs types de Robert Macaire et de Rocambole.

Les faussaires en autographes montrent quelquefois tant d'intelligence, ont recours pour tromper les naïfs à des procédés si piquants, si drôles, qu'en vérité j'ai peine à me défendre quelquefois de l'influence malsaine que je me reprochais tout à l'heure.

Tel est le cas de Vrain-Lucas". Sa mystification est célèbre dans les annales des autographes.

Vrain-Lucas est un type très curieux à étudier. Comme tous les truqueurs, il tenait de l'inventeur, dont la carrière est perpétuellement agitée. Il ne produisait pas seulement de faux autographes pour orner sans but les collections des amateurs. Sa fabrication s'étendait aux documents historiques; il se faisait un malin plaisir d'en rédiger d'erronés pour tromper l'opinion et fausser le jugement du public sur des faits acquis. C'était là qu'il trouvait certainement les plus vives satisfactions.

Je vais analyser très rapidement les faits. La Gazette des Tribunaux et la brochure de mon ami Etienne Charavay m'en fourniront tous les éléments.

M. Michel Chastes, le premier géomètre du monde, membre de l'Institut, était un collectionneur émérite. Absorbé par des problèmes ardus qu'il résolvait avec une netteté lumineuse, il jouissait d'une réputation européenne.

* Nos lecteurs retrouveront tous les détails de ce procès dans une brochure inlitulée : Affaire Vrain-Lucas^ parue à la librairie de Jacques Charavay aîné.

m TRUQUAGE.

Depuis ({uelquc temps, M. Chasles, parent de Philarète Chasles des Débats, s'occupait d'un travail important qui devait lui donner une gloire sans égale. Il voulait démontrer que la découverte des lois de la gravitation universelle, attribuée jusqu'ici à Newton, devait appartenir à Biaise Pascal.

Ce fut l'origine de sa mésaventure.

Il apporta un jour à l'Académie une correspondance entre le jeune Newton et le grand Pascal pendant Tannée 1654.

Cette communication inattendue souleva de vives protestations, non seulement à Paris, mais encore en Angleterre.

Recherches faites, Isaac Newton, âgé de onze ans, étudiait alors à l'école gratuite de Grantham.

Un Anglais, l'un des biographes de Newton, qui connaissait son Newton sur le bout de l'ongle, s'inscrivit en faux contre cette correspondance. Il démontra que ces lettres ne pouvaient avoir été que maladroitement forgées. A cette époque, Newton, avec les goûts de son âge, mais des dispositions scientifiques déjà accusées, s'occupait de cerfsvolants, de petits moulins et de cadrans solaires.

Cette critique était précise. Il fut vite reconnu que Newton n'avait commencé qu'à l'âge de vingt ans à aborder les recherches qui devaient le rendre à tout jamais célèbre.

D'un autre côté, M. Faugère, qui s'est beaucoup occupé de Pascal, prouva, dans une étude appuyée de nombreux arguments, que le savant anglais avait raison sur plusieurs points encore.

D'abord l'écriture des lettres et des notes présentées par M. Chasles différait complètement de celle

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(lu manuscrit des Pensées conservé à la Bibliothèque nationale.

Ensuite, dans une note envoyée en i65'2 à Newton et que possédait M. Chasles, Pascal disait, ou plutôt Vrain-Lucas lui faisait dire :

<c On donne comme un effet de vertu attractive la mousse qui flotte sur une tasse de café et qui se porte avec une précipitation très sensible vers les bords du vase. »

Or, l'usage du café ne fut introduit à la cour de France que sept ans après la mort de Pascal, en 1669, par Soliman Aga, ambassadeur de Turquie auprès de Louis XIV.

Puis le style de Pascal, net, clair, précis, empreint d'une si remarquable originalité, ne ressemblait en rien à la phraséologie lourde et incorrecte dont les documents de M. Chasles étaient parsemés.

M. Faugère démontra enfin que ces pièces avaient été fabriquées à l'aide de passages empruntés à des livres connus, et il mit en regard, pour l'édification de tous, une lettre attribuée à Pascal et l'extrait de l'éloge de Descartes par Thomas. Des membres entiers de phrases s'y trouvaient textuellement reproduits.

Malgré toutes ces preuves écrasantes, une polémique ardente s'engagea. 11 s'agissait d'une gloire nationale : restituer à la France Tune des plus grandes découvertes. Le chauvinisme s'en mêla, car on est chauvin à l'Institut autant qu'ailleurs : malheureusement, la pièce sur laquelle on tablait était fausse.

M. Thiers et M. Élie de Beaumont, pour ne citer que deux des notabilités engagées dans cette lutte,

soutinrent hautement la cause de M. Chasles, bien que ce dernier refusât de faire connaître la source où il avait puisé ses documents. Il se bornait alors à se retrancher derrière sa profonde conviction de leur authenticité, se figurant que cela devait suffire vis-à-vis de tous.

Quelques-uns de ses intimes racontaient qu'il avait acheté bien d'autres autographes que ceux des papiers de Newton, et peu de temps après il transpira dans le public que certaines personnes avaient vu chez lui des lettres de Molière, de Rabelais, de La Bruyère, de Montesquieu, de Rotrou, de Shakespeare.

Un autographe de Rotrou! c'était d'une rareté insigne! Les auteurs de V Isographie n'ont pu trouver de lettre originale du poète pour la reproduire en fac-similé.

De Shakespeare on ne connaît qu'une signature, montrée, comme une relique, au British Muséum.

Pour Molière, en France nous ne sommes pas plus heureux. — La Bibliothèque nationale a mis sous verre une quittance signée de lui.

Les lettres de La Bruyère ne courent pas les rues non plus. Seulement, d'une petite écriture fine et serrée, celles de M. Chasles ne ressemblaient en rien aux lignes originales citées de lui dans les recueils de fac-similés.

Quel faussaire audacieux avait pu fabriquer tant de documents divers? Car nulle autre explication n'était possible devant cette mystification hymalayesque.

M. Libri, alors à l'étranger, fut accusé. Il écrivit de Londres aux journaux et se défendit avec énergie.

AUTOGRAPHES

Sur rinsistance de son entourage, qui le voyait s'enferrer de plus en plus dans une mauvaise cause, M. Michel Chasles, poussé à bout, et pour mettre sa responsabilité à couvert, se décida enfin à indiquer le nom de son pourvoyeur attitré.

Il s'appelait Vrain-Lucas. C'était un individu assez mal famé, habitué quotidien de la bibliothèque de la rue Richelieu, où il prenait la fausse qualité d'archiviste-paléographe.

Les écluses ouvertes, il s'échappa un véritable torrent de révélations. C'était à ne pas y croire! M. Chasles avait dans sa collection des lettres de Jules César, de Marie Madeleine et de Judas Iscariote.

Ses yeux se dessillèrent enfin : quelle déconvenue et quel scandale! Le vieux savant resta plusieurs jours comme terrifié. Un de ses amis put lire les dossiers et les porter à la Bibliothèque. Une plainte fut déposée au parquet; M. Henri Bordier, auteur, avec M. Ed. Charton, d'une Histoire de France, et M. Mabille, employé au département des manuscrits, furent nommés experts pour examiner les autographes.

Après un long classement, leur rapport fut déposé. Le résultat dépassa tout ce que Ton prévoyait : il y avait en tout vingt-sept mille pièces fausses, et à peine une centaine de véritables.

Vrain-Lucas, ne pouvant nier, avoua sa fraude, son orgueil insensé s'en faisant presque un titre de gloire. Le 16 février 1869, il comparut devant le tribunal correctionnel de Paris, présidé par M. Brunet.

Agé de 51 ans, l'air méditatif d'un philosophe, moitié homme d'affaires et moitié maître drôle, Vrain-Lucas, lorsqu'il s'assit au ban des accusés, parut en somme d'un aspect assez vulgaire à la nombreuse assistance encombrant le prétoire.

Voici comment est tracé son portrait par M. Etienne Charavay :

c( L'œil, très couvert, protégé par le voile des paupières, cache toutes les indiscrétions que le regard pourrait commettre. Le nez, d'un dessin vulgaire, envahi par les joues, dont le rictus, ni joyeux, ni triste, a quelque chose des physionomies campagnardes. Ses cheveux sont fauves et un peu rares sur le crâne. La bouche a un caractère de prudence et de discrétion qui est le trait saillant de toute cette physionomie banale. »

Élevé à l'école de son village, Vrain-Lucas avait toujours eu l'ambition d'entrer à la Bibliothèque; mais, faute d'un diplôme de bachelier, l'accès de cette carrière lui fut fermé, peut-être pour le plus grand bien de nos collections.

Revenons au procès et voyons ce qui se passa à l'audience. De longtemps on n'avait tant ri au Palais de Justice.

Appelé à la barre, M. Chastes {Note 8) exposa que Vrain-Lucas, en lui offrant d'abord quelques pièces, lui avait raconté qu'il les avait trouvées dans un grenier renfermant les archives du comte de Boisjourdain, émigré en 1791, dont la collection se composait en grande partie de celle formée par Louis XVI.

Lorsqu'il apportait des liasses de lettres, il s'y trouvait toujours des documents révélant des faits nouveaux sur les questions scientifiques dont s'oc-

AUTOGRAPHES

cupait son client. Mais il ne voulait pas céder les unes sans les autres. Entraîné par un désir ardent de posséder des éléments qui lui semblaient précieux pour ses travaux, M. Chasles prenait le tout sans l'examiner, se souciant peu de ce qui concernait la littérature et le reste. Tout était immédiatement payé. C'est ainsi que, peu à peu, M. Chasles lui avait remis près de 140,000 francs.

Un jour, cependant, le grand géomètre eut quelque défiance. Il apprit que le libraire Lemerre avait refusé une correspondance de Rabelais trop belle pour être vraie, et que M. Jacques Charavay, flairant quelque piège, avait mis Vrain-Lucas à la porte.

M. Chasles le traita de fripon. Mais lui, avec un charmant sang-froid, répondit sérieusement :

« Si vous n'êtes point satisfait, rendez-moi mes pièces et je vous rendrai votre argent. »

Cette menace produisit l'effet qu'il en attendait.

M. Chasles, à aucun prix, à cette époque où il n'était pas encore éclairé sur son compte, n'aurait voulu se séparer des pièces qu'il avait déjà.

Vrain-Lucas expliqua à son tour au président, avec un aplomb superbe qu'il n'avait fait de tort à personne^ et que ses autographes, vrais ou faux, valaient bien le prix qu'ils les avait vendus.

« Si j'ai employé, dit-il, un stratagème pour frapper l'attention et piquer la curiosité, c'était afin de remettre en mémoire des faits historiques oubliés et même inconnus de la plupart des savants. J'instruisais en amusant. J'ai agi, en résumé, sinon avec sagesse, du moins avec droiture et patriotisme. »

Le réquisitoire de M. Fourchy contint de pi-

quantes révélations. Un véritable éblouissement s'empara de toute la salle quand, après un rapide exposé de l'affaire, le substitut fit le relevé des pièces achetées comme sincères par M. Chasles, et qui s'étendaient depuis les temps les plus reculés jusqu'au onzième siècle.

Ce fut un immense et long éclat de rire lorsque l'auditoire, composés de lettrés etd'érudits, écouta la lecture de la lettre suivante d'Alexandre le Grand, roi de Macédoine.

Alexandre rex^ à son ami Aristote, salut :

« Mon amé, ne suis pas satisfait de ce qu'avez rendu public aulcun de vos livres que devès garder soubs le scel du mystère, car c'est en profaner la valeur, et ne plus doresnavant les rendre publics sans mon assentiment.

« Quant à ce que m'avès mandé d'aller faire un voyage au pays des Gaules afin d'y apprendre la science des Druides desquels Pythagore a fait si bel éloge, non seulement vous le permets mais vous y engage pour le bien de mon peuple, car n'ignorés pas l'estime que je fais d'celle nation que je considère comme étant celle qui porte la lumière dans le monde.

« Je vous salut.

» Ce XX des calendes de May, an de la CV olympiade.

« Alexandre. »

Alexandre conseillant à Aristote d'aller faire un voyage dans les Gaules pour éludier la religion druidique, n'est-ce pas pyramidal? Et cette lettre à Aristote n'était pas la seule! Dans le dossier sept autres du même acabit se trouvaient encore.

M. Fourchy continua sa lecture par les lettres de

AUTOGRAPHES

Cléopâtre. Il y en avait trois, adressées à Caton, à Pompée et à César. Citons la dernière.

(c Cléopâtre^ royne^ à son très amé Jules César, empereur.

« Mon très amé, nostre fils Césarion va bien. J'espère que bientôt il sera en estât de supporter le voyage d'icy à Marceilles où j'ai besoin de le faire instruire tant à cause du bon air qu'on y respire et des belles choses qu'on y enseigne. Je vous prins donc de me dire combien de temps encore resterez en ces contrées, car j'y veux conduire moi-mesme nostre fils et vous prier par icelle occasion. C'est vovs dire, mon très amé, le contentement que je ressens lorsque je me trouve près de vous et ce attendant, je prins les dieux avoir vous en considération. Le XI mars de l'an de Rome VGCIX.

« Cléopâtre. »

La reine de toutes les Égyptes écrivant en français et parlant nègre...!

Voyons, n'était-ce pas le comble de la naïveté, cette lettre de

« Lazare le ressuscité à Saint-Pierre.

« Mon très amé Pétrus, vous me mandez avoir remarqué dans les écrits de César et en ceux de Cicéron qu'une des principales parties de la religion des Druides était de sacrifier des hommes saulxvaiges, cela est vrai : ils prenaient en un sens erroné ce principe que l'homme ne peut bien recognoistre la vie que Dieu lui a donnée, qu'en luy offrant la vie d'un homme. Ils ont continué cette pratique inhumaine et sanglante jusqu'au temps de Cicéron. C'est pourquoi il dit qu'ils souillent et profanent leur temple et leurs autels en y offrant des victimes humaines, icy Cicéron a raison d'insulter un culte aussy barbare en disant : Chose étrange, pour satisfaire à ce qu'ils

doivent à leur religion, il faut qu'auparavant ils la deshonorent par quelque meurtre. Ils ne peuvent être religieux sans être homicides. L'infamie de cette horrible maxime a rejailli sur tous les Gaulois, quoique cela ne se soit pratiqué qu'en certaines contrées; mais les armes et les conquêtes des Romains ont fait cesser cette infamie, et ne crois pas qu'on la pratique nulle part de maintenant.

« Ainsy-soit-il. Ce X août XLVII.

« Lazare. »

C'était à se tordre de rire...! Ce Vrain-Lucas avait (écrite en charabia) toute l'antiquité dans son sac.

La lettre de Marie-Madeleine au même n'était pas moins ébouriffante.

. « Mon très aimé frère Lazare, ce que me mandez de Pétrus l'apostre de notre doux Jésus me fait espérer que bientôt le verrons icy et me dispose l'y bien recevoir. Notre sœur Marthe s'en réjouit aussi. Sa santé est fort chancelante et je crains fort son trépas; c'est pourquoi je la recommande à vos bonnes prières. Les bonnes filles qui sont venues se mettre soubs notre égide sont admirables pour nous et nous font des caresses on ne peut plus aimables. C'est vous dire, mon très aimé frère, que notre séjour dans ces contrées de la Gaule nous est en grande affection, que nous n'avons point envie de le quitter ainsi qu'aulcuns de nos amis le proposent. Ne trouvez vous pas qu'iceuls Gaulois qu'on disait nations barbares ne le sont nullement, et à en juger parce que je avons apprins ce doit estre de là que la lumière des sciences a deu partir; je n'en dirai rien de plus, si ce n'est que j'ai grand désir de voir et prie Notre-Seigneur de vous avoir en grâce.

« Ce X juin XLXL « Magdeleine. »

La Madeleine du Christ écvi\Sini je avons apprins^ tout comme une Madelon de Molière....

AUTOGRAPHES

A noter aussi ce curieux document :

Laisser-passer de Vercingétorix,

« l'octroy le retour du jeune Trogus Pompeius auprès de l'empereur J. César sien maistre et ordonne à ceux qui ces lettres verront le laisser passer librement et l'aider au besoin.

« Ce X de Kal de may (date déchirée)

« Vercingétorix. »

Rien ne manquait à ce passeport. Au dos était écrit :

« Cecy est la lettre que Vercingétorix le chef des Gaulois remit à Trogus Pompée qui était venu apporter une missive de Jules César afin qu'il s'en retourne librement devers son maître. »

Le premier venu aurait reconnu la fausseté de tous ces documents, que M. Chasles, le grand mathématicien, avait acceptés avec une foi aveugle.

On rencontrait encore un défi de Jules César à Vercingétorix, cinq lettres d'Alcibiade à Périclès, trois ordres du jour de Glovis devant Tolbiac, deux chansons de Blanche de Castille, un mémoire de Bélisaire et un petit poème d'Abélard, l'amant malheureux.

L'invraisemblance continuait ainsi, poussée dans ses dernières limites. C'était comme le défilé des dieux de l'Olympe au deuxième acte de la Belle Hélène. On voyait Laure écrivant des lettres d'amour à Pétrarque, Eschyle discutant avec Pythagore, Judas Iscariote avouant ses torts à Marie-Madeleine, Ponce-Pilate exprimant à Tibère ses regrets de la mort de Jésus-Christ. Nous en passons, et des meilleures.

Par moment, les auditeurs, croyant rêver, se demandaient s'ils n'étaient pas le jouet du substitut, en train de railler et voulant aventurer un peu trop la plaisanterie. Rien n'était plus vrai cependant.

M. Helbronner, jeune stagiaire chargé de la défense du prévenu, prit M. Chasles à partie en lui reprochant d'avoir, par sa naïveté, fait à Lucas un succès dépassant ses plus folles espérances, et de l'avoir poussé involontairement sur une pente dangereuse.

Comment un savant tel que lui n'avait-il pas eu un moment de défiance? En présentant ces pièces à la lumière, on voyait dans la correspondance officielle de Frédégonde et de Chilpéric le filigrane à fleur de lis de la première manufacture d'Angoulême.

Sans s'attacher aux signes extérieurs, il suffisait de parcourir la prétendue comédie de Molière pour reconnaître que le faussaire avait introduit des noms qui ne furent en usage que du temps de Marivaux.

El les cent quatre-vingt-dix-sept lettres de Charlemagne, il n'y avait qu'à les regarder un instant pour être fixé sur leur authenticité ! Les unes étaient terminées par un monogramme ainsi formulé k^s, et les autres portaient la signature de Carolo Magno^ comme on lit Liidovico Magno sur la porte Saint-Denis. Véritable solécisme de nature à faire rire un mauvais élève de sixième.

Abordant la question de droit, M. Helbronner, en terminant sa plaidoirie, essaya de décharger son client des manœuvres frauduleuses qui constituent le délit d'escroquerie.

AUTOGRAPHES

Vrain-Lucas profita des excellentes dispositions de la salle et de la bonne humeur des juges. Il ne fut condamné qu'à deux ans de prison, 500 francs d'amende et aux dépens. Cependant justice était faite du faussaire.

Qu'est-il devenu depuis? Qui a bu boira, dit le proverbe. J'ai bien peur, s'il vit encore, qu'il n'ait repris son ancien métier, un bon métier par le temps qui court! *

Que sont devenus également tous ces autographes? Nous l'ignorons, mais un petit volume intitulé : Glanes et regains^ fait avec quelques-uns de ces documents par le marquis de Duprat, est la seule chose qui en soit* restée.

Sans doute, on aura fait disparaître les élucubrations abracadabrantes de Vrain-Lucas dans un immense autodafé.

Il s'est formé en Angleterre une société spéciale, soutenue par des souscriptions particulières, pour l'exploitation scientifique de la Palestine et des contrées avoisinantes.

Cette association scientifique a commencé ses travaux par faire fouiller de fond en comble le pourtour des remparts de Jérusalem.

Ces recherches ont mis les habitants en éveil sur

la valeur des antiquités que leur sol possède, et ils

sont devenus maintenant aussi brocanteurs que les

boutiquiers de Rome, d'Athènes et du Caire.

* Il paraît qu'à sa sortie de prison, vers 1872, le même Vrain-Lucas, ayant fait la connaissance d\m vieil ecclésiastique qui clierchait des renseignements sur sa famille, lui fabri([ua toute une généalogie. Dupe d'abord, le prêtre découvrit la supercherie, porta plainte, et le faussaire fut de nouveau condamné à quelques mois de prison.

Aussi, il y a quelques années, le gouvernement anglais a failli être victime d'une flibusterie colossale montée avec un art parfait.

Des manuscrits bibliques trouvés dans un tombeau, à côté d'une momie, avaient été apportés à Londres, par un certain Shapira, déjà connu par la vente de fausses poteries moabites à l'empereur d'Allemagne. L'audacieux mensonge fut alors signalé au monde savant par M. Clermont-Ganneau.

Après cette première mésaventure, tout autre que Shapira se fût aussitôt plongé avec son or dans les ténèbres de l'oubli pour cacher sa honte.

Mais c'était un imposteur endurci.

Pendant quelque temps,' il est vrai, « en une doulce mais malhonneste plaisance, » Shapira prit le vivre et le couvert dans quelque fromage de Hollande.

Dans sa retraite de Jérusalem, il prépara une nouvelle supercherie, étudiant les vieux textes et piochant Tépigraphie.

Un beau jour, il débarque de nouveau en Europe avec un nouveau tour dans son sac, qu'il réserve aux plus malins. Il apporte, en effet, un document de la plus haute antiquité : c'est la fortune. Hélas! il comptait encore sans M, Clermont- Ganneau.

Le manuscrit en question se composait de quinze bandes de cuir étroites offrant un aspect de vétusté de nature à tromper les experts. Frottées avec de l'alcool, elles laissaient voir une centaine de lignes, écrites à l'encre et au kalam, en caractères très archaïques, antérieures au moins de neuf siècles à notre ère chrétienne. Ces lignes étaient disposées en colonnes parallèles.

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Muni de sa précieuse relique, notre faussaire se rend à Berlin. Les savants, après avoir palpé, examiné, tourné et retourné la trouvaille, la déclarent archifausse et la repoussent dédaigneusement.

Shapira, l'oreille basse, fuyant cette contrée peu hospitalière, prit, comme Jean Belin, son trésor sous son bras et traversa la Manche.

Des textes authentiques de la Bible! c'est un passe-partout de bienvenue dans le pays du protestantisme. Les Anglais, sans défiance, le reçurent à bras ouverts.

Ses manuscrits avaient été déposés au British Muséum, où une foule de lettrés, de savants et de curieux vinrent les examiner. Tous s'émerveillaient devant ces reliques sans pareilles; mais M. Shapira ne voulait pas s'en séparer à moins d'une somme considérable, et n'indiquait rien moins qu'un million de livres sterling.

Les journaux ne parlaient pas d'autre chose, et un hébraïsant célèbre, le docteur Ginsburg, s'était mis à l'œuvre pour déchitTrer ces hiéroglyphes des temps un peu nébuleux. Déjà même il avait reconnu un fragment de Deutéronome avec des variantes des plus remarquables.

M. Clermont-Ganneau, le savant déjà nommé plus haut, connu chez nous par d'importants travaux de philologie, reçut du ministre de l'instruction publique la mission d'aller examiner les manuscrits moabites et de faire à l'Académie un rapport sur celte étonnante découverte.

Orientaliste émérite, il prouva aisément par des déductions savantes qu'il s'agissait de manuscrits faux. D'abord le lieu de la trouvaille ne pouvait être qu'une véritable invention. Les Israélites et les

Phéniciens n'embaumaient pas leurs morts, et leurs tombes n'étaient jamais construites pour recevoir des momies.

Ensuite, le cuir souple des manuscrits n'aurait pu, sans être altéré, traverser les siècles dans un pays aussi humide que la Palestine. Il aurait fallu pour cela le désert, où il ne pleut presque jamais.

Poussant plus loin la démonstration, M. Clermont-Ganneau ajouta que ces rouleaux, œuvre d'un habile fripon, paraissaient tout au plus âgés de deux ou trois siècles, et ne représentaient pas autre chose que des rituels de synagogue contenant le Pentateuque en caractères carrés de l'hébreu moderne.

Le faussaire avait découpé la marge inférieure d'un de ces rituels, vierge d'écriture,^et, à l'aide des bandes étroites ainsi obtenues, il avait transcrit le texte biblique dans l'alphabet moabite de la stèle du roi Mesa (neuvième siècle avant notre ère), découverte il y a plusieurs années, et rapportée justement par M. Clermont-Ganneau au musée du Louvre.

Bien que ces bandes eussent été vieillies par une composition chimique, le truqueur, n'ayant pas pensé à tout, avait oublié un détail insignifiant en apparence, mais de nature à le traliir complètement et à devenir entre les mains du philologue une preuve écrasante contre lui.

En effet, les précieuses bandes moabites avaient conservé sous leurs caractères apocryphes les traces à peine visibles, mais indélébiles, de l'écriture primitive. Il était facile de retrouver à la loupe la réglure, faite, suivant l'usage, au poinçon, ainsi que les plis caractéristiques qui séparent les

AUTOGRAPHES

colonnes du texte hébreu dans les rouleaux des synagogues.

Enfin, dernière démonstration et bien absolue : il suffisait de présenter les bandes suspectes à la marge inférieure de ces rouleaux pour que la fraude sautât aux yeux.

Le faussaire, qui jouait imprudemment les récidivistes, a été ainsi littéralement pris la main dans le sac, et, grâce à nous, les Anglais l'ont échappé belle.

Le temps dira sans doute si le propriétaire de cette extraordinaire contrefaçon en est également l'auteur; mais l'aventure est trop récente pour que nous puissions en donner la suite.

Après ces drames, un mot drôle sur les faux autographes pour égayer la fin de ce chapitre.

Les amateurs persécutent avec leur passion les hommes célèbres.

Le poète Méry se débarrassa un jour d'une fort jolie dame qui lui demandait dans une lettre, avec un brin de coquetterie, quelques lignes et une boucle de son abondante et luxuriante chevelure.

L'auteur de la Némésis était Marseillais et boule- A^ardier. Il envoya à la collectionneuse, en réponse, la note suivante, non signée :

« La personne qui écrivait mes autographes vient de mourir, et Tami sur lequel je prenais mes cheveux est devenu complètement chauve. »

Cette nouvelle à la main a fait bien des fois le tour de la presse.

MEUBLES

Il a plus de meubles anciens. Avilir un meuble. — Vhuile de bras. Les vers savants. — Le tapotage. — * L'assemblage. — Le lavage des panneaux. — Marqueterie de Boule. — Le bois de rose. — La dorure sur bois est inimitable. — L'ancienne et la nouvelle fabrication vénitienne. — Lippmann. — Beurdeley. — Dromard.

J'aborde maintenant un sujet délicat et qu'il ne faudrait toucher, comme dit Shakespeare, qu'avec des mains gantées de prudence. Mais je me suis constitué le Mentor des Télémaques de la curiosité, et je dois continuer ma tâche, sans m'occuper du déplaisir que pourront en ressentir certaines personnes. Soyez-en convaincus, j'aurai, jusqu'au bout,, le courage d'arracher les voiles et de dire la vérité.

C'est Victor Hugo qui nous a donné le goût des choses anciennes, et qui a mis à la mode, dans le monde des arts et de la curiosité, les vieux meubles, les vieilles tapisseries et les vieux bibelots. L'histoire de l'ameublement a enregistré les splendeurs de son habitation de la place Royale, et Eugène de Mirecourt, le biographe de triste mémoire, a raconté avec beaucoup de verve les surprises de son tapissier, quand le grand poète lui commanda de couvrir ses plafonds avec des tapisseries anciennes. Car, à cette époque, l'ama-

MEUBLES

teur ne s'appelait pas Légion ; on en était encore au style empire. Le louis-quinze était dédaigné, le louis-seize complètement méconnu, et Ton aurait pu faire le compte des amateurs qui collectionnaient les objets d'art du dix-huitième siècle. Il était facile de se procurer en louis-treize des coffres et des bahuts de vieux chêne. Les maisons normandes et bretonnes en étaient pleines, et l'on ne faisait pas plus de cas alors d'une huche merveilleusement sculptée que d'une faïence de Rouen ou de Strasbourg.

On peut établir en fait qu'aujourd'hui il n'y a pas d'intérieurs un peu élégamment meublés, à Paris ou en province, où l'on ne rencontre soit une crédence Renaissance, soit un bonheur du jour en marqueterie, soit une commode de Boule incrustée de cuivre et d'écaillé. Le propriétaire s'empresse de montrer ses richesses à tous ceux qui le visitent. S'il les suppose doués de quelque goût artistique — c'est réglé — il ne manque pas d'ajouter qu'il a acheté ces objets de confiance et qu'il y a mis le prix, pour être sûr de leur authenticité. Or, sans crainte de nous tromper, quatre-vingt-dixneuf fois sur cent, vous vous trouvez en présence d'une véritable victime des nombreux abus de confiance que pratiquent sans vergogne les brocanteurs de tous les pays.

L'exception confirmant la règle, nous pouvons poser en principe qu'il n'y a plus de meubles anciens. Tout ce qui se vend est faux ou affreusement réparé. Il n'a, pour ainsi dire, rien survécu du mobilier civil des époques qui nous ont précédé.

Pour les meubles gothiques ou de la Renaissance, la contrefaçon est fertile en ressourcés. Elle sait vieillir les bois à Taide des écorces de noyer bouillies dans un chaudron, ou en les passant simplement à la teinture de brou de noix. C'est ainsi qu'elle fabrique, sans grands efforts d'imagination, des coffres, des huches, des tables et des bahuts qui produisent V effet voulu pour les débutants dans la carrière.

Pour ceux qui ont un peu plus d'école, mais prennent volontiers les bâtons flottants pour des chameaux, les truqueurs se livrent à un travail supplémentaire. Avec un brunissoir ils écrasent les pores du bois. Avec une brosse très dure ils adoucissent certaines arêtes. Enfin, avec de la patience ils remplacent la crasse épaisse des siècles par de la poussière mélangée de terre et de boue.

Cela s'appelle avilir un meuble.

Ces contrefaçons primitives, fabriquées aux Batignolles, abondent dans les villes d'eaux et surtout chez les paysans, en Normandie et en Bretagne. Que voulez-vous, on leur a enlevé, pour rien, il y a vingt ans, ces beaux bahuts faits en plein bois par les maîtres huchiers, et qui, à force d'être frottés avec de niuile de bras^ avaient pris un poli merveilleux. Ils se sont laissé griser par quelques louis d'or, et se sont aperçus trop tard de leur méprise. Aujourd'hui c'est leur tour : ils se rattrapent. Ils ont vendu à vil prix, pour leur compte, des pièces anciennes, ils vendent maintenant un bon prix, pour le compte d'autrui, des pièces modernes.

Pour les délicats qui aiment les épaves anciennes, vermoulues et charpillées par les termites, les

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fraudeurs se donnent encore plus de mal. La chimie arrive à la rescousse, l'acide nitrique dévore Tépiderme du bois, et le permanganate de potasse teint ce qui en reste. Les panneaux sont vermiculés ensuite à la machine ou à la cendrée, qui laisse malheureusement au fond des trous le plomb dénonciateur.

Enfin, pour les collectionneurs d'élite ils se mettent en quatre. Les truqueurs font de véritables prodiges. Comme le dit spirituellement quelque part M. Ed. Bonafle, pour ceux-là, dignes de tous les égards, on dresserait au besoin « des vers savants chargés de fouiller le bois neuf à la demande ».

Le hasard m'a dernièrement conduit dans l'un de ces ateliers de vieux meubles, où j'ai pu faire des études d'après nature. Il s'y trouvait quelques belles crédences en cours de travail. A part les fonds, préparés avec des morceaux de bois tout vermoulus provenant des démolitions, le corps se composait de menuiserie et de sculptures modernes, copiées, tant bien que mal, sur d'anciens dessins.

Une équipe spéciale d'ouvriers armés de gros bâtons faisait le bruit de forgerons frappant sur l'enclume.

<c Tapotez ferme, les enfants! disait le fabricant. La casse est assurée. »

Et les hommes, sans s'arrêter, cognaient dru et ferme, en cadence.

Le patron, Xerxès d'un nouveau genre, voulut bien m'expliquer que pour donner à ses créations

Tapparence de vétusté qu'on aimait tant, et les punir d'être modernes, il leur faisait appliquer la bastonnade.

Il obtenait ainsi les creux, les coches, les éraflures que, par leurs nombreux chocs, les bahuts séculaires ont forcément reçus dans le cours de leur longue existence.

« C'est ainsi que je fais mon vieux chêne pour les grands amateurs, me dit orgueilleusement le truqueur. Quand ils en ont pris une fois, ils y retournent. »

Je sortis absolument navré. Courez donc maintenant après les vieilles choses !

Mais il y a mieux que cela encore.

Quelques fabricants, voulant absolument se rapprocher du meuble tel qu'il était autrefois, ont, dans leur ignorance, inventé les meubles henrideux en bois naturel pour imiter l'ancien. C'est là une grosse erreur. Jadis les bahuts, pour la plupart, étaient teintés. On ne leur épargnait pas les couches successives de vernis et d'huile de lin. Ce qui prouve que nous n'avons rien inventé, en somme, et que le brou de noix, dont on abuse tant aujourd'hui, était bien connu de nos pères.

Quelques mots à présent sur Vassemblage.

Il consiste à réunir des morceaux anciens, rapprochés de morceaux modernes, pour confectionner les meubles en noyer de l'éblouissante époque de la Renaissance.

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Ces fragments, groupés ensemble, ne procèdent d'aucune règle ni d'aucun modèle : les panneaux anciens ayant, sans aucun miracle, retrouvé leurs reliefs par la grâce de la gouge, s'accouplent avec des pilastres de fabrication récente. Avec quatre pieds tournés on obtient une table à éventail. D'une huche rongée, dont le bois ressemble à une éponge, en y ajustant des cariatides, on fait un bahut françois-premier. Un coffre à avoine, jadis un coffre de mariage, redevient, grâce au socle, au fronton et aux colonnes torses dont on le dépare, une crédence historique vendue à un prix fabuleux.

A toutes les époques cependant les meubles relèvent de l'architecture et de la sculpture. Ils ont leurs principes obligatoires, auxquels il est impossible de se soustraire. Aussi je ne me suis jamais expliqué comment ces horribles productions pouvaient être prisés pour des « meubles du temps », même par des connaisseurs médiocres, dans les magasins de curiosités où ils se tiennent discrètement dans la pénombre de l'arrière-boutique.

Autre supercherie.

Beaucoup de meubles sculptés ont été anciennement peints. Certains amateurs les font laver dans le but de retrouver le travail primitif : toutes les délicatesses du ciseau que la peinture avait empâtées reparaissent ainsi.

Il ne reste plus qu'à passer le bois à l'encaustique pour lui redonner son brillant.

Cela n'a pas été perdu pour les truqueurs, qui visitent les collections particulières et font leur profit de tout ce qu'ils apprennent. Ils ont établi

en Auvergne une industrie spéciale qui montre jusqu'à quel point l'activité de leur imagination est grande.

Ils arrachent aux vieilles armoires leurs panneaux, qu'ils obtiennent à vil prix de ces braves Auvergnats, souvent pour un morceau de pain. Ces panneaux sont des planches unies, très épaisses, n'ayant jamais gauchi. On va voir quels précieux services ils peuvent rendre aux faussaires.

Ils les couvrent de sculptures gothiques ou de mascarons Renaissance, puis ils font passer dessus plusieurs couches successives de peinture.

Les fraudeurs laissent ensuite sécher au soleil aussi longtemps que possible. Le tout se fendille et tous les pores s'imprègnent profondément de peinture.

Puis on attend un an, deux s'il le faut, pour que l'opération soit faite. Au bout de ce temps on lave à la potasse afin de faire croire que l'on a découvert ces intéressantes sculptures sous une couche de vernis et de couleuF. Cela fait des panneaux merveilleux, témoignant de leur ancienneté par les traces de peinture sèche qui restent encore dans les fentes du bois.

Les chineurs apportent alors leur fabrication à Paris. Récappé et Dromard, deux habiles, y ont été pris, je crois; et l'un de nos peintres les plus estimés ne me démentira pas, s'il me lit, quand je dirai qu'il a acheté de la sorte, avec le médaillon de Henri IV et de Catherine de Médicis, deux panneaux d'armoire qui paraissaient âgés de plus de trois cents ans.

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Les procédés ingénieux ne manquent pas pour reproduire aussi exactement que possible les moulures, les bas-reliefs, tous les motifs de décoration qui viennent en dépouille dans les bois sculptés.

Vous pourrez le constater comme moi en visitant les salles du musée du Louvre, où sont exposés les objets légués par M. Thiers.

Les chambranles des portes ornés en noyer sont sculptés à l'aide de moyens mécaniques trouvés par la Compagnie des bois sculptés. Et ce qu'il y a de curieux, c'est que le bois ainsi travaillé est bien sculpté et non comprimé; il y a des reliefs étourdissants qui dépassent souvent un décimètre.

La Compagnie des bois sculptés donnera dans l'avenir du fil à retordre aux amateurs. Elle a remplacé le ciseau par un moule en fonte chaud sur lequel on applique le bois bien sec sans aucun apprêt. A l'aide d'une pression suffisante pour opérer une combustion rapide et d'un brossage assez énergique pour enlever toute trace de charbon, le bois paraît avec une teinte de vieux bois bien patiné.

J'ai vu à l'hôtel Drouot se vendre à des prix dérisoires des cheminées préparées ainsi dans le goût des .meubles de du Cerceau, et qui ont passé comme une lettre à la poste et contre lesquels des flâneurs ordinaires venaient se cogner le nez sans y rien voir.

La Compagnie des bois sculptés a fait savoir à tous les marchands qu'elle mettait son habileté à leur service pour leur livrer, dans le plus bref délai, toutes les époques du bois sculpté.

Est-ce tout? Oh non!

Continuons notre chemin à travers les contrefaçons des meubles, en examinant une autre époque plus rapprochée de la nôtre.

Le soleil de Louis XIV fit, dit-on, éclore Boule, qui fût bien né tout de môme sans lui. Ce Parisien complet, à la fois architecte, sculpteur, graveur, menuisier, s'imagina de mettre l'une sur l'autre une feuille d'écaillé et une feuille de cuivre, de les découper ainsi suivant le dessin qui lui plaisait.

L'ornement d'écaillé s'appliquait sur un fond de cuivre et s'appelait seconde partie. La première était celle que Boule aimait le plus à employer. Il y joignait parfois une troisième partie en étain, et, de ces mélanges gravés, auxquels son goût exquis présidait, il savait tirer des effets enchanteurs.

Boule était son propre inspirateur. Aujourd'hui, sur les dessins de Berain et sur ceux de Gillot,.on fait de la marqueterie de cuivre qui ne ressemble en rien à celle du maître. Paris est pavé de ces commodes qui séduisent la foule. Il est cependant bien aisé de distinguer les meubles de cette grande époque, de ceux qui sortent en abondance des ateliers du faubourg Saint-Antoine, par la présence d'animaux et de personnages, dont André-Charles Boule ne se servait jamais.

Quand la contrefaçon est grossière en fausse écaille, pour la reconnaître il suffit de laisser séjourner sur la surface quelques gouttes d'eau : il se produit des boursouflures qui dévoilent immédiatement le trompe-l'œil.

Depuis quelques années, la Société du Celluloïde, qui imite assez bien l'écaillé, a essayé de reproduire par les procédés spéciaux qu'elle a décou-

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verts la marqueterie de Boule, mais ce sont là des tentatives imparfaites, que nous signalons en passant et qui ne sauraient rentrer ni dans la catégorie des contrefaçons, ni même dans celle des imitations dont nous nous sommes occupé jusqu'ici.

La marqueterie de bois de rose et de violette, faite sous Louis XV et sous Louis XVI, est trop recherchée pour ne pas avoir inspiré quelques tromperies à la secte néfaste des maquilleurs.

Les épaves des commodes ventrues, des secrétaires, des bonheurs du jour, des chiffonniers et vide-poches du temps de Mme de Pompadour, de la Dubarry et de Marie- Antoinette sont actuellement pieusement recueillies par tous les bric-àbrac. Ils s'en servent pour faire des meubles rehaussés de cuivre, de rinceaux et de chutes.

Regardons bien comment le piège est fait. Non, vraiment, il est trop grossier !

Le vieux placage, détaché avec soin, est appliqué sur un bâti moderne. Des bronzes, fondus rue Saint-Antoine, ciselés rue de Lancry, dorés rue Saint-Sabin, et recouverts d'une crasse épaisse dans le magasin de vente, achèvent l'ornementation et l'habillage en vieux. Un beau marbre complète le tout, brèche d'Alep ou vert antique, provenant des carrières enfouies à une grande profondeur et retrouvées en Italie, lors de la construction du nouvel Opéra.

Le comble de la supercherie, c'est aussi de laisser çà et là des traces de grands cachets rouges pour faire croire que le meuble, provenant d'une

vente après décès, a subi les scellés de l'inventaire. Dans l'esprit des contrefacteurs, cela doit achever de donner une confiance aveugle à ceux qui hésiteraient.

Lorsque la lourdeur et j les incorrections ne parlent pas d'elles-mêmes, le seul moyen de ne pas être flibusté, en achetant ces meubles de placage, et de ne pas faire rire le marchand à gorge déployée, c'est de regarder de très près le bois sur lequel on a maquillé. Profitez de cet avis : le bois ancien, très souvent du sapin miné par les vers, s'effrite et laisse tomber la poussière des rongeurs.

Il est bon de savoir également que, depuis quelque temps, l'art du faussaire s'est attaqué aux meubles en marqueterie de bois de rose sans aucuns cuivrés dorés, mais parfaitement authentiques dans leur simplicité. On les complète en les décorant de faux bronzes de Gouthières ou de fausses plaques de Wegdwood. On quadruple ainsi leur valeur. De là à mettre la marque à feu de Riesner il n'y a qu'un pas. On ne l'a point fait encore. Soyez tranquilles, on le fera.

Autre truquage. On fait voyager au loin les meubles rafistolés pour les dépayser. On les envoie de France à l'étranger, d'où ils reviennent en France achetés par des amateurs passionnés, toujours en quête de trouvailles hors de chez eux. Pauvres collectionneurs! On leur donne un meuble de contrebande contre de l'argent ayant cours.

Qu'ils aillent donc ensuite intenter une action revendicative au marchand, avec les interminables lenteurs de la justice et les frais fantastiques qu'elle occasionne!

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Les pauvres collectionneurs, par quelles épreuves on les fait passer! Il était plus heureux qu'eux, quoi qu'on en dise, Damoclès de Sicile, avec son épée suspendue par un fil au-dessus de la tête!

Finissons l'ameublement en disant comme consolation que, si les vieilles dorures de la Renaissance peuvent s'imiter avec une mixture de cuivre, le bois doré ancien du règne de Louis XIV et de ceux qui suivent est, au contraire, tout à fait inimitable. Il faudrait faire fabriquer des feuilles d'or de la même épaisseur et au même titre, et trouver un moyen vieillisseur que l'on ne connaît pas encore. Les nombreux essais dans ce genre ne sont que des à peu près dont il n'y a pas même à s'occuper.

Quelques fabricants font, sur commande, des pendules dites religieuses en marqueterie de cuivre et d'écaillé. Ils y placent un mouvement ancien acheté à la ferraille, et, avec un supplément, ils mettent sur l'émail du cadran le nom d'un grand horloger du temps. Toute la généalogie des Martinot y passe, Jean, Henri et Balthazar. On pourrait et on devrait placer au moins, en bas, dans un cartouche l'inscription suivante :

Pendule de 1710 Qui date de 1885 Attribuée à Gilles Balthazar Mais faite en réalité par Magnus,

Ce serait, pour ce fabricant célèbre, avoir ce qu'on appelle le courage de son opinion; mais nous sommes tranquille, nous ne verrons jamais ce souhait-là se réaliser.

C'est de l'Italie que nous vinrent jadis les incrustations d'ivoire, de nacre, d'argent et d'ébène.

Aujourd'hui, ce pays a repris la chaîne interrompue des traditions du passé, pour la plus grande joie des Américains en voyage.

Venise s'est mise à refaire ses cabinets d'ébène et d'ivoire, ses stippi d'écaillé avec paillon rougeâtre, ses tables en certosinC; ses chaises en bois teints et découpés en figures dans les fonds, en draperie et en ornements de toutes sortes. Mais tout cela procède d'une décadence complète. Les peintres, les sculpteurs, les orfèvres, les émailleurs, les graveurs et les mosaïstes autrefois conviés à cette glorieuse fabrication sont remplacés maintenant par des ouvriers dépourvus du feu sacré artistique, qui travaillent sans aucun talent.

Constatons-le en passant, et soyons-en fiers, nous restons encore en France les ajusteurs précis, les princes de l'onglet et les rois de la coupe.

Je ne m'étendrai pas sur les imitations de deux intelligents industriels, MM. Alphonse et Héber Lippmann, dont on a pu voir, dans les magasins luxueux de la rue Auber, les variétés infinies de coffrets en laque, de sièges en bois doré et de meubles Renaissance. A part leur vernis Martin,

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dont l'effet est assez bon, leurs reproductions pimpantes n'ont pas la prétention de passer pour anciennes. Elles sont destinées, non aux collectionneurs convaincus, mais au public élégant de la Bourse ou du théâtre, tous antiquaires d'occasion cherchant l'effet décoratif, ou voulant se meubler richement d'un coup et en un seul jour.

En première ligne, par exemple, dans l'ordre d'idées qui nous occupe, il faut placer la maison Beurdeley, qui copie avec un soin infini toutes les belles pièces du Garde-Meuble. Chaque exposition nationale ou étrangère amène pour elle un triomphe de plus. Voilà de la vraie, de la bonne, de l'honnête imitation. Elle est d'un goût parfait, d'une exécution très soignée et d'un style irréprochable. Nous comprenons très bien que, ne voulant pas consacrer un temps souvent précieux à de longues recherches, les amateurs s'adressent à M. Beurdeley. Avec lui pas de déception. Il est dans la catégorie des imitateurs devant lesquels nous nous inclinons comme devant les maîtres du passé.

Citons encore M. Dromard, un habile ouvrier qui prend peu à peu un rang important parmi les ébénistes de notre époque. Bien dans l'esprit du temps ses modèles de chaises en bois doré de l'époque Louis XVI ! Ce sont des bijoux de délicatesse! Nous ne sommes nullement l'ennemi de pastiches traités de la sorte.

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Les bronzes Pompéiens. — Un bracelet avec son écrin Irouvé dans la Seine. — Uidolello du dix-neuvième siècle. — Un sacco d'osso. Senza garantirne la sua condizione. — Épreuve de la patine par le jus de citron. — Le bassin verdegriseur. — Le truc à la facture. — La Vierge de Donalello. — Examen des bronzes dorés. — Les ventes des Domaines.

L'Italie est la terre bénie des contrefacteurs. On y fabrique tout ce qui peut plaire aux antiquaires, depuis les bronzes du temps d'Auguste jusqu'à ceux de Tépoque des Médicis.

Adrien de Longpérier, qui fut l'un des directeurs du musée du Louvre, avait vu dans un voyage .à Naples un fabricant honnête dont le talent s'exerçait à copier, au fur et à mesure de leur découverte, les bronzes antiques trouvés dans les ruines d'Herculanum et de Pompéi. Il réussissait admirablement dans ce travail, mais ses reproductions portaient toutes loyalement une marque imperceptible qu'il fit connaître à M. de Longpérier.

L'un de ces Italiens, sorte de commis voyageur en objets d'art faisant la navette entre la France et son pays, se présenta un jour dans le cabinet du conservateur des antiques. Il tenait à la main un petit Hercule revêtu d'une splendide patine, qu'il venait offrir à notre musée.

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« Ecco un oggctto bellissimo, » dit-il avec un sourire radieux.

Avec sa haute sagacité, Longpérier reconnaît de suite la provenance.

ce Où avez-vous trouvé cet antique?

— Signor, il vient de Pompéi.

— Vraiment!

— Oui, j'étais là au moment de la trouvaille. Sono un volpone. Malgré les surveillants, j'ai pu l'obtenir de l'ouvrier, grâce à une buena mano considérable, et je me suis dit : Ce beau bronze sera pour la France.

— Ce n'est pas très délicat ce que vous avez fait là. Enfin, je vous pardonne en raison du but que vous poursuiviez. Seulement, non è vero. ,

— Impossibile. Je l'ai vu retirer de la cendre.

— Modernissimo. Vous avez été mystifié.

— lo non credo.

— Je vais vous le prouver. Ce bronze, vendu en cachette, venait d'être placé là quelques instants avant. Il vient de chez X.... Tenez, voyez la marque.

— Per Bacchol Ces Napolitains sont de fiers ladroni, »

Et le marchand, simulant la colère, fit une prompte et habile retraite.

Autre trait de l'esprit avec lequel M. de Longpérier déjouait les ruses des truqueurs. Celui-là est si joli que je ne puis m'empêcher de le citer.

On lui apporte à son cabinet un bracelet galloromain, avec une patine semblable à de la mala-

chite, et précieusement renfermé dans un écrin.

Le bracelet avait été retiré de la Seine, prétendait le vendeur.

« Où cela? dit le savant.

— A Auteuil, répond le marchand, avec aplomb.

— Ah! et il y a longtemps?

— Huit jours à peine.

— Alors il a été trouvé avec un écrin?

— Mais non, dit le marchand, qui ne comprend pas. Je Tai fait faire il y a deux jours.

— Vous en êtes bien sûr?

— Parfaitement.

— Vous devez vous tromper, car on m'a proposé ce bracelet il y a quinze jours dans le même écrin. » ^

Il y a en Italie des fondeurs spéciaux, s'attachant seulement au quinzième et au seizième siècle. Louis Magri était tenu pour un habile en son temps. C'est de ses ateliers que sortit, dit-on, la statuette de la Vertu opprimée par le Vice, qui passe pour être l'œuvre de Jean de Bologne, et qui enrichit aujourd'hui en France une collection célèbre.

Le docteur Foresi, de Florence, auquel nous avons fait de fréquents emprunts, raconte, dans le livre très curieux qu'il a publié sur les supercheries italiennes, comment un paysan de Chiusr se présenta chez lui d'un air embarrassé, pour lui proposer de lui vendre un idoletto. Il désignait ainsi l'objet qu'il tenait gauchement à la main.

Il lui expliqua que son idole avait été découverte quelques jours avant, au milieu d'une motte de terre, par son fils, en labourant son champ.

La trouvaille parais-aii charmante : une Vénus en bronze du style le plus pur. mais sans patine, ce qui rendait son authenticité assez difficile à reconnaître.

Le pavsan demanda d'abord iOi* li\ res toscanes, et se tit ensuite tirer boreille. A la suite d'un assez loua" débat dont je vou- fais grâce, le marché fut conclu pour 7 f/-onc>:sc>:>n(.

Quelques jours après, des soupçons et de vagues souvenirs traversèrent l'esprit du docteur Foresi. Il eut l'idée de se rendre a la galerie des Ui'tizi, section des bronzes antiques.

Oue vit-il dè- -on entrée'? — Sa Vénus posée sur une tablette et paraissant le regarder d'un air railleur.

Il sut. plus tard, que le mauvais tour dont il était victime avait été adroitement combiné. A l'aide d'un pourboire donné à un paysan rencontré un jour de marche sur la place de la Signoria. on en avait fait aisément un complice, qui était venu débiter à l'archéologue une leçon préparée à l'avance.

c( Le foyer de cette fabrication, ajoute le docteur Foresi dans ses Mémoires, se trouvait à Livourne; mais je dois, pour me consoler, reconnaître que beaucoup de mes amis, et même plusieurs marchands, ne furent pas plus heureux que moi.

Aujourd'hui, en Italie, sur ce sol «dassique de la falsitication . comme je l'ai dit en commençant, quand un antiquaire vend un bronze romain patiné par les acides et tourmenté par la ruse et l'artitice.

il a bien soin de se garer des réclamations qui peuvent surgir. Le marché spécifie de part et d'autre que l'objet est considéré comme un sacco d'osso (sac d'os), et le vendeur, en acquittant la facture, multiplie encore les précautions. Il ajoute prudemment :

Senza garantirne la ma condizione.

Après cela, cherchez donc à vous plaindre devant la justice contre des fraudeurs qui se sont retranchés ainsi dans une position inexpugnable.

Garez-vous plus que jamais des bronzes gallo^ romains à mine de déterrés. Le verdoiement n'est plus un indice certain pour l'œil, car la patine commence à se faire très bien. Il y a même certaines précautions à prendre que je vais vous si gnaler. Si vous doutez d'un objet provenant d'une fouille récente, vite une tranche de citron. Frottez à plusieurs reprises, et la patine, si elle est artificielle, disparaîtra pour laisser voir le brillant du métal.

Un antiquaire dont on a fait la vente récemment avait chez lui un grand bassin où- l'on voyait à travers l'eau limpide toute une collection de pièces aux formes variées, flacons antiques en train de se verdegriser.

— L'eau du pays possède, disait-il, des vertus merveilleuses pour patiner les pièces en bronze.

Puisque nous parlons, sans le nommer, de ce truqueur di primo cartello. qui laissera une grande réputation d'habileté, indiquons l'un des moyens

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qu'il employa quelquefois pour marquer, avec preuves à l'appui, le prix d'un antique vrai.

Comme Robert Houdin, en guise de compère, il s'adressait à un tiers complaisant. Puis il envoyait, au nom de ce dernier, par exemple, une très belle fibule romaine chez un bric-à-brac de Nantes, auquel un prix très élevé était limité pour la vente de celte consignation.

Or, sans cesse en route, notre célèbre mystificateur passait un beau jour par là. Voir l'objet, comme par hasard, le marchander, l'acheter, en fin de compte, et se faire donner une facture en bonne forme, constatant la somme payée, qui n'était autre que celle fixée par son honorable Bertrand, c'était pour lui un tour familier, réglé comme une scène de comédie bien jouée.

Rentré à Paris, il prévenait, confidentiellement et pour lui seul, un amateur dont il connaissait les désirs et la faiblesse. Celui-ci, se considérant comme un privilégié, accourait en toute hâte voir la nouvelle conquête.

Avec art, il lui présentait la fibule, retour de Nantes. Ce dernier admirait, s'extasiait, et finalement demandait le prix. La réponse indiquait toujours une prétention colossale.

Le collectionneur alors de se récrier et de chercher à s'enfuir pour se soustraire à une folie.

— Mais, à ce prix-là, lui disait l'antiquaire, je ne gagne rien. Tenez, je n'ai pas de secrets pour vous. Voilà ma facture. Voyez vous-même le prix que j'ai payé. Moi je n'ai pas hésité à l'accepter, car on ne rencontre pas tous les jours de pareils morceaux.

L'amateur, humilié, courbait la tête, n'osant

plus discuter avec un marchand plus audacieux que lui. Souvent, croyant à la vérité de la facture et ne sachant pas se défendre des entraînements de sa passion, il prenait la fibule au prix qu'il avait repoussé tout d'abord.

L'un des causeurs les plus charmants sur l'art, M. Bonafïé, déjà cité par nous, a sonné, dans l'un de ses livres, la cloche d'alarme au sujet des bronzes de la renaissance italienne, dont raffolent certains curieux.

Il nous a révélé qu'un ancien danseur retiré des affaires avait retrouvé à Paris, après de longues recherches, le secret des fontes et patines anciennes. Chercheur loyal, artiste consciencieux, marchand honnête, il vendait ses produits pour ce qu'ils étaient, c'est-à-dire des copies très soignées.

Certains spéculateurs peu consciencieux les achetaient dans le but unique de les revendre comme authentiques, et, grâce à leur exécution parfaite, les faisaient aisément accepter par le public.

Il en est dans plusieurs collections, où je les vois fréquemment sur leur socle de peluche rouge. Je considère cependant comme un devoir de ne pas troubler la joie et le sommeil de leurs propriétaires, et de laisser leurs amis continuer à les regarder avec amour et à les vanter à tous leurs visiteurs.

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Mais je raconterai l'épopée de la plaque de Donatello. C'est une histoire où le grandiose, le naïf, le profane, le sacré, le comique et le frivole se trouvent amalgamés — une vraie odyssée.

Cette plaque en bronze représentait un Saint Jean-Baptiste. Un colporteur en objets d'art, que nous nommerons U..., la trouve en Italie et l'achète d'abord oOO francs. Puis il la revend 500 francs à un antiquaire, V..., mort il y a quelques années, et qui a laissé le souvenir du plus adroit des falsificateurs. Celui-ci met l'œuvre du précurseur de Michel-Ange en dépôt chez X..., un petit boutiquier de la province.

Y..., l'un de nos grands marchands, faisant une tournée pour rapporter du nouveau à sa clientèle, voit la plaque, croit faire une trouvaille, l'achète 1000 francs et l'apporte à Paris.

Toujours aux aguets, le comte de Z..., prévenu de la rentrée du voyageur, le surprend au saut du lit pour choisir avant les autres parmi les objets qu'il rapportait.

Le comte de Z... est un amateur distingué qui se pique de connaissances sérieuses. Il aime particulièrement le quinzième siècle, dont il admire la souplesse et la grâce qui marquent si bien une époque nouvelle dans l'art. Il ne se consolera jamais d'avoir manqué la merveilleuse patère de Donatello du palais Martelli, que le musée de Kensington a acquise au prix de 15000 francs. Vous le reconnaissez, n'est-ce pas?

Un simple coup d'œil de cet amateur distingué lui suffit pour apercevoir, au milieu des malles encore pleines, la plaque de bronze en hauteur, et il donne sans hésiter, du premier coup, 10000 francs

de ce chef-d'œuvre délicat, qu'il emporte séance tenante, heureux du bon tour qu'il a joué à ses confrères.

« Tant pis pour eux, se dit-il, ils se sont levés trop tard aujourd'hui. »

Le lendemain, le baron Davillier vient chez l'heureux propriétaire du bas-relief de Donatello, qui, fier de sa découverte, s'empresse de la lui montrer en l'accompagnant d'une petite tirade.

— Voyez, lui dit-il, mon cher, jamais le grand sculpteur n'a donné plus de charme et de caractère à la figure humaine, plus de souplesse et de vie dans le modelé. Rarement il a fait quelque chose de plus délicat que cette physionomie naïve et gracieuse. Qu'avez-vous? Vous ne parlez pas. Vous préférez peut-être Ghiberti à Donatello. Mais Ghiberti c'est un raffiné qui sent la décadence, tandis que Donatello est entré hardiment dans la voie du naturalisme. Ses types n'ont rien de conventionnel : ils sont réels. C'est la nature dans la vérité, dans la pose, dans le mouvement et dans l'expression....

Le baron Davillier continue à garder le silence, et laisse son ami discourir avec feu. A la fin, n'y tenant plus, il éclate de rire.

— Qu'avez-vous? lui dit le comte de Z....

— Mon cher, reprenez vite votre argent. Votre charmant profil de Saint Jean est une réduction d'un bas -relief taillé dans une pierre de touche noire et luisante appelée pietra serena. L'original est au musée des Offices de Florence, et votre copie se trouve partout, chez Barbedienne et ailleurs.

Cette fois, tout finit bien. Inutile, par conséquent.

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de dire comme conclusion que la plaque de Donatello reprit le chemin qu'elle avait parcouru. Le comte Z... la reporta chez Y..., puis elle alla chez X..., lequel la rendit à V..., et finalement elle fut remise entre les mains de U..., chargé de nouveau d'essayer un autre placement plus heureux.

Les bronzes fondus en plein, repris au burin par Caffiéri, et ceux de Gouthières, dorés à l'or moulu, dont nous aurons à reparler à l'occasion des meubles, n'ont pas échappé à la contagion générale.

Depuis une trentaine d'années, une école remarquable de ciseleurs s'est formée et tend à rivaliser avec les grands artistes du dix-huitième siècle. Tous les bronzes qui sortent de leurs mains passent dans celles des truqueurs, dont le travail consiste à donner une patine à l'or, qu'ils vieillissent au nitrate de potasse, en ayant soin de faire ronger par un acide les parties où le frottement s'opère, et qui doivent paraître usées par le temps.

Regardez bien, plutôt deux fois qu'une, amateurs inexpérimentés, lorsque vous achèterez un meuble louis-quinze surchargé de cuivre. Le bronze doré repousse avec le temps un certain vernis. Dans les parties creuses, échappées au frottement, vous devez retrouver des taches jaune rougeâtre semblables à la gomme-gutte. Encore n'est-ce pas infailHble ; le jus de réglisse est souvent employé pour remplacer ce vernis des années.

Doutez-vous encore, examinez les mattés, qui doivent avoir le grain irrégulier; faites dévisser les bronzes plaqués sur les meubles. Le dessous des

morceaux doit revêtir un voile semblable à la couleur de la patine florentine. Tandis qu'au contraire les bronzes fraîchement fondus ont le brillant et l'éclat de Tor. C'est la différence du sou tout battant neuf, sortant du balancier, avec celui qui, circulant depuis longtemps, a subi dans les escarcelles tous les contacts du temps.

Une fraude que je vais signaler se fait sur une grande échelle. Un brocanteur trouve, par exemple, une girandole louis-quatorze. Seule, elle vaut 500 francs — elle en vaudrait 5000 s'il avait les deux. Que fait-il? Il porte la pièce chez un fondeur de la rue Vieille-du-Temple, et lui commande un pendant identiquement semblable au modèle. Une fois livré, il donne les deux pièces à un ouvrier qui mélange, en les montant, les morceaux de la girandole moderne avec ceux de la girandole ancienne. Vous aurez beau y regarder de très près ensuite : l'examen le plus sévère sera dérouté par cette supercherie. Ce procédé a déconcerté bien des fois les plus malins et les plus sceptiques.

M. Marins Vachon, l'érudit critique d'art, qui fait une guerre acharnée aux antiquaires d'occasion, a tou jours en réserve pour eux des révélations désagréables.

« L'administration des domaines, dit-il, fait vendre fréquemment des objets de rebut, des débris de toutes sortes, ferrailles et vieux morceaux de cuivre et de bronze en très mauvais état provenant des bâtiments, des palais et des châteaux de l'État.

« Tout cela est entièrement hors de service, et

BKUNZES.

ne peut être considéré que comme bon à revendre au poids pour la refonte.

II se trouve néanmoins quelques marchands qui se livrent à ce proposa des enchères qui stupéfient toujours les commissaires-priseurs et les agents du gouvernement.

« J'ai apris par hasard, à la suite de circonstances très imprévues, quel était le mobile qui pousse les marchands brocanteurs à se faire ainsi concurrence.

« Dans ces vieilles ferrailles, il se trouve fréquemment des débris d'objets dorés, en bronze, en cuivre ou en fer, ayant figuré sur les inventaires des châteaux ou des palais, et portant comme tels les contrôles des officiers de la couronne. S'agit-il d'un pied vulgaire de chandelier en cuivre, le brocanteur scie le pied, l'ajuste à un candélabre luxueux de l'époque indiquée par le contrôle, et vend le tout à un prix très élevé à des amateurs, comme pièce provenant de Versailles ou de Trianon. Le candélabre vaut 10 louis. Il en est coté 100 en raison de cette provenance. »

Rien n'est plus vrai. Aussi nous engageons, comme M. Marins Vachon, tous les collectionneurs à se défier des pièces sortant soi-disant des palais royaux. C'est une provenance à mettre en quarantaine. Les pièces vraies sont au Garde-Meuble et dans quelques collections de France et d'Angleterre, d'où elles ne sortiront pas aisément.

Tentures ravivées au pastel et à l'aquarelle. — Du rôle de l'épingle dans l'examen des tapisseries. — Tapons et bordures. — Couleurs tirées de la houille. — Imitations des Gobelins par Beauvais et par Bruxelles. — N'achetez jamais rien le soir.

La tapisserie, par sa nature, ne se prête pas aisément aux sophistications. Les embûches tendues à Facheteur sont peu nombreuses. Cependant les tapisseries dont les fonds ont été ternis par le temps sont repeintes avec des eaux colorées qui rendent aux couleurs leur éclat primitif.

Pour réveiller les tons vifs des chairs et des draperies, les restaurateurs procèdent comme le font les importateurs de châles de l'Inde lorsqu'ils veulent modifier les fonds et certaines couleurs au gré du goût français.

Des ouvriers munis de pinceaux ou de plumes de roseau chargés de couleurs d'aquarelle couvrent les parties que l'on veut raviver. On fixe ensuite à la vapeur ce ravivage, qui ne saurait néanmoins tenir longtemps, car une couleur transformée ou disparue par l'action de l'air et de la lumière ne peut jamais revenir ce qu'elle était à l'origine.

Aussi voyez dans les ventes les marchands de curiosités. Ils ont toujours bien soin, pour les ten-

tiires dont l'éclat paraît éblouissant, d'écarter le point en divers endroits avec une épingle. S'il y a des ravivages ovi des repeints, ils retrouvent ainsi les couleurs passées à la profondeur que le pinceau n'a pu atteindre.

De tout temps aussi on a employé le pastel pour faire revivre les nuances éteintes. D'anciens règlements interdisaient autrefois aux tapissiers d'employer le pastel pour peindre les chairs des personnages, sous peine de confiscation. Cette défense, dont on connaît le texte, prouve que la chose se faisait alors couramment comme aujourd'hui.

Mais la fraude est bien simple à découvrir. Il suffit de mouiller légèrement son mouchoir et de frotter vivement avec le doigt pour retrouver sur le linge les traces accusatrices de ce truquage.

Parfois on remplace les fonds unis, surtout noirs, par des morceaux d'étoffes, reps ou autre, de même grain que la tapisserie. Rien n'est plus facile à reconnaître. On nettoie encore aussi les parties détériorées par la fumée à l'aide d'une petite brosse ronde et très ferme trempée dans de l'eau préparée ad hoc.

Ce qui se fait souvent aussi, c'est d'encadrer de nouvelles bordures les tapisseries auxquelles elles ont été coupées. Il y a des fabriques de ces bordures faites à la main par des ouvrières dont la spécialité est la restauration. La sécheresse et l'irrégularité du point trahissent vite le travail récent.

Point n'est besoin non plus de longues études pour reconnaître, même de loin, au premier coup d'œil, les morceaux raccommodés ôu reconstruits en sous-œuvre dans les ateliers de rentrcdlitre. Les ouvrières refont à l'aiguille ce que le tapissier avait

exécuté à la broche. Elles commencent par rétablir avec soin tout ce qui est endommagé de la chaîne ; une fois ce travail effectué, elles réparent avec des laines assorties aux couleurs de la tapisserie. Mais la coloration se révèle par des taches indicatrices, les couleurs minérales tirées de la houille, substituées pour la teinture aux anciennes couleurs végétales, ont une incroyable dureté. Elles passeront vite.

Quel effet produiront dans cinquante ans ces tapisseries ayant subi de tèlles restaurations? Çà et là apparaîtront de larges espaces, des placards blafards montrant tous les endroits restaurés, comme sur les tentures de papier peint apparaissent les taches de moisissure.

Gomme je Tai dit en commençant, il faut bien le reconnaître, les vieilles tentures sont peut-être dans la curiosité ce qui, avec les étoffes, a été jusqu'ici le plus respecté.

On fait de la restauration, on répare et on ravive, mais personne n'a osé entreprendre ce qui s'appelle vraiment de la contrefaçon. Avec la meilleure volonté du monde, il serait impossible de s'y laisser prendre.

Allez donc refaire les Mois d'Audran sur fond maïs, ou même seulement V Histoire de Don Quichotte^ par Coypel!

Pour satisfaire le goût nouveau, nos fabricants, Braquenié et autres, sont bien obligés de copier le dessin, les bordures, les tons des vieilles tapis-

séries, surtout des verdures, parce que leur clientèle veut un souvenir de l'ancien.

Mais qu'après avoir exposé au soleil et à l'humidilé les tapisseries qui sortent de ces honorables maisons, les marchands de bric-à-brac essayent ensuite de les vendre comme anciennes, même dans l'obscurité d'une arrière-boutique, je les mets au défi de réussir à tromper les plus novices.

Sevdement, comme toujours, les marchands spéculent sur l'ignorance du public et lui font passer pour tapisseries des Gobelins des tentures exécutées à Aubusson, quand celles-ci sont signées et d'une bonne époque.

Beauvais' a copié les tapisseries du Triomphe tC Amphitrite et la série des bergerades, de Boucher. Bruxelles, à la fin du dix-septième et au dixhuitième siècle, a pris d'anciens modèles aux Gobelins, comme toute la série des Métamorphoses d'Ovide ou des Batailles d'A lexandre et de Darius^ par Lebrun.

Passons: ce sont là seulement des pastiches.

Dernier conseil. Défiez-vous des tapisseries vendues le soir ou accrochées trop haut dans les salles des hôtels de vente de la province. Je peux vous garantir, sans les voir, que celles-là sont en fort mauvais état.

A une certaine distance, elles font encore illusion, grâce à un certain apprêt en vue de la vente. Quand vous les avez achetées, qu'elles sont chez vous et que vous les regardez de près, vous vous apercevez, mais trop tard, qu'elles sont criblées

de déchirures, grossièrement recousues et constellées de trous mal bouchés avec des morceaux d'une autre pièce, quand ce n'est pas avec la plus vulgaire des étoffes.

Il faut alors s'exécuter et doubler le prix de l'achat pour faire remettre la tapisserie en état. Autrement, vous n'auriez chez vous qu'un véritable morceau d'amadou.

ÉTOFFES

Reproductions faites au dix-septième siècle. — laipossibles à contrefaire, les vieux tissus î — Anciens et nouveaux procédés de fabrication. — Différence des soies et des teintures. — Maquillages variés. — Les applications.

— Se défier des costumes anciens. — L'étoffe aux perdrix.

— La Tire et le Jacquard.

La mode est aux vieilles étoffes. Autrefois, on les utilisait seulement pour les tentures de l'ameublement ou pour la couverture des sièges; maintenant, les plus petits morceaux anciens sont recherchés et classés comme documents précieux de l'histoire des tissus.

Les collections célèbres ne manquent pas. Nous citerons seulement celle du chanoine Boeck, à l'étranger, et celle de M. Dupont-Auberville, à Paris. Les musées commencent aussi à s'intéresser à ce côté pratique de l'art, et, il y a quelques années, les Arts Décoratifs ont acheté toute une série d'échantillons de toiles de Jouy de la fin du dix-huitième siècle. Le mouvement ne pourra que s'accentuer.

Sous Louis XIII, on a refait certainement des étoffes de la Renaissance et du quinzième siècle. Les procédés, ne s'étant guère modifiés, permettaient aisément ces nouvelles éditions. Le métier Jacquard n'était pas encore connu.

Un peu plus tard, il est certain que plusieurs

LE TFWOUAGE.

prélats, voulant conserver la tradition dans la décoration de leurs églises, ont fait reprendre des modèles abandonnés pour les modes nouvelles de la cour du grand roi.

Ce sont là des imitations si bien faites à l'époque, qu'il est très difficile de les reconnaître. Je ne crois pas que personne puisse s'en charger; et M. Boislève, l'un des marchands les plus estimés de Paris, consulté par moi sur cette question, n'a pas hésité à me répondre qu'il était complètement de mon avis.

De nos jours, l'habileté des contrefacteurs a jusqu'ici échoué devant la difficulté de reproduire les vieilles étoffes dans leur aspect et dans leur charme voulu. Aussi rentrent-elles, comme les tapisseries, dans la très rare catégorie des objets qui, par euxmêmes, et sans examen, donnent des garanties presque certaines d'authenticité.

Les grands façonnés, les lampas, les brocatelles, les satins, les damas de l'Inde, les brochés délicats, les soieries d'Orient que l'on fait à Tours, sont fabriqués, non, comme jadis, au point de vue d'une longue tenue, pour l'usage de plusieurs générations, mais pour le temps très court que la mode doit durer.

C'est inouï, la quantité et la variété de velours de Gênes mis en circulation : velours frappés, ciselés, crêpés, à dessins fleuronnés, réticulés, à couronnes, ramages et parterres. Ce sont des types qui ont exercé et exercent encore l'habileté des fabricants lyonnais, mais contre lesquels les amateurs ou archéologues de l'avenir auront seuls à se

ÉTOFFES

tenir en garde. Pour le moment, je le répète, ces trompe-Foeil ne sauraient prendre le pas sur les véritables origmaux.

La teinturerie se faisait autrefois avec des procédés très primitifs laissés aujourd'hui de côté. Nos fabricants actuels sont des chimistes-teinturiers très forts. Ils tirent de la houille des couleurs varices, mais qui perdent vite leur solidité et leur harmonie. Si on cherchait à vieillir leurs produits en les exposant à l'air, le soleil n'en ferait le plus souvent qu'un tout petit déjeuner. Les soieries ne passeraient pas, elles disparaîtraient rapidement. Ne croyez pas non plus à ceux qui prétendent que Ton vieillit les étoffes au vitriol. Par ce moyen, on les tache peut-être, mais voilà tout.

Même en employant les anciennes couleurs, la cochenille, l'indigo, le campêche, il ne serait pas possible aux contrefacteurs de remplacer l'œuvre du temps. La différence des anciennes étoffes avec les modernes vient surtout de la façon dont on traite la soie à la sortie du cocon. Elle subit des apprêts perfectionnés et très économiques peut-être, mais qui lui enlèvent une partie de son velouté, comme le duvet de la pêche disparaîl sous le plus léger frôlement. Les soies anciennes étaient rudes, grossières et mal ouvrées. De nos jours, ces soies ne se retrouvent plus; la nature en est changée.

Avec un travail mieux fait, elles sont devenues fines, régulières et bien peignées.

On couvre maintenant les velours avec peu de soie. Les satins antiques, lourds, gras, doux au

toucher, fourrés comme de Tamadou, se sont transformés en un tissu sec, léger comme celui des foulards de l'Inde. L'harmonie des couleurs a disparu. Aucune souplesse dans les ensembles : les tons sont durs, heurtés, criards.

Avec un bon modèle du moyen âge, de la Renaissance, du dix-septième ou du dix-huitième siècle, le fabricant rendra avec fidélité le dessin, les détails, les défauts du tissu, même de point en point; mais la nuance, mais l'usure des fils, mais le coulage du coloris! 11 restera impuissant devant ces mille détails qui n'échappent point aux connaisseurs.

Certaines copies faites à la corde, fil pour fil, dans ces tons frustes et usés du passé, ont été essayées sans intention frauduleuse à la Croix-Rousse. Ce sont des fac-similés qui demandent des efforts considérables. Or, on arrivait à un tel prix de revient qu'on y a vite renoncé.

Peut-être un velours de meuble se copiera-t-il à peu près, mais allez donc reproduire un morceau de robe, ancien, usé, passé,* froissé. Cela, à aucun prix. Même en admettant que l'on puisse retrouver des dessinateurs de la force de ceux qui ont fait jadis le Faisan doré et la Corbeille de fleurs, ]q mets au défi toute la soierie lyonnaise d'y arriver.

Pour mon édification personnelle et pour celle de mes lecteurs, j'ai consulté là-dessus bien des industriels, en ayant soin de stimuler leur amourpropre de fabricants. Ils ont été de mon avis absolument. L'un d'entre eux m'a même parlé de la commande, faite à l'un de ses confrères, d'un velours pour assortir un tissu ancien, conservé en pièce, que l'on voulait employer à couvrir un

ÉTOFFES

meuble. Ce dernier a livre un produit pouvant s'employer danâ le même ameublement; toutefois, si bien imité qu'il fût, si bien conservée qu'ait été l'étoffe primitive, on pouvait aisément les reconnaître l'un à côté de l'autre.

Je constate cependant que, malgré toutes ces difficultés, certains marchands d'antiquités, en très petit nombre, du reste, cherchent à obtenir quelque résultat avec les étoffes modernes par les ressources variées du maquillage.

Comme je ne veux rien passer sous silence, il est bon de relever quelques-unes de leurs ruses. Ils froissent l'étoffe, la coupent en petits morceaux, simulent des surjets, des ourlets et des plis, mettent des traces d'humidité, cousent des galons qu'ils enlèvent ensuite pour laisser une trace, plantent dans les bordures des clous rouillés et plongent le tout dans un bain très léger de teinture. Ils obtiennent ainsi un produit quelconque qu'ils vendent plus ou moins facilement aux amateurs de la province qui débutent et regardent superficiellement. Mais il faut avoir l'œil bien mal conformé pour s'y laisser prendre.

Dans mon enquête sur les tissus, je n'ai pu, en résumé, trouver, après mes recherches et mon questionnaire aux fabricants de soieries, qu'une marchande, une seule, qui ait fait copier un velours louis-seize, ni trop vieux, ni trop détérioré pour cela. Il paraît qu'elle a parfaitement placé son neuf pour du vieux. Tout a été promptement enlevé. Il était, franchement, inutile de s'arracher

cette étofte; le modèle se retrouve et se retrouvera longtemps encore, si le cœur vous en dit, chez Tun des plus honorables négociants de la rue de la Paix, qui vend ce velours pour ce qu'il est. Avant peu, il sera partout.

Le Courrier de l'Art a publié dans son numéro du 15 novembre 1882 un intéressant article sur l'Exposition de la Société artistique pour la décoration des tissus.

Cette exposition était très curieuse en elle-même, à cause de l'emploi de nouveaux procédés qui visaient la vulgarisation de la décoration artistique des appartements de luxe.

Mais il s'agissait d'une pure réclame industrielle pour lancer l'installation d'une usine de maquillage pour les vieilles étoffes de meubles, vieilles tapisseries, vieilles tentures de soie. Une telle usine permettrait aux bourses modestes de se mettre à l'unisson des grosses sacoches. Voici à ce sujet l'appréciation du Courrier de l'Art, sous la signature de M. G. Dargenty :

« Nous n'avons plus affaire à des œuvres d'arfistes plus ou moins réussies, mais simplement à des objets imprimés d'une façon très soignée et très délicate, qui, par la variété des nuances, arrivent à faire quelque illusion. Il faut voir ces étoffes, il faut les tâter pour se rendre compte de l'ingénieuse persévérance avec laquelle ces ouvriers se sont mis à la poursuite du faux, ce qu'ils ont employé d'intelligence pour arrivera l'illusion; ce sont des mixtures, des empalements, des gommages, destinés à donner des mats qui mettent en

ÉTOFFES

valeur les reflets chatoyants de la peluche; ce sont des frappages qui sillonnent les étoffes et simulent des applications; et puis des fils d'or et de soie habilement arrangés, très harmonieusement entrelacés, qui rehaussent des teintes fanées douces à l'œil. Enfin, ce sont des chefs-d'œuvre d'altération et de falsification qui, à moi, me font horreur, mais qui pourraient bien avoir du succès auprès du public. Il y a là trente pièces, panneaux en velours, feuillets de paravents pailletés d'or, portières hindoues, portières gothiques. Renaissance; tapis de table, verdures, tapisseries de haute lisse, les unes copiées sur des spécimens du Garde- Meuble, les autres prises je ne sais où. Parmi ces dernières, les Fiançailles : c'est le nec plus ultra dix truquage ridicule, et je ne conseillerais pas à cette société naissante de pousser si loin le stratagème. Les personnages de ces Fiançailles sont habillés comme les mannequins figurés sur les cartons qui pendent aux murs des magasins du Louvre. L'un des pieds du fiancé est chaussé d'un véritable escarpin. C'est aller un peu loin. Voilà des ficelles qui sont des câbles et des goujons qui restent dans le gosier. Quoique, je ne cesse de le répéter, toutes ces falsifications, tous ces attrape-lourdauds, me soient en profonde exécration, et que je proclame ces tentatives nuisibles et funestes, quoique je déplore qu'on mésuse de ses facultés pour trafiquer dans le faux, comme en définitive tout ce qui, de près ou de loin, confine à l'art ornemental me touche, j'ai parlé de cette déviation, mais c'est seu lement par acquit de conscience; et, tout en souhaitant très sincèrement à cette Société ouvrière de réussir, je ne pourrai jamais m'empêcher de

LE TKUOUAGE.

regretter qu'on trouve dans le goût actuel des éléments de succès pour de semblables produits. »

Ce que l'on fait beaucoup, ce sont les applications. On transporte les broderies au passé, dont le fond est perdu de taches ou de trous, sur des velours ou sur des soieries de fabrication récente.

Ce sont là de simples arrangements, de la restauration nécessaire, pour .laquelle nous trouvons inutile de lancer notre foudre et de partir en guerre. Il faut se défier seulement, comme arrangement, des costumes anciens. On fait beaucoup de gilets, d'habits et de culottes de marquis sur des modèles du temps retrouvés dans de vieilles estampes. La coupe est irréprochable, le fil ancien, l'étoffe aussi. La doublure date du temps; les boutons sont empruntés à un autre vêtement. Tout y est pour déjouer l'examen le plus approfondi.

Certaines poupées habillées à la môde ancienne du seizième siècle, qui ont fait quelque bruit, pourraient bien avoir été confectionnées par ce procédé du vieux neuf. C'est une simple supposition, bien entendu, je n'affirme rien.

En résumé, dormez en paix, amateurs d'étoffes anciennes, le problème qui nous occupe, sans être aussi difficile que celui de la direction des ballons, n'est pas encore résolu.

Ainsi voyez, à Fontainebleau, la grande pièce tendue avec V étoffe aux perdrix, de Philippe de la Salle, le célèbre maître lyonnais.

ÉTOFFES

L'étoffe aux perdrix est ainsi nommée, parce qu'elle représente, brodées à la main en soie chenillée, de grandeur naturelle, des perdrix qui picorent, jouent et s'ébattent sur un champ de satin gris argent. Offerte en 1770, par la ville de Lyon, à l'occasion du mariage de Marie-Anloinette, elle fut mise en place dans la chambre de la reine, seulement sous le premier Empire.

L'impératrice Eugénie voulut avoir, en 1856, une nouvelle édition de cette merveille qui avait tant charmé sa devancière. Pour lui plaire, tous les efforts combinés de l'industrie du Rhône essayèrent de répondre à la fantaisie manifestée par la nouvelle souveraine. On lui fit les honneurs d'une reproduction de luxe.

Il n'y a que quatre-vingt-cinq ans d'écart entre ces deux dates, 1770 et 1855. C'est peu, n'est-ce pas? Eh bien! c'est un abîme. Comparez l'original avec la copie exécutée, et vous jugerez de la différence.

Cependant il faut tout prévoir, on ne sait pas ce qui peut arriver. Les procédés se perfectionneront dans Tavenir. Aussi, pour ne rien négliger, j'ai voulu obtenir des renseignements sur la différence de tissage qui existe entre ces étoffes anciennes et les étoffes modernes.

Qu'avais-je à faire? A m'adresser à un homme du métier ayant une expérience reconnue! Et voici ce que M. Pierre Brossard, l'érudit conservateur du musée d'art et d'industrie de Lyon, m'a répondu :

« Comment reconnaître l'ancien ou le moderne?

« La question n'est pas sans importance.

« Il en est des étoffes comme de tous les autres produits des arts industriels. Une copie ou contrefaçon, si bien faite qu'elle soit, se trahit toujours en quelque point; mais il faut posséder une certaine expérience technique pour mettre le doigt sur la partie faible.

« Sans m'occuper de la couleur; ni du dessin, ni des matières employées, ni même de la lisière en cordon (moyen qui offre peu de certitude), voici un moyen pratique, simple, un critérium infaillible tiré du faciès du tissu. Amateurs et marchands peuvent en faire leur profit.

ce Quelques explications préliminaires sont nécessaires.

« Les étoffes dites façonnées relèvent de deux systèmes de fabrication, marquant l'un la période ancienne, l'autre la période moderne : c'est la Tire et le Jacquard. ^

« Ces deux systèmes, dont le premier remonte pour ainsi dire aux temps héroïques, correspondent exactement à la classification universellement admise dans les arts industriels. Ainsi, une étoffe réputée ancienne ne l'est pas seulement parce que sa date de fabrication est antérieure à notre siècle, mais encore parce que son mode d'exécution appartient au système de la Tire, lequel fit place à l'invention du célèbre Jacquard*

« Ceci dit, voyons la différence des deux procédés.

« De l'emploi de la mécanique Jacquard résulte un tissu correct, régulier, où le dessin, toujours exactement reproduit, se répète uniformément dans les mêmes conditions techniques, avec le même compte de fils de chaîne et de trame.

ÉTOFFES

« Avec le système ancien, c'est le contraire qui a lieu.

« La main de l'homme intervenant sans cesse dans le jeu de la chaîne, au moyen des cordes du semple, le travail s'en ressent visiblement. Les qualités du premier ont ici leurs défauts en contrepartie, et l'irrégularité devient la règle presque constante de l'exécution. Au point que le raccord des lés présente toujours des difficultés sérieuses. Examinez une étoffe tissée à la tire, comparez un motif quelconque, et vous verrez, après quelques minutes d'attention, la partie retournée du dessin rarement conforme à la moitié correspondante; les découpures tantôt plus larges, tantôt plus réduites; bref, un manque absolu de régularité. C'est là pourtant ce qui donne aux vieilles étoffes la vie, le relief, la puissance décorative....

« Tout à la fois naïf et simple,^e critérium est le fruit de l'expérience, et j'en réclame la paternité pour le cas où vous croiriez devoir le mettre en lumière.

« Pierre Brossard. »

Nul besoin d'insister sur la valeur technique de ce document. Il se recommande lui-même. Tout commentaire serait superflu. Profitez-en, amateurs et marchands, experts et collectionneurs, et remerciez avec moi M. Pierre Brossard de ses précieuses communications.

IVOIRES

Le jus de tabac et le foin mouillé faisant l'œuvre des années. — A quoi peut servir une gorge opulente. — Le diptyque de Bruxelles. — La manière de traiter les faussaires comme ils le méritent. — Le sceau de Napoléon IIL

— Sire, vous avez tourné la vis !

C'est une œuvre délicate et difficile que de former une collection triée sur le volet. Il faut payer par un long noviciat l'initiation aux mystères de la curiosité pour arriver à savoir se défendre contre les mille traquenards qui nous sont tendus. Et rien n'est plus vrai quand il s'agit des ivoires; car, pas plus que les autres objets, ils n'échappent à la contrefaçon. Il faut donc s'en défier, et ne jamais acheter ni les vidrecomes trouvés sur les bords du Rhin, ni les christs byzantins sans bras que les marchands vous montrent encore dans les morceaux de chaux de leur pseudo-découverte.

Il y a un demi-siècle, Dieppe était arrivé à l'apogée pour les ivoires. Aussi, non contents de fabriquer pour le commerce, des broches, des petits marins et des niaiseries religieuses, les meilleurs artistes du cru voulaient-ils aborder les belles choses. Ils se mirent à imiter avec ardeur les diptyques gothiques.

Quelques colporteurs venaient à certaines époques prendre ce qui avait été préparé dans

IVOIRES

Tannée, et parcouraient ensuite les provinces pour en ctiercher le placement. Hélas, tout s'use ici-bas. Au bout (Tun certain temps, les amateurs, mis en défiance, reconnurent, aux attaches métalliques qui servaient à fermer ces pièces d'ivoire, qu'elles ne pouvaient être que modernes.

Le commerce du vieux neuf fut tué du coup : aujourd'hui, il n'y a plus d'eau à boire, comme on dit vulgairement, avec ce genre de travail. Aussi les trois ou quatre bons artistes qui restent à Dieppe l'ont abandonné pour des sculptures plus modernes dont la vente donne de meilleurs résultats.

Mais Cologne a pris la suite d'affaires de Dieppe, et reproduit maintenant sur une grande échelle ces admirables triptyques du quinzième siècle fouillés avec autant d'élégance que de sentiment. Des ouvriers rétrospectifs copient d'abord chez eux de bons modèles italiens, et livrent après leur travail aux maquilleurs. Le jus de tabac ou de réglisse et des moyens mécaniques donnent ensuite à l'ivoire le ton de bitume, la patine du temps et les craquelures du moyen âge qui achèvent de prêter à l'ivoire neuf ce faux air du vieux. Rien de plus facile que de les obtenir. Il suffit de plonger la pièce dans l'eau bouillante et de la faire sécher devant un feu brillant.

Quelquefois le procédé est perfectionné. Comme on travaille toujours l'ivoire vert, ces malins, se souvenant de la façon dont les sabotiers dorent leurs sabots, ont eu l'ingénieuse idée de l'exposer à la fumée du tan ou du foin mouillé. La dilatation se produit sous l'influence de la chaleur, le morceau se fendille et se colore en même temps. Quelques jours après, on peut livrer aux connais-

seurs un bel ivoire gercé, aux tons brunis, dont la haute antiquité n'atteint pas même une année.

Personne n'ignore l'existence des fabriques de faux camées anciens des environs de Naples. Là-bas, comme partout ailleurs, ces détrousseurs de l'art ont su, pour atteindre leur objectif, vaincre toutes les difficultés.

Théophile Gautier, dans son style chatoyant, délicieux, saupoudré de verve et d'esprit, a tracé ses plus fines arabesques, a ciselé ses phrases les mieux fouillées pour exprimer les idées qu'éveillaient en son esprit cei^ expressions : patine des temps, vérins des siècles.

Pour les faussaires, rien de sacré! Aucun idéalisme chez eux. Ils sont plus que naturalistes.

Quelle imagination même la plus folle des folles du logis aurait pu trouver que l'estomac d'un dindon fût le rival des siècles. A peine un camée a-t-il été imité, travaillé à la perfection, bien vite on le fait avaler à un de ces utiles gallinacés. La chimie s'en mêlant, les réactions des sucs digestifs aidant, le camée avalé blanc, laiteux, revient de ses pérégrinations à travers l'œsophage, les intestins et la suite, superbe dans sa teinte jaunâtre.

Tout cela est invraisemblable, dit-on! Non! non! La vérité seule est invraisemblable dans la contrefaçon.

Mais, de tous les trucs connus et inconnus pour jaunir l'ivoire, en est-il un seul qui vaille celui-ci? Je n'invente pas, je raconte de mémoire.

IVOIRES

Un marchand de curiosités s'était marié à une jeune Allemande dont les formes opulentes rappelaient les superbes créatures de Rubens.

Un jour qu'il contemplait sa femme, il trouva le moyen de l'utiliser pour son commerce.

« (Jue je suis bête! se dit-il.... Sa peau est brune et grasse, sa taille ronde et faite au tour... pourquoi n'emploierais-je pas les richesses de son plantureux corsage? Le temps et le reste patineront merveilleusement mes ivoires. ^)

Aussitôt dit, aussitôt fait ! . . . et voyez quelle inspiration! Un mois après il exposait dans sa vitrine des pièces d'une couleur superbe due à cette précieuse collaboration.

Passe un amateur. Il s'arrête, il admire, il entre :

« Combien ce médaillon?

— 300 francs Remarquez, monsieur, que je ne vends que du vieux garanti sur facture.

— En effet, cet ivoire est doré comme la peau d'une créole. Si vous en aviez deux pareils, je vous les achèterais de suite!

— Voulez-vous repasser dans quelque temps? Je pourrai peut-être vous procurer la paire.

— Très bien. Je repasserai. »

Un mois après, l'amateur revient : la femme était seule. Il la trouve plus belle que le premier jour, s'en éprend, lui fait la cour et lui donne un rendezvous qu'elle accepte.

Le moment psychologique arrivé, savcz-vous ce qu'il déniche dans cette anfractuosité charmante où se placent ordinairement les bouquets? — Un ivoire privilégié, le pendant de son médaillon.

« Je comprends, dit-il alors, pourquoi votre mari

ne voulait pas me le vendre... il n'était pas encore assez jaune! »

La confection des ivoires antiques a provoqué l'établissement d'une grande fabrique en Allemagne. Une effrontée circulaire a été lancée partout aux marchands d'antiquités. L'un de nos confrères de la presse la citait naguère in extenso dans un journal. A notre tour, nous la reproduisons sans en changer un traître mot, bien que ce ne soit pas d'un français extrêmement pur.

« Nous avons l'honneur de vous informer par la présente que nous venons d'établir un atelier de sculpture en ivoire dans notre ville.

c( Une activité de nombre d'années, des ouvriers pris dans les premiers ateliers, l'engagement de personnes bien expérimentées ainsi que des fonds suffisants nous mettent à même de pouvoir satisfaire à toutes les exigences.

« Nous nous recommandons dons pour la confection de sculptures en ivoire antique et moderne, savoir : reliefs, groupes, armes, figures, boîtes et tableaux historiques, et vous prient de vouloir bien honorer de votre confiance notre entreprise. »

« Et nunc erudimini! messieurs les collectionneurs, » s'écrie notre aimable collègue.

Nous ne pouvons que pousser avec lui la même exclamation!

Mais les faussaires ont aussi quelquefois leurs mésaventures, et les tribunaux nous l'apprennent de temps à autre.

L'ancienne cathédrale de Liège possédait jadis

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un diptyque consulaire que le père WilUiem avait décrit et publié en 1659. Ce diptyque, à l'époque de la révolution, disparut, comme tant d'autres objets. Fut-il volé? Fut-il caché? On ne le sut jamais.

Il y a environ vingt ans, un intermédiaire, que je ne nommerai pas, fît savoir secrètement à la direction du musée de Bruxelles que le célèbre diptyque, dont on pleurait la perte depuis si longtemps, était enfin retrouvé. Il était exposé chez un marchand de Liège, qui en demandait modestement 20000 francs.

La commission du musée dépêcha quelqu'un en toute hâte avec les instructions les plus larges et les plus simples.

« Partez immédiatement, revenez coûte que coûte avec le diptyque. »

Mais le délégué, en homme prudent, s'il revint avec l'ivoire précieux, eut au moins la précaution de ne le prendre qità condition.

C'était en effet une pièce superbe, incrustée dans un cadre en bois d'ébène, aux fines et élégantes moulures. Les connaisseurs s'inclinaient devant ce morceau royal.

M. Franks, l'un des antiquaires les plus forts de Londres, était alors à Bruxelles.

— Venez voir, lui dit-on, notre dernière acquisition. Il y a fête chez nous. C'est l'enfant prodigue qui rentre au logis.

Le savant anglais examine le diptyque et s'écrie immédiatement sans précautions oratoires :

— Mais vous avez été trompés. Nous avons l'original au British Muséum. Celui-ci est une copie faite sur la gravure qui en a été publiée.

Ouvrons ici une parenthèse :

M. Thiers, homme d'État distingué mais collée-

tionneur médiocre, se trompait souvent. Il ne voulait jamais en convenir. 11 avait acheté un Lucca délia Robbia notoirement faux, copié sur l'un de ceux du Louvre. On le lui dit avec beaucoup de ménagements.

« C'est celui du Louvre qui est faux, » répondit-il.

De même les archéologues belges, sans se laisser influencer, répondirent superbement à M. Franks :

« C'est vous qui avez la copie. Notre diptyque, fait dans le pays, n'en est jamais sorti. »

Sûr de lui, M. Franks persista énergiquement dans sa première déclaration.

Cette affirmation spontanée, le cri du cœur sorti d'une bouche aussi autorisée, jeta néanmoins quelques doutes dans l'esprit d'un des assistants moins passionné que les autres, l'honorable M. Chalon, de la Société numismatique, de qui je tiens du reste tous ces détails.

Fort ébranlé dans ses premières convictions, il voulut en avoir le cœur net, et proposa de détacher le diptyque du cadre auquel il adhérait fortement de façon à recouvrir tout le revers de l'ivoire.

Une protestation immédiate s'éleva de tous côtés !

Sans chercher à rendre ridicules les administrateurs belges, reconnaissons que, peut être, au fond, il leur était pénible d'avouer leur naïveté en présence de l'un des représentants les plus distingués du British Muséum. M. Chalon pria, insista, se débattit énergiquement, mais on ne put vaincre les résistances de ses collègues.

« L'ivoire est vrai, s'obstinait-on à lui répondre. Nous n'avons pas besoin de le vérifier. »

Il obtint cependant, quelque temps après, de faire examiner la pièce par une assemblée générale de la

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commission de surveillance. Là, on reconnut que M. Franks avait eu mille fois raison dans sa critique.

Une enquête fut alors ouverte. Le sculpteur, d'ailleurs innocent, fut retrouvé, ainsi que l'intermédiaire qui lui avait porté l'ivoire à travailler pour le compte du marchand.

Pour donner une leçon au vendeur de mauvaise foi, le musée porta plainte au procureur du roi.

En première instance, le floueur obtint un acquittement inattendu ; mais, en appel, le tribunal le condamna, et il dut même quitter le pays pour éviter de nombreux mois de prison.

On peut voir encore à Bruxelles le célèbre diptyque, saisi comme pièce de conviction. Le musée n'a rien perdu en somme. L'objet confisqué et non payé encore lui est resté pour rien, à titre de dommages-intérêts. Le truqueur en a été pour sa courte honte et pour sa fuite du pays.

Que les amateurs trompés se rassurent. Comme je l'écrivais dans ma préface, ils sont nombreux et en haute compagnie. Les anecdotes ne manquent pas pour le prouver. En voici une, entre autres, dont le héros fut Napoléon III, et que mon aimable confrère Marins Vachon a spirituellement racontée dans l'une de ses chroniques, à laquelle je l'emprunte tout entière.

Un soir de réception à Fontainebleau, l'empereur, s'adressant à un célèbre amateur, fort érudit et fort expert en matière de curiosités, lui dit :

— II n'y a pas que vous, cher monsieur, qui achetiez do belles choses, des raretés artistiques.

— Sire, je n'ai point cette prétention, répliqua l'interlocuteur.

— Je viens de faire acquisition d'une pièce unique au monde, un sceau du xii"^ siècle d'une merveilleuse beauté et d'une conservation remarquable.

— Vraiment, ce serait une bonne fortune singulière... mais je connais cette merveille.

— Oh!

— Oui, elle provient d'un marchand des BatigQoUes qui me l'a offerte récemment, mais elle est fausse.

— Ce n'est pas possible, les savants et les artistes à qui je l'ai montrée ont été unanimes à la déclarer une merveille, un vrai chef-d'œuvre, authentique.

— Mon Dieu, je regrette fort de les contredire; mais, si Votre Majesté veut bien se donner la peine de tourner la queue du sceau d'un coup très sec, elle verra qu'il y a une vis en acier. Or, à cette époque, la vis était inconnue.

Napoléon, fort surpris, se rendit à son cabinet pour chercher le sceau en question ; il revint quelques instants après en souriant :

— Décidément, dit-il, je ne peux rien garder chez moi. On m'enlève tout (je crois même qu'un terme de terroir plus parisien intervint).

— Sire, répliqua en riant l'érudit collectionneur, vous avez tourné la vis !

Fabrication européenne. — Le bazar de Constantinople — Du rôle de l'encaustique, — Utilité nouvelle des ivaterclosets. — La rouille italienne masquant les brasures. — Collectionneur avec les marchands et marchand avec les collectionneurs î — Précieuse intervention de la galvanoplastie. — La garantie sur facture, — Histoire de trois boucliers. — Petit-Didier, le baron Davillier et le grand Couvreur. — Le butin de Granson. — La cuirasse du sire de Chàtcau-Guyon.

Les armes et les armures que l'on peut acheter aujourd'hui ne remontent pas toutes aux croisades comme la vieille noblesse de France. La plupart sortent des mains de véritables artistes dont le savoir, l'ingéniosité et l'adresse travaillent à remplacer les pièces que le temps, destructeur impitoyable, a fait peu à peu disparaître.

Ce n'est que dans les musées, à l'Armeria Réal de Madrid, au musée du Belvédère à Vienne, à la Tour de Londres, au Trésor impérial de Moscou, aux Invalides de Paris, et dans certaines collections particulières où l'on peut rencontrer encore des pièces vraiment anciennes et parfaitement intactes. Les autres, servant à orner les fumoirs ou figurant dans les antichambres des demeures aristocratiques, sous la forme de deux guerriers armés de pied

en cap, sont les œuvres des armuriers italiens, espagnols et même allemands.

Constantinople a la spécialité des armes orientales. Il est très curieux de voir autour de Besestein les armuriers turcs installés en plein vent et préparant coram populo les kangiars aux manches de jade, d'agate ou d'ivoire; les yatagans auxlames de Damas, recourbées et tordues, historiées de versets du Coran, les cimeterres à la poignée constellée de grenats, de corail et de turquoises; les poignards aux fourreaux d'argent repoussé. Celui-ci s'adonne aux arcs et aux carquois mongols; celui-là aux cottes de mailles circassiennes et aux mors d'argent niellé; cet autre aux selles de velours et aux caparaçons splendides comme des manteaux royaux, aux gaines de cuir, de bois, de velours ou de chagrin, et aux boucliers antiques de peau d'hippopotame. Ce dernier prépare les dagues, les espadons, les rapières, les colichemardes, les vieux mousquets à roue ou à mèche, les pistolets albanais que l'Occident met en trophées le long des murs.

Lisez les livres des voyageurs et vous y trouverez de merveilleux récits sur ces habiles contrefacteurs, que j'ai vus personnellement à l'œuvre en 1873. Allons ! Constantinople se met de la partie. Pauvre collection !

Si ce n'est pas assez de toute l'Italie,

Que l'Orient contre elle à l Occident s'allie.

Comme à tous les voyageurs, on m'a proposé làbas des armes historiques ou légendaires. Le yatagan fameux dont se servit Mouza pour fendre Hassan des épaules au cœur; le sabre du Bulgare qui appuya la première échelle aux murs de Constan-

tinople ; la masse d'armes avec laquelle Mahomet II frappa le soldat pillard sous les voûtes de Sainte- Sophie. J'en passe, car cette nomenclature serait trop longue.

Le plus souvent c'est un vieux Turc obséquieux et rampant qui s'approche de vous; il veut faire un présent d'ami à l'étranger :

— Achetez-moi cette plume de héron, Monsiotc, elle a orné le front de Sélim III. Ma parole d'honneur? Vous préférez les armes! Achetez-moi ce poignard, un bouclier cosaque, ce fusil arabe. Vieux, vieux et bien joli ! Achetez-moi ce cimeterre, c'est celui d'Orkhan...

— Farceur !

— Sur le nom d'Allah, je vous le jure, Momiou, ces armes appartiennent à ma famille depuis plus de deux cents ans, je les ai...

— Fabriquées devant moi hier ou avant-hier! scélérat ! gredin !

Et je m'éloigne en riant de la mine grotesque et larmoyante du Turc, au désespoir de n'avoir pu dévaliser un chien d'infidèle ! Mais combien d'artistes ou d'amateurs crédules, grisés, fascinés, ont quitté le bazar, laissant leurs dernières piastres dans l'escarcelle de ces marchands !

On admire surtout les armures exécutées en Autriche, et nos ouvriers parisiens en font le plus grand cas. Mais c'est en France que se trouvent les pièces de choix. Elles sont là mieux préparées encore que partout ailleurs. Nos produits sont à juste titre très vantés, seulement ils coûtent cher, et ne

s'adressent pas à ces amateurs de pacotille qu'on attrape comme des grenouilles avec un morceau de drap rouge.

Nos ouvriers gravent, cisèlent, dorent, repoussent et damasquinent à merveille. Leur habileté de main est extrême, et leurs trucs pour vieillir extrêmement étudiés. Avec de l'encaustique à l'essence, passée au pinceau sur la surface polie de l'acier, qu'il frottent ensuite en se servant d'un morceau de flanelle, ils obtiennent un brillant rappelant celui des armes du temps de la chevalerie.

L'illusion, malgré tout, n'est complète qu'à la condition de ne pas mettre côte à côte un morceau ancien et un autre de fabrication récente. Alors l'écart apparaît très visible. Le premier est un peu clair et bleuâtre, et le second d'une nuance assembrie et plombée.

La rouille des siècles s'obtient d'une façon factice par des moyens multiples et originaux : l'esprit de sel (acide chlorhydrique) produit des trous de petite vérole s'oxydant très vite, et mord en même temps les parties que l'on veut graver. C'est une substance à deux fins.

Tous les moyens sont bons quand ils produisent d'heureux résultats. La terre humide, ou bien — shocking! — le séjour dans un water-closet rustique, donne aux armes la rouille qui doit les recouvrir. Mais celle qu'on fait naître ainsi est rougeàtre et s'en va avec le doigt.

La rouille noirâtre, épaisse et crasseuse de nos ancêtres est inimitable, dit-on. Pourtant les Italiens, en particulier, vendent des épées invariablement Touillées et noircies. — Ils ont les meilleures raisons pour agir de la sorte. Le noir et la rouille ca-

client les restaurations, les soudures, ce qu'on nomme les brasures en terme du métier. Pour débiner ce truc, frottez et nettoyez la rapière: tous les raccords dissimulés, apparaissant clairement, se mettront à rire de votre prévoyance.

Le vulgaire se laisse prendre volontiers à l'attrait des armes surchargées de ciselures, de nielles et de damasquine. Il a tort. Les mieux avisés s'inquiètent avant tout de la forme. En cela ils rappellent Brid'oison, mais dans un sens plus heureux. Si la forme est pure, si elle est élégante, si elle marque bien une époque, une origine, si enfin elle a un style parfaitement déterminé, ce critérium est infaillible. I^a pièce peut rassurer les plus difficiles.

C'est tellement vrai qu'une épée ancienne, dégagée des ornements susceptibles d'en altérer le caractère et de l'alourdir, défie le plus souvent par son galbe l'adresse des copistes. Aussi les Italiens jugent-ils ordinairement à propos de ne point s'obstiner à la reproduire. Ils achètent des épées d'une valeur médiocre pour les ciseler après coup et les damasquiner à loisir.

La damasquine est l'imitation du damasquinage. Autrefois le damasquineur était un artiste qui savait manier le burin du graveur. Il lui fallait une grande sûreté de main pour calculer la profondeur du trait qui devait recevoir le filet d'or ou d'argent. Une extrême précision était nécessaire pour le faire pénétrer à l'aide d'un petit ciseau dans le sillon tracé. Le fil était ensuite aplati au matoir. C'était un travail des plus durables : le fil d'or se mariait

solidement avec les aspérités, et les bavures refoulées formaient une véritable sertissure.

La damasquine moderne a tout simplifié. On se borne à recouvrir une surface d'un vernis épargnant les parties qui doivent rester en relief. L'eauforte ordinaire creuse ensuite les lignes et donne la finesse du grain du métal.

Lorsque la profondeur du creux paraît suffisante, on enlève le vernis préservateur. Avec une certaine mixture dite colle d'or on recouvre toutes les parties gravées sans avoir égard aux reliefs. Dès que ce vernis dont on s'est servi pour dorer ne possède plus qu'une faible adhérence, on fait l'application des feuillets d'or pressés alors légèrement avec un tampon de velours bourré de ouate.

Il ne s'agit plus que de gratter les parties métalliques existant sur les reliefs, et le dessus apparaît alors, comme un métal poli, avec tous les détails en relief sur fond d'or ou d'argent.

En déposant une couche de platine sur un métal et en la faisant brunir, elle jouera l'acier, et, par des épargnes et des dépôts successifs bien raisonnes, on peut arriver ainsi à damasquiner artificiellement tous les métaux.

Le moirage des lames de Damas se fait de différentes façons. Voulez-vous en connaître les procédés? Ils se trouvent indiqués dans tous les traités. Ouvrons le premier livre venu et nous y verrons qu'on simule d'abord des dessins, et qu'on se contente simplement ensuite de mater les parties laissées à nu. Une autre méthode consiste à bleuir fortement les lames d'épée ou de poignard : après y avoir tracé des réserves au pinceau, on décolore avec du vinaigre les parties non recouvertes.

Avec le troisième procédé, on se borne à dorer ou à argenter à la pile les endroits bleuis, et après avoir gravé les ornements à l'aide d'une épargne on dissout Tor par la potasse caustique. Le vernis enlevé donne alors un dessin d'or ou d'argent sur fond bleu. Retouché par la ciselure, ce travail rappelle le damasquinage d'or ou d'argent.

A Paris, cela se fait beaucoup aussi, et le célèbre X... cisèle, dore, damasquine le fer à merveille. N'a point qui veut de ses œuvres. Elles sont accaparées par l'une des galeries les plus tapageuses dont le propriétaire subit les transformations de la fable. Il est tour à tour collectionneur avec les marchands et marchand avec les collectionneurs. Par ce portrait tous les initiés de la curiosité le reconnaîtront aisément sans qu'il soit nécessaire de le désigner autrement.

Fortuny, le Meissonier espagnol, forgeait, ciselait et damasquinait lui-même avec une adresse extraordinaire des épées de style moresque; il mettait toutes les délicatesses de son goût exquis dans les détails de l'ornementation. A sa vente, après sa mort, une épée faite ainsi par lui fut vendue 15,000 francs. Dans une lettre au baron Davillier, datée de Rome le 5 mars 1875, il lui parle d'une fabrique qui existait non loin de chez lui, et qui est, dit-il, en pleine prospérité. On y fait de nouveaux « boucliers repoussés ».

L'ivoire joue un grand rôle dans l'ornementation des pistolets, des arbalètes et des arquebuses à rouet d'autrefois. Que de chefs-d'œuvre ont été

enfantés par rimagination des maîtres en cet art charmant et délicat! J'ai vu des dessins exquis, fleuris, capricieux, avec des figures pleines de fantaisie et de grâce. Ceux qui ont voulu pénétrer le secret et la durée des œuvres ainsi achevées à force de travail et de patience ont constaté que l'ivoire était incrusté dans le bois à une grande profondeur. Il en résulte ainsi une solidité à toute épreuve. Le bois et l'ivoire mariés de la sorte ensemble ne font plus qu'un seul et même corps.

Les ornemanistes actuels ne songent point à imiter de pareils exemples. Le temps c'est de l'argent, ou, suivant une autre définition, c'est l'étoffe dont la vie est faite. Ils n'en veulent point perdre une parcelle. Ces esprits pratiques trouvent plus simple de poser sur l'arme une plaque d'ivoire, afin d'obtenir, sans peine et sans fatigue, avec un mordant, des dessins en tout semblables aux compositions originales qu'ils prennent pour modèle. Quand on regarde à une faible distance l'arme plaquée de cette façon, on croit voir des incrustations réelles; il est nécessaire de toucher l'objet pour découvrir la malice.

Les arquebusiers de Baden-Baden et surtout de la Suisse prisent fort ce système peu coûteux de contrefaçon ancienne.

La galvanoplastie s'est faite aussi la complice des fabricants d'armes; grâce à elle, les morceaux délicats sont reproduits avec une extrême finesse.

Elle aide à tirer de nombreux exemplaires d'armes historiques, célèbres par le bon ou le mauvais usage qu'en firent leurs propriétaires. Bien des amateurs se disputent l'honneur d'avoir dans leurs

vitrines le poignard de Ravaillac : M. le duc de la Force, seul, possède le véritable! Et les autres?

D'après l'aperçu qui précède, il est facile de juger de la solidité du terrain sur lequel les marchands attendent le client et des dangers auxquels est exposé ce dernier.

Malgré tout, les demandes affluent chez nous. Les périls qu'ils courent n'arrêtent pas les acquéreurs. Seulement ils prennent de plus en plus l'habitude d'exiger des armuriers une garantie d'authenticité sur facture.

Cela gêne singulièrement les marchands français, surtout quand ils ont affaire à des acheteurs français. Aussi aiment-ils mieux traiter avec des étrangers. Il s'est formé depuis une dizaine d'années hors frontières de nombreuses collections d'armes dites anciennes. Les Américains surtout emportent chez eux toutes les mystifications possibles en ce genre. Peut-être faut-il croire cependant que quelques-uns d'entre eux, désespérant d'arriver à s'y connaître, se résignent, en apparence seulement, à accepter pour fondées les attestations mensongères dont on les gratifie. Ils se réservent sans doute, en rentrant dans leur pays, de présenter à leur tour ces armes pseudo-anciennes comme authentiques. Et cela ne nous semble pas bien difficile d'égarer le jugement de leurs visiteurs sans expérience.

Le commerce des armes a ses historiettes légendaires. Les plus typiques forment une trilogie dont

on pourrait faire un petit livre à l'usage des collectionneurs, sous ce titre heureux : Les Trois Boucliers.

Le premier fut acheté 10,000 francs par un connaisseur exercé : M. Didier-Petit.

Ce bouclier représentait Jupiter foudroyant les Titans. Il était en fer et d'une exécution remarquable. M. Didier-Petit mourut. Le bouclier figura dans sa vente en 1845. Il fut vendu 500 francs, et pour cause.

Le second bouclier met en scène mon pauvre ami, mort il y a quelques années, le baron Charles Davillier.

Le premier acte se passe dans la galerie d'un personnage très connu dans la capitale de toutes les Espagnes, et que nous appellerons Nascimenta.

La chaleur est intolérable. Tout est clos pour ce motif. Une lumière douteuse filtre à travers les miradorès et éclaire faiblement la collection. M. Nascimenta montre au maître français un bouclier magnifique, damasquiné d'or. L'auteur des Faïences hispano-mauresques trouve la pièce belle, ne met pas en doute son origine, la croit du seizième siècle, l'achète 8,000 francs séance tenante et la fait emballer immédiatement. Puis, tout triomphant, il se jette dans un wagon de chemin de fer. Ce bouclier est le plus beau jour de sa vie! Cela soit dit sans intention malveillante, car RI. Davillier était loin d'avoir la naïveté d'un Joseph Prud'homme. Il passait, au contraire, à juste titre, pour l'homme le plus fort de la curiosité parisienne.

Coïncidence bizarre! Ce fut un douanier qui fit découvrir la fraude. A Hendaye les bagages sont

visités. Toujours défiant, le vérificateur fait déboucler la caisse et met en pleine lumière au déballage le bouclier, dont les ors scintillent avec éclat.

Le nouveau propriétaire de cette pièce rare éprouve alors une émotion inattendue, ne ressemblant en rien à une vive satisfaction.

— ' Je suis refait comme un débutant, dit-il pour lui, mais à haute voix.

Le douanier ne comprit pas et faillit se fâcher.

Rentré à Paris, le baron Davillier n'hésite pas. Avec sa bonne plume de Tolède il écrit à son vendeur :

« Cher Monsieur,

« Votre bouclier a cessé de me plaire. Reprenez-le, autrement vous me forceriez à vous faire, à Paris, la réputation du plus habile faiseur de damasquine des temps modernes.

« Vous n'y tenez pas, j'en suis sûr ? « Votre sincère admirateur,

« Baron Davillier. »

M. Nascimenta répondit :

« Cher Baron,

« Mon bouclier est parfaitement authentique. En vous le vendant je vous ai montré que je n'avais rien à vous refuser.

« Je consens à vous le reprendre pour achever la démonstration.

« Renvoyez-le-moi; il reprendra la place qu'il occupait, à juste titre, dans ma collection.

« A los pies de usted,

« Nascimenta. »

Le troisième bouclier a précipité la fin d'un brocanteur célèbre à Paris, et que Ton ne désignait

jamais autrement que sous le nom du Grand Couvreur.

Quand le pavillon de Couvreur couvrait une marchandise, tout était dit. Bien que dépourvu d'instruction, grâce à son expérience acquise, on le choisissait très souvent comme arbitre pour les objets douteux. Ses décisions étaient de celles devant lesquelles tout le monde s'inclinait, d'autant plus que le dit marchand ne brillait pas par l'urbanité. C'était une nature un peu cassante et dépourvue de formes, un braillard, mais un savant en somme. Sa prétention était de ne jamais se tromper, et, suivant l'expression vulgaire, il avait le croc dur.

Rien n'est absolu ici-bas, et Couvreur se trompa un jour en achetant au même Nascimenta un bouclier moderne qu'il paya 20 000 francs.

A railleur, railleur et demi! Qu'on juge de la colère qu'un tel homme dut ressentir quand quelqu'un lui dit un jour :

— Vous avez là un bouclier qui ressemble énormément à une pièce de l'Armeria Réal.

Et lorsqu'un deuxième ajouta :

— Comme on fait bien la damasquine aujourd'hui !

— Ce bouclier est ancien. J'en réponds, s'écriat-il, il faut être bien ignorant pour prétendre le contraire.

Au fond, il enrageait et se sentait probablement pris d'un doute affreux.

Mais le naturel reprenait vite le dessus, et il murmurait entre ses dents : « Je me serais trompé, moi, Couvreur ! Allons donc, c'est impossible! »

Sous l'impression de ce dernier sentiment, il pré-

senta à l'Exposition du métal, en 1878, le bouclier discuté.

Sans défiance, l'un des secrétaires le reçut et le mit dans une vitrine; lui aussi le trouvait superbe. Couvreur rayonnait. Il allait enfin confondre les incrédules.

Mais un membre de la commission, flânant au milieu des préparatifs, laissa échapper ces paroles :

« Je ne me trompe pas. C'est le bouclier de Couvreur que je vois là. Vous recevez des choses pareilles? »

Là-dessus, grand émoi dans la section. Le boucher est retiré par les ordres de M. de Lajollais, l'un des directeurs de l'Union centrale.

On appelle Couvreur, on lui rend l'arme contestée. Il la prend dans ses mains tremblantes de fureur, et se tournant vers M. de Lajollais, prononce ces paroles dédaigneuses :

« Monsieur Flageolet, vous n'y entendez rien! »

Il avait donné le nom d'un autre légume à Carrand, qui niait énergiquement l'authenticité du bouclier, et croyait se venger en l'appelant Navet.

Cette histoire li'est pas la seule dans laquelle figure le nom de l'irascible Couvreur.

M . de Nolivos avait acheté à ce marchand une épée fort curieuse portant sur la lame, incrustés en caractères d'or, d'un côté la légende Gladius Rogieri, et sur l'autre le commencement d'un psaume.

Cette arme fut cédée contre 8000 francs par M. de Nolivos à M. Basilewski; qui fut ravi de manier l'épée glorieuse du vaillant roi de Sicile. Il eût pos-

rm LE TRUQUAGE.

sédé la Durandal de Roland, qui empruntait aux eaux de Tolède une trempe sans pareille, qu'il n'eût pas été plus satisfait.

L'épée de Roger fut suspendue aux parois de celte galerie merveilleuse de la rue Rlanche que peu de privilégiés ont pu visiter, et fut d'abord admirée par tous les familiers de la maison.

Cependant une rumeur étrange se répandit : on disait tout bas que, si l'épée était vraie, l'inscription ne l'était pas. Etait-ce le commencement d'une calomnie,

Un petit bruit rasant la terre,

une machination de Basile contre M. Basilewski? Quelque curieux jaloux cherchait-il à déprécier une belle chose qu'il n'avait pas? Un amateur voulaitil préparer un échange avec le Russe archi-millionnaire? Point du tout. La rumeur était fondée. Les falsifications avaient passé par là.

Un procès s'ensuivit. Des mains des experts le glaive à l'inscription trompeuse et au psaume fallacieux passa dans celles du ministère public, où il prit un faux air du glaive de la justice, puis dans celles de l'avocat de M. Basilewski, puis dans celles de l'avocat de M. de Nolivos, et enfin dans celles de M. de Nolivos lui-même, où on la laissa pour compte. Bref, ce dernier fut condamné à reprendre l'épée et à restituer les 8000 francs qu'il avait reçus.

M. Basilewski dédaigna de poursuivre le remboursement et renvoya l'épée à M. de Nolivos. Depuis, elle a reparu à la vente Charvet, où elle a fait péniblement 500 francs.

Ce ne sont point là des fables, mais des histoires vraies. Il n'est pas nécessaire d'en tirer la moralité qui en découle, pas plus que de celle qui va suivre :

Une année, l'été, pendant le chômage des ventes, Nucor, le fidèle acolyte de maître Charles Pillet, parcourait la Suisse. Furetant comme un chasseur, il s'arrêtait dans chaque ville et fouillait à fond les environs.

Mais il ne trouvait rien qui vaille, lorsqu'un jour, dans le canton de Vaud, sur l'une des rives du lac de Neuchâtel, rentrant mélancoliquement à son hôtel, un homme l'aborde.

« Vous cherchez des antiquités?

— Certainement.

— Il y en a une très belle, là-bas dans la montagne.

— Quoi donc?

— Une pièce d'armure superbe.

— Elle est vraiment belle?

— Merveilleuse. C'est une cuirasse échue en partage à un soldat de Granson et conservée de père en fils dans la famille. »

Nucor, défiant d'abord, se sent sur le point de faire un coup. Son cœur palpite.

L'inconnu continue :

« Moi seul la connais. On n'en soupçonne pas la valeur. C'est une affaire à enlever en éblouissant ces pauvres gens avec quelques billets de banque.

— Est-ce loin? demanda Nucor.

— Sur les hauteurs de Vaux-Marcus.

— Partons », dit Nucor, tout à fait décidé. Trois guides le conduisent dans la montagne par

un sentier abrupt, à travers les sapinières.

Quelle gloire de tirer de l'obscurité une aussi belle chose, se disait Nucor pendant la route. Malgré la fatigue, il ne se sentait pas de joie, le mirage de l'armure le soutenait.

« Ce doit être une cuirasse de la noblesse bourguignonne! pensait-il en se faisant tirer par ses guides. Les Suisses, en se partageant le butin, après la défaite de Charles le Téméraire, ne se doutaient pas des biens qu'ils avaient entre les mains. C'est connu. Ils prenaient les plats d'argent pour du cuivre. Ce sont les descendants de ces grands naïfs que je vais retrouver. »

Pendant les haltes, il tirait de son sac de voyage un guide Joanne et se livrait à la lecture des passages relatifs à la grande bataille. On y parlait des immenses richesses du camp, des statues d'or et d'argent, des joyaux, du collier précieux en or, que le duc avait laissés au pouvoir des vainqueurs.

L'imagination de Nucor s'enflammait de plus en plus; il lui semblait être l'un des Argonautes et marcher à la conquête de la Toison d'or.

Le premier, après chaque repos, il donnait le signal du départ.

« Allons! partons », disait-il, abrégeant les préparatifs du départ, tant il avait hâte d'arriver.

On parvient enfin au chalet, après huit heures de marche. Au lieu de se reposer, Nucor, avant tous les autres, se précipite dans le chalet, fait le tour de la salle, il veut voir immédiatement l'armure. Il s'arrête tout à coup devant une cuirasse pendue dans la cheminée, mise à fumer comme un jambon.

c( Ah ! vous venez trop tôt, mon bon monsieur, dit la femme. Elle ne vous plaira pas. Elle n'est pas encore prête. »

Sans en écouler davantage, Nucor se hâte de descendre avec rage les hautes vallées, à travers les chemins couverts de neige, et rentre chez lui l'œil morne et le corps brisé de fatigue.

Pour se distraire, le lendemain, il fait le tour des magasins, entre chez un armurier à la figure calme et honnête. Ne pensant qu'à sa mésaventure, il la lui raconte en détail.

c( Attendez donc, lui dit celui-ci. Je sais ce que vous voulez dire. Ce n'était pas la peine d'aller si loin. Voici votre affaire. C'est moi qui fais cela. »

Et il lui montre une pièce à peine achevée, qu'il faisait mordre à l'acide en guise de burin.

« Tenez, voilà les modèles de la cuirasse. »

Et il attire des découpures de parchemin.

« Nous la vendons aux Américains comme la cuirasse du sire de Château-Guyon, tombé aux premiers rangs sur le champ de bataille de Granson. C'est 100 francs, 200 avec les armoiries. »

Si Nucor n'en a pas fait une maladie, il ne le doit qu'à son tempérament robuste.

« Décidément, disait-il, lorsqu'il racontait sa mésaventure, il n'y a qu'à l'hôtel Drouot qu'on trouve de belles choses.

— Parbleu! Tu prêches pour ton saint », lui répondaient ses auditeurs.

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Violons, altos et violoncelles. — Déceptions provoquées par les étiquettes. — La lutherie de Mirecourt. — La façon Guai nerius et le patron Stradivarius. — Viotti et Tarisio. . — Paganini mystifié par Vuillauuie, Koliker par Nicolas Lupot. — Les signatures de Nicolas Amati, des Bergonzy, des Stradivarius et des Guarnerius. — Apprenez la lutherie ou allez chez Gand et Bernardei.

Qui d'entre nous n'a pas reçu de la province, au moins une fois dans sa vie, la missive suivante :

« Mon cher ami.

« Je viens de lire dans un journal que, dans une vente aux enchères publiques, à Paris, un violon de Joseph Guarnerius, malgré son état défectueux, avait été payé 5000 francs.

« Je possède depuis longtemps un violon du même maître. Il me vient de mon père et porte à l'intérieur l'inscription :

Josephus Guarnerius fecit^ Crémone : Anno 17:25 IHS.

« A n'en pas douter, c'est la marque del Jésus, l'auteur célèbre qui a fabriqué le violon dont Alard se servait dans les concerts qu'il donnait.

« Bien que je tienne beaucoup à ce violon, dont les sons charmants ravissent tous ceux qui les entendent, ma fortune ne me permet pas de garder une pièce d'un tel prix. Cependant je ne consentirai à m'en des-

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saisir que si on se décide à me la payer ce qu'elle vaut.

« Ce violon est parfaitement intact, on le dirait neuf tant il est merveilleusement conservé.

« Voyez donc les luthiers connus et les grands amateurs, et parlez-leur du bel instrument que je possède. Il est digne de lutter avantageusement avec celui que l'on vient de vendre.

« Mille remerciements anticipés.

Or, le plus souvent, toujours même, il s'agit non d'un délicieux Crémone, mais d'un misérable Mirecourt qui vaut à peine 100 francs.

La lutherie de Mirecourt fabrique en effet les instruments d'imitation, non à la douzaine, ni à la grosse, mais par milliers, depuis 25 jusqu'à 200 francs. Mais elle copie seulement la forme extérieure, sans s'occuper du reste, et livre au commerce parisien, sous la dénomination de façon Guarnerms ou de patron Stradivarins^ des violons sur lesquels il ne reste plus qu'à coller, au fond de la boîte, une étiquette avec des caractères arrangés au composteur.

Une fois baptisés ainsi avec le prestigieux carré blanc, ils prennent pour beaucoup un caractère indélébile d'authenticité.

Aussi que de musiciens sont partis pour la vallée de Josaphat avec cette ineffable consolation de laisser derrière eux un splendide Stradivarius, qui n'était, en fin de compte, qu'une vulgaire contrefaçon venue au monde dans les Vosges.

Au dix-septième et au dix-huitième siècle, les Jacobus Stainer et les Amati étaient les seuls instruments à archet qui fussent recherchés.

Les facteurs de l'époque, lorsqu'ils trouvaient un violon au vernis brun, appliquaient dessus l'étiquette à la main de Jacob Stainer, alors très en vogue. Au contraire, quand le vernis était d'une nuance jaune doré, ils en faisaient un Nicolas Amati, avec une adresse imprimée, comme la sienne, au composteur.

Ce n'est qu'assez tard, vers la fin du dernier siècle, que les Stradivarius furent connus en France. Il fallut que le professeur Viotti vînt à Paris et donnât des concerts avec un beau violon de Stradivarius pour attirer l'attention sur cet élève d'Amati, dont les premières œuvres prennent, du reste, le nom de Stradivarms Amatisé. Viotti révéla certainement à nos amateurs la perfection des instruments du maître crémonais. Mais c'est seulement vers iSoO, à l'époque des voyages que le brocanteur Tarisio faisait à pied, porteur d'un assez médiocre bagage d'instruments, que les beaux Joseph Guarnerius, Stradivarius et Bergonzi furent appréciés comme ils le méritaient. Chaque arrivée à Paris de Tarisio faisait alors événement et provoquait cette émotion que les cuiicux peuvent seuls connaître, dit M. J. Gallay dans son excellent ouvrage Les luthiers italiens.

Ces modèles superbes sortis de mains habiles séduisirent tous les artistes. Les amateurs commencèrent des collections. Les copistes arrivèrent immédiatement. Stimulée par cette concurrence à nos œuvres françaises, une école d'imitation des maîtres de Crémone se créa à Paris pour les

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violons, les altos et les violoncelles. Certains ouvriers parvinrent en peu de temps à exceller dans ce travail.

Avec une exactitude extraordinaire, ils reproduisirent la grâce de la volute, la coupe correcte des ff, le dessin des coins et des onglets, la transparence et la couleur des vernis, le jaune doré des Maggini, le beau rouge brun des Bergonzi, la pâte fine et élastique de Jésus et le rouge éclatant de Stradivarius.

A partir de cette époque, les luthiers eurent la précaution de relever, sur toutes les pièces authentiques leur passant entre les mains, les étiquettes qui devaient compléter la contrefaçon soignée qu'ils faisaient exécuter.

A un certain moment, la confusion devint extrême. Vuillaume, mort en 1873, se signala surtout par la perfection de ses imitations. Pour prouver le soin qu'il y mettait, nous dirons qu'il allait jusqu'à chauffer ses bois afin de leur donner le son italien. D'un violon ancien il en faisait deux. A l'un il mettait la table, à l'autre le fond.

On raconte que Paganini lui-même s'y laissa prendre. 11 avait remis à Vuillaume un Guarnerius pour le réparer. Ce dernier reproduisit l'original qui lui avait été confié et rendit la copie. Paganini ne se serait sans doute jamais aperçu de la substitution, si elle ne lui avait pas été loyalement indiquée par Vuillaume quelque temps après.

Charles Sivori joue avec une imitation de Stradivarius si bien faite par cet habile luthier, que

beaucoup de musiciens à l'oreille très exercée se figurent que ce violon est sorti des mains du célèbre maître de Crémone.

Vuillaume était un malin. Il a prévu que dans l'avenir ses imitations remarquables pourraient bien avoir un jour la valeur des originaux. Aussi retrouve-t-on dans ses meilleures reproductions, en cherchant bien, sa signature manuscrite ou gravée à l'aide d'un poinçon imperceptible. Connaissant sa valeur, il a su ainsi, pour le vingtième siècle, se ménager une réputation.

On peut dire de lui qu'il a été aussi près que possible de la vérité, et qu'on n'ira pas plus loin.

Son collègue Nicolas Lupot, fils de François Lupot, l'un des élèves de Guarnerius, comme un véritable artiste qu'il était, n'a jamais cherché à reproduire ses devanciers. Il n'a fait que des créations.

Cependant le facteur Koliker voulut lui soutenir un jour mordicus qu'il était impossible de ne pas reconnaître du premier coup un véritable violon de l'école italienne.

Nicolas Lupot sourit et n'insista pas.

Dès le lendemain il se mettait à l'œuvre en cachette, et au bout d'un mois un beau Stradivarius venait au monde.

Il le donna à un amateur, qui vint trouver Koliker et lui vendit le Nicolas Lupot comme un violon du maître de Crémone.

Peu de temps après, Lupot entre chez Koliker. Il examine les violons accrochés, en prend un parmi ceux qui étaient rangés dans l'atelier.

c( Tiens ! dit-il, c'est moi qui ai fait ce Stradivarius.

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— Vous voulez rire, répondit Koliker, qui crut d'abord à une plaisanterie.

— Je vous l'affirme.

— Alors prouvez-le.

— Rien de plus facile. »

Nicolas Lupot quitte son confrère, court chez lui, et revient avec des patrons qu'il approche des bords du violon, et qui s'emboîtent parfaitement avec les contours de Tinstrument. Puis il regarde Koliker et éclate de rire.

c( Il n'y a plus à nier, n'est-ce pas? j'avais pris mes précautions.

— Vous êtes un grand artiste », lui dit sans rancune Koliker, émerveillé.

Après ce réquisitoire contre les imitateurs, permettez-moi de donner mes conclusions au sujet des instruments à cordes. Le meilleur moyen pour un amateur de reconnaître les instruments anciens, c'est d'étudier la lutherie par quelques leçons afin de savoir détabler un violon, et aussi de bien connaîlre les étiquettes. Cette série très nombreuse présente fort souvent des différences ou des fautes presque imperceptibles, mais qui n'échappent pas aux yeux exercés. Nous en reproduisons quelquesunes en latin ou en italien, qui pourraient à l'occasion servir de termes de comparaison.

Nicolaus Amati. 1596-1684 :

Nicolaus Amati Cremonse Hieronimus Fil. ac. Anatonij Nepos fecit 1650.

Antoine Stradivarius, 1644-1737 *

Antonius Stradivarius Cremonensis Faciebat anno 1715. A.— S.

François Stradivarius fils d'Antoine. 1671-1743 :

Franciscus Stradivarius Cremonensis filius Antonii facebiat, anno i742.

Oniobonus Stradivarius fils d'Antoine. 1679-1742

Omonobus Stradivarius filius Antonij

Crémone fecit anno 1740, ^ ^s

Charles Bergomi. mMl^l :

Anno 1725. Carlo Bergonzi fece in Cremona.

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Michel Ange Bergonzi. 1722-1760 :

Michel Angelo Bergonzi figlio di Carlo fece in Cremona l'anno 1755.

André Guarnerius. 1625-1696 :

Andréas Guarnerius fecit Crémone, Sub titulo SanclcB Tlieresise 1690.

Joseph Guarnerius fils d'André. 1650-1750 :

Joseph Guarnerius filius Andrese fecit Crémone sub titulo S. Theresiee 1705.

Pierre Guarnerius. 1690-1720 :

Petrus Guarnerius Cremonensis fecit Mantuse sub tit. Sanctte Theresia 1705.

Joseph Guarnerius dit del Jesus. 1685-1746

Joseph Guarnerius fecit Crémone Anno 1725 IHS

Vous le voyez, il est important de ne pas confondre les pères avec les fils, les maîtres avec les élèves.

Et maintenant, si vous ne voulez pas suivre mon premier conseil, d'étudier par vous-même chez les fabricants afin d'être sûr de vous, le plus court moyen de sortir d'embarras, lorsque vous douterez d'une pièce importante, c'est d'aller consulter les Gand et Bernardel. Ce sont les Charavay de la lutherie et les experts du Conservatoire.

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