PREMIERE ÉDITION
car le texte de l'ouvrage est, pour le reste, absolument le même. Pas une seule faute d'impression n'a été corrigée. Il est même probable qu'on aura tiré d'un seul coup plusieurs éditions. Cela se fait quelquefois pour affirmer à l'avance un succès probable en librairie.
Un titre à refaire pour avoir la première édition de Notre-Dame de Paris, ce n'est pas une grosse difficulté. Elle a été aisément vaincue.
Arrivons maintenant aux reliures, et, sans préambule, entrons de suite en matière.
Il est très difficile, pour ne pas dire impossible, d'imiter les reliures des dix-septième et dix-huitième siècles. En admettant que l'on puisse arriver à obtenir le ton du maroquin ancien, ce qui me paraît impraticable avec les peaux nouvelles, les ors ont du moins une patine déroutant les plus habiles. Puis, nos graveurs actuels ne peuvent, dans leurs reproductions, approcher de ces admirables fers à dorer qu'employaient les maîtres de l'époque.
Un homme qui ne doute de rien a voulu cependant essayer. Mais, dans une vente faite il n'y a
LIVRES ET RELIURES
pas longtemps, les Pompadour et les Dubarry qu'il avait préparés, énoncés comme authentiques, ont été accueillis par des éclats de rire et des enchères dérisoires, tellement la supercherie était grossière. Ce résultat a dû le guérir à tout jamais de ses velléités de contrefaçon.
On se borne à employer d'anciens fers à dorer que Ton pousse sur de vieux plats jansénistes. C'est ainsi que les fers de la reliure du Sacre de Louis XV^ ayant été sauvés de la fonte, ont servi plusieurs fois à orner certains grands in-folio sur lesquels ils font une assez bonne figure. — Les fers aux armes des Rohan-Chabot, retrouvés également, sont entre les mains d'amateurs qui s'en servent pour leur usage personnel. — C'est leur droit, et, cette fois, il n'y a pas lieu de signaler ces faits à la vindicte publique.
Ne pouvant donc contrefaire, on retape, on raccommode les vieilles reliures, comme les vieux souliers. On passe au carmin et à l'encaustique les plats des maroquins usés pour effacer les traces blanchâtres du temps. Aussi il sera bon, lorsque vous achèterez un livre relié en maroquin rouge, de frictionner légèrement le dessus avec votre doigt, après l'avoir mouillé, et de regarder à son extrémité s'il ne s'est pas coloré au frottement.
Pour les reliures du seizième siècle, c'est autre chose.
A cette époque, les incrustations de maroquins qui ont fait la fortune des Padeloup et des Derome étaient remplacées par des badigeonnages qui se
retrouvent sur .la plupart des reliures italiennes. Il est très facile de les reproduire en leur donnant un cachet d'antiquité auquel les plus habiles se sont souvent laissé prendre.
Le maître faussaire en ce genre est un nommé Hagué, longtemps employé, à Londres, par le duc d'Aumale aux restaurations de sa bibliothèque. Cet homme, qui exerçait en Belgique, après avoir opéré en Angleterre, avait poussé l'art de l'imitation jusqu'à ses dernières limites. Il avait mis une telle science dans son travail, qu'il avait plus d'une fois, par ses procédés parfaits, désespéré les érudits, auxquels il était toujours arrivé à écouler ses reproductions étonnantes.
A la première vente Double, en 1862, tous les bibliophiles présents se disputèrent chaudement trois recueils de Chansons ou Motets^ d'une fraîcheur remarquable, et pour cause.
Aux armes et aux chiffres de Diane de Poitiers et de Henri II, en or, argent et couleur, sur une magnifique reliure française du seizième siècle, dorée et gaufrée sur la tranche, ces manuscrits furent vendus 4,500, 4,600 et 5,250 francs.
Ce n'est que trois ou quatre ans plus tard que ces reliures ont été reconnues fausses. Et cependant les amateurs les plus raffinés, les libraires les plus experts assistaient à la vente, et pas une seule protestation, pas même un simple doute ne s'était élevé sur leur authenticité.
Ces trois volumes sortaient de l'officine Hagué. On prétend qu'ils appartiennent à M. Moreau, ancien syndic des agents de change de Paris, et qu'ils sont le plus bel ornement de la splendide bibliothèque du château d'Anet.
LIVRES ET RELIURES
Il y a quelques années il se fit grand bruit, dans le Landerneau des bibliophiles, autour de la découverte d'un manuscrit de Charles-Quint.
Toujours heureux dans ses rencontres, ce chercheur passionné qui s'appelle M. Quentin-Bauchart avait fait cette trouvaille. On lui en avait demandé 20,000 francs! — un morceau de pain.
Le petit volume de format in-16, dans son vieil étui en cuir doublé de velours passé, était tout bonnement une merveille. On attribuait la conservation miraculeuse du manuscrit à cet étui adorable.
Tout ce qu'il y a de fins connaisseurs dans Paris, d'experts infaillibles et de marchands s'extasiaient sur ce merle blanc.
Feu Pottier, un pur cependant, la première fois qu'il vit le manuscrit, le regarda amoureusement comme un joli bijou. Le fermoir surtout, simulant deux G entrelacés, le plongea dans une douce extase. Il tint le livre de ses mains tremblantes d'émotion et s'écria en regardant M. Quentin- Bauchart :
« Carolus! le grand Carolus ! »
M. de Ganay, un bibliophile estimé et regretté de tous, offrit en jurant un prix fantastique à son confrère, en lui montrant la place qu'il réservait à Charles-Quint dans sa belle vitrine, véritable musée des souverains.
Cependant une inspiration venue d'en haut conseilla à l'heureux propriétaire de ce trésor d'aller chez Lefebvre, l'habile ouvrier de la Bibliothèque nationale, pour éclaircir un dernier doute.
Lefebvre est un grand artiste parmi les réparateurs connus. Avec lui, il n'y a plus de maroquins anciens à coiffes brisées, plus de coins écornés, plus de plats éraillés, plus de solution de continuilé dans les dorures. Le vieux père Monlien, aujourd'hui à la retraite, n'a jamais été qu'un élève à côté de lui. Bénard l'admire et n'ose, après lui, faire des retouches.
La consultation de Lefebvre ne fut pas de longue durée. Il n'hésita pas une minute. Du premier coup il s'écria :
— Encore un coup de Hagué ! Cette reliure est fausse, archi-fausse.
M. Quentin-Bauchart se sentit tressaillir.
Adieu, veau, vache, cochons, couvée....
Le maroquin avait été sali avec art, les couleurs fort adroitement calquées sur une vieille reliure du temps, et les armes, empruntées à un autre volume, admirablement rapportées.
Ce fut une cruelle déception. Mais le manuscrit était si joli que, vendu trois ans plus tard dans une collection de curiosités, il atteignit encore 3,000 francs.
Heureusement, les contrefacteurs ne pensent pas à tout. Un rien les trahit quelquefois.
Un amateur achète un livre ancien fort beau, dans une enveloppe en vieille soierie de Lyon. Il paye le tout plus que son pesant d'or, cet étalon ne pouvant désormais servir pour les raretés bibliographiques.
LIVRES ET RELIURES. ?G7
Fier de son achat, il montre avec orgueil son livre à sa femme en rentrant chez lui.
La collection a toujours eu pour ennemies jurées nos chères compagnes. C'est autant de moins, disent-elles, pour la toilette et pour le train de la maison. Aussi elles s'empressent de saisir toutes les occasions de lutter contre les nombreuses folies auxquelles cette passion nous entraîne. Personne ne voit souvent mieux qu'elles le défaut de la cuirasse dans nos acquisitions.
Donc, madame, d'assez méchante humeur à cause de cette nouvelle dépense, prend le sac qui enveloppait le livre et l'examine tout d'abord. Tout d'un coup, elle se met à sourire :
« Mon ami, dit-elle finement, est-ce qu'au dixhuitième siècle on cousait à la mécanique?»
Le remboîtage est une chose dont il faut beaucoup se défier.
On appelle ainsi l'accouplement de deux parties anciennes dont on refait un tout complet.
Il est malheureusement très fréquent, mais il est absolument répudié par les purs.
L'opération est des plus simples. Il s'agit de mettre avec habileté un livre vieux, veuf de sa couverture, dans une reliure ancienne à laquelle il manque son texte. Un nouveau titre est ensuite poussé adroitement.
Les maroquins du dix-huitième siècle que l'on a faits ainsi sont innombrables, grâce aux almanachs royaux du siècle dernier, très souvent richement reliés.
m LE TRUQUAGE.
Les gens du métier ne s'y trompent pas. La garde, les mors, sont des indices infaillibles; mais
L'amateur étourneau Se laisse choir dans le panneau,
surtout quand le travail a été fait par certains spécialistes,— inutile de les nommer, — qui excellent dans ce genre de trayail.
Nos reliures modernes sont copiées en Belgique. Dans la vente d'une bibliothèque dirigée par feu Labitte, se trouvaient de faux Lortic et de faux Cham bolle-D ur u .
Adolphe Labitte, avec son coup d'œil infaillible, avait aisément reconnu toutes les gaucheries de la contrefaçon. Les cartons étaient trop épais et les châsses trop grandes. Quant au tour des plats, il n'avait rien qui rappelât l'élégance des maîtres relieurs parisiens. En effet, depuis deux siècles, eux seuls ont su conserver la tradition de cet art éminemment français.
Au moment de l'adjudication, Labitte tira son canif, et, en quatre incisions, fit sauter les signatures. Puis s'adressant au public, il dit à haute et intelligible voix :
— Maintenant que justice est faite, je vais pouvoir vendre ces livres sans aucune garantie pour la reliure.
Constatons-le à la gloire de l'école française, malgré leurs écrasantes dorures, ils furent vendus à un prix misérable.
AUTOGRAPHES
Du goût et du commerce des autographes. — La lettre forcée. — Une épître à Priam. — Fabrication de lettres anciennes et modernes. — Les autographes passant au conseil de revision. — L'eau de javelle trahit les fac-similés. — Les pièces fausses subissant la maniue comme les galériens. — Affaire Vrain-Lucas. — Michel Chasles à l'Académie des sciences. — Les lois de la gravitation. — Newton et Pascal. — Vingt-sept mille pièces fausses. — Lettres d'Alexandre à Aristote, de Cléopàtre à Jules César et de Marie Madeleine à Lazare. ~ Manuscrits moabites de M. Saphira. — Méry et son sccrélaire de la main.
■ Aimez-vous les autographes ?
La belle questiou ! Oui n'aime pas à recevoir, à lire et à relire les lettres? Oui n'a pas serré sur son cœur, avant de les mettre dans sa poche et de les enfermer dans le tiroir aux oubliettes, les billets toujours charmants d'une personne aimée? Les lettres font partie de la vie, et, qu'elles soient bonnes ou mauvaises, elles vous apportent des sensations et vous laissent des souvenirs impérissables. Lorsque des fds argentés voltigent dans votre chevelure et que vous les retrouvez, ces feuilles légères, elles vous rappellent amèrement les joies éphémères, les peines d'un jour et toutes les illusions envolées de votre belle jeunesse.
Seulement, si les gens qui sont eh possession de la gloire et de la célébrité savaient quel commerce
se fait avec leur correspondance intime, il est probable qu'ils prendraient, comme Buffon, des manchettes avant d'écrire, et que, mettant des sourdines à leurs expansions, ils ne confieraient au papier que des paroles à dire sur la place publique. Car, par ce temps de documents et d'indiscrétion à outrance, c'est par leur correspondance qu'on sacre la réputation des hommes célèbres. Et tel qui passait de son vivant pour un prodigue ou un vertueux personnage, se voit traiter, après sa mort, d'avare ou de débauché sur la foi de sa propre signature.
La collection d'autographes est une passion ardente. Elle marche de pair aujourd'hui avec toutes les autres; et j'en sais qui passent leur vie à chercher les moyens d'arracher quatre lignes aux célébrités du jour, — c'est-à-dire de quoi les faire pendre.
— Monsieur, écrivait un jour à Charles Nodier un amateur d'autographes, je lis dans un journal que vous souffrez d'une maladie de cœur. Voulezvous permettre à un de vos admirateurs de vous offrir un remède infaillible? Un mot de vous et je vous l'envoie.
Comment ne pas répondre à un homme qui vous admire et qui s'intéresse si vivement à votre état de santé? Nodier répondit :
— Je vous remercie, monsieur, de vos offres de service ; mais je n'ai besoin de rien, car je me porte à merveille, et le journahste qui vous a si mal renseigné n'est qu'un mauvais plaisant.
Le tour était joué : le correspondant de Nodier possédait un de ses autographes.
AUTOGRAPHES
Mais les collectionneurs qui ne tiennent pas précisément à posséder une enveloppe à leur adresse ont un moyen plus honnête et plus simple de se procurer des lettres de vivants et de morts. 11 y a rue Bonaparte un bouquiniste qui se charge de les approvisionner dans les prix doux.
Ainsi, pour 20 sous, ils auront un accusé de réception, un billet de faire part de Victor Hugo. C'est pour rien, direz-vous ! Cela s'explique aisément.
Le grand poète a tant abusé des lettres de compliments.
Lamartine, coûte un peu plus cher, sans doute parce qu'il a moins écrit; il faut mettre 3 francs pour avoir une page de sa belle et large écriture. Quant aux pattes de mouches d'Alfred de Musset, on ne peut s'en procurer qu'au poids de l'or, tellement ses épîtres sont rares.
Seules celles de Théophile Gautier le sont davantage peut-être, et une bonne lettre du grand Théo, ce maître styliste, se vend couramment i ou 2 louis. J'en ai vu une seule achetée 100 francs! Il est vrai qu'elle était d'une audace pornographique dont rien n'approche. Entre deux tirades merveilleuses sur l'art d'écrire, il y avait des gaudrioles si hyperboliques qu'Armand Silvestre lui-même en aurait rougi. Je compris, après l'avoir lue, pourquoi mon ami Georges Charpentier ne pouvait réunir en volume la correspondance de Gautier. Ce serait une publication par trop naturaliste. Et voilà la raison qui rend si chères les lettres de l'auteur de Mlle de Maupin.
J'engage pourtant les collectionneurs à se méfier, car dès la plus haute antiquité on a fabriqué des autographes et falsifié des textes.
Bien avant les fausses Décrétales^ qui ont fait Tobjet de tant de disputes théologiques, Pline assurait, non sans rire, dans son Histoire universelle, que Ton conservait à Rome, de Sarpédon le Lycien, une lettre à Priam qui avait été découverte dans un temple par Mucianus, pendant qu'il était gouverneur en Lycie. On peut retrouver le fait dans les Causeries d'un curieux, de M. Feuillet de Couches. Or, le papyrus n'était pas encore en usage à l'époque de la guerre de Troie.
Il y a mieux, Eusèbe a donné la traduction grecque d'une lettre de Jésus - Christ à Abgar, d'après l'original conservé dans les archives d'Edesse. Eugène Sue en parle au premier chapitre du Juif errant, et dit qu'elle est citée, tout au long, dans un de ces livrets destinés au peuple, et imprimés à l'époque, à Fribourg, sur gros papier bleuâtre.
Il n'est plus le temps où les vieux titres sur parchemin servaient à fabriquer des gargousses, où l'épicier faisait des cornets avec les lettres des personnages célèbres!
La collection d'autographes a commencé d'abord par ces documents que l'on pouvait se procurer pour rien; puis elle s'est peu à peu développée. On a consenti à payer quelques pièces rares. Le goût est devenu plus délicat, et, le cercle des amateurs s'élargissant, la hausse des prix s'est faite. On s'est
AUTOGHAPHES.
alors disputé les lettres précieuses et les signatures introuvables. La marche en avant continuant avec la vitesse acquise, cette passion a pris un tel développement qu'elle a engendré les faussaires, comme les végétations trop touffues amènent avec elles les herbes parasites.
Aujourd'hui, les pièces apocryphes ne manquent pas : témoin le fameux billet écrit par Marat dans sa baignoire avant d'expirer. — Reproduit dans les Esquisses historiques, ce billet a été discuté et mis à néant dans divers articles de M. Louis Combes et de M. Alfred Deberle.
Il y a quelques années, un audacieux farceur lança dans la circulation de nombreuses lettres de Mme de Pompadour. Il les vendait 5 francs. Le bas prix seul aurait dû mettre en défiance les infortunés qui en achetaient. L'écriture était assez mal imitée et la fraude se reconnaissait aisément. Le papier employé ne ressemblait en rien à celui du temps : c'était du papier vergé à la mécanique qui se cassait comme du carton. Enfin, un cachet de cire, aux armes du roi, était apposé maladroitement avec des soies, comme si Mme de Pompadour, môme au sommet de son règne, avait dû jamais sceller sa correspondance des trois fleurs de lis accompagnées de faveurs!
Il ne faut plus, du reste, s'étonner de rien depuis la mystification du célèbre Vrain-Lucas, de laquelle nous parlerons plus loin, ainsi que de ses malheureuses victimes, qui n'étaient pas toutes cependant des amateurs inexpérimentés.
Je dirai pou de chose des autographes faux de mes contemporains. Il y en a certainement, mais les copistes ne gagneraient pas leur vie à en fabriquer, aussi ne songent-ils guère à s'en occuper. Puis, il est trop facile de les démasquer en allant trouver le signataire.
Cependant un jeune homme, que nous ne nommerons pas, parce qu'il a dû depuis longtemps regretter ses tentatives indélicates, a entrepris pendant quelques mois de monter une fabrique de faux autographes modernes. Son répertoire comprenait Balzac, Eugène Sue, Méry, Chateaubriand, George Sand, A. de Musset et Alexandre Dumas.
C'était bien fait, grâce à de bons modèles.
Mais les autographes modernes ont une physionomie particulière, comme le visage d'un honnête homme. Ils attirent ou ils repoussent. La fraude a été vite découverte.
11 n'en est pas de même des lettres anciennes, et je crois que mes amis, les deux Charavay, ne me démentiront pas, si je pose en axiome qu'il n'y a pas une seule collection importante, si épurée qu'elle puisse être, qui ne renferme des docuriients contestables et contestés.
Aussi le clan des amateurs est -il composé de gens toujours inquiets. Cela s'explique et s'excuse lorsqu'on songe que les plus habiles caissiers de la Banque de France reçoivent souvent, sans les découvrir, des billets falsifiés.
Dans les ventes publiques, à l'hôtel Drouot ou rue des Bons -Enfants, alors qu'on laisse vingt-
AUTOGRAPHES
quatre heures pour la vérification des objets mobiliers, on donne huit jours pour l'examen des autographes.
C'est qu'il faut bien le reconnaître, le faussaire de pièces anciennes n'est pas le premier venu. Il sait qu'il doit lutter contre des amateurs, la plupart du temps dotés, par expérience, d'un scepticisme absolu. Il connaît son métier et fait appel à la science, qui imite tout, pour retrouver le secret des encres anciennes. Heureusement, si la science veut bien aider le voleur à nous tromper, elle ne se refuse pas d'autre part, comme nous le verrons, à nous faciliter les moyens de traquer dans leurs tanières les fauves de la démarque.
Pour donner l'illusion complète aux acheteurs, les faussaires imitent sur de vieux parchemins l'écriture et la griffe d'un homme dont ils vous vendront ce souvenir pseudo-autographe. Le vélin se fait le complice involontaire, mais complaisant, de cette fraude. Et l'acheteur de s'imaginer avoir une garantie d'ancienneté indiscutable. A seule fin d'obtenir la disparition des caractères primitifs, le parchemin dont on sert a été soumis à un lavage d'une nature toute spéciale.
Malheureusement, la chimie est venue se mettre de la partie pour jouer des tours aux contrefacteurs, et annihiler ainsi leurs supercheries. Veut-on reproduire les autographes en question par les procédés actuels de la photogravure? Soumis à l'action de l'objectif, les faux autographes donnent des clichés sur les tirages desquels réapparaissent les traces d'écriture préexistant sur le parchemin sophistiqué.
Et voilà la fraude découverte !
276 LE TKUOUAGE.
Allons, messieurs du truquage, cherchons autre chose! encore un de débiné!
Mais je parle à des gens avertis. Les collectionneurs sont devenus des modèles de prudence. Il faut les voir, examinant de près, à la loupe, les pièces qu'on leur propose. Tout y passe, l'encre, les caractères, la couleur du papier, et même les filigranes qui s'y trouvent incrustés et qui indiquent une date certaine.
D'aucuns parmi ces défiants, et pour cause, ont même étudié la composition chimique du papier, et ils ont retrouvé que, dans nos fabriques d'Angoulême, le chlore n'a été employé pour le blanchiment que depuis J814.
Gare aussi aux contrefacteurs qui fabriquent leurs épîtres avec des livres imprimés! La mémoire de certains amateurs est encyclopédique. Elle retrouve vite le passage ayant servi de modèle.
Quoi qu'il en soit, comme je l'ai déjà dit, il y a des reproductions si complètes qu'elles défient les yeux les plus exercés et l'érudition la plus profonde. J'en ai vu faites ainsi, et je les signale au grand » désespoir probablement des sophisticateurs; mais je me préoccupe peu, du reste, de leur mécontentement.
A l'aide du papier végétal, le contrefacteur calque lentement, très lentement, une lettre d'un personnage du siècle dernier prise dans une isographie quelconque. Cette œuvre de patience infinie une fois terminée, il colle sa copie sur du papier du temps, toujours facile à se procurer avec les feuilles de garde des anciens in-folio. Puis il applique le tout sur un carton.
C'est admirable d'effet et effrayant de réalisme.
AUTOGRAPHES -277
Pour les fac-similés faits par le gillolage, et tirés par conséquent à l'encre d'imprimerie, avec précaution, sur du vieux papier, les moyens de vérification sont bien simples, et je m'empresse de vous les signaler.
On prend un acide, de l'eau de javelle, par exemple, qui attaque l'encre ordinaire et laisse intacte l'encre d'imprimerie. Il suffit de faire l'épreuve sur une seule lettre de la pièce en suspicion pour ne pas gâter le reste. Si l'acide enlève Tencre, la pièce est un original. Dans le cas contraire, on est vite fixé: l'encre grasse reste indélébile : c'est un fac-similé.
Le métier d'expert en autographes exige un véritable talent. La science nécessaire ne s'acquiert qu'après des études sérieuses à l'École des chartes et une longue pratique.
J'ai vu souvent Etienne Charavay à l'œuvre, et je puis dire comment il procède lorsqu'on lui apporte une pièce délicate à déterminer.
Il regarde lentement d'abord l'ensemble de l'autographe, pour bien se pénétrer de sa physionomie, et recherche s'il ne retrouve pas ce certain tremblement qui agite toujours, ainsi qu'un remords, la main du faussaire.
Si ce premier examen lui paraît satisfaisant, il compare la pièce avec une lettre authentique. Après cette nouvelle épreuve, il étudie le style, les expressions ordinaires à l'écrivain et son orthographe habituelle.
Lorsque son opinion est faite, sans rien dire, il se lève tout d'un coup de son bureau, va chercher dans un carton un timbre ineffaçable, et mord à l'emportepièce la lettre de ces deux mots terribles