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Cette marque n'existe plus à partir de cette époque. Elle ne devait pas survivre à la monarchie, qui l'avait fondée.
Mais les imposteurs oublient le plus souvent de compléter la pièce par le monogramme et le signe particulier adopté par les artistes d'alors.
Notez-le bien, à Sèvres, nul n'a produit sans signer son œuvre. Chaque pièce du siècle dernier porte, avec sa date, le signe particulier de celui qui l'a peinte et décorée.
Bien souvent on est venu à la Manufacture consulter M. Champfleury, l'érudit et, ce qui ne gâtait rien, le très aimable conservateur du musée.
La première chose qu'il examinait, c'était les marques. Un rapide coup d'œil lui suffisait fréquemment pour reconnaître que le style de la pièce n'est d'accord ni avec les dates indiquées, ni avec le monogramme du peintre.
Car, neuf fois sur dix, le faussaire, confiant dans l'inexpérience de sa clientèle, ne se donne pas la
peine de faire des études sérieuses, et se dénonce lui-même par les gaucheries de sa falsification.
Lorsque le monogramme est acceptable, ce qui est rare, il arrive souvent que celui d'un paysagiste se trouve sur une pièce décorée avec des figures, celui d'un peintre de fleurs sur une porcelaine avec des oiseaux, et celui d'un doreur sur une assiette avec des miniatures.
Bref, il y a rarement quelque chose qui ne cloche pas. Si ce n'est par ceci, c'est par cela.
Les imposteurs, dans leur précipitation, commettent presque toujours quelque maladresse.
Sèvres a ouvert dans une salle spéciale une armoire pour les imitations et les contrefaçons. Ce petit musée des copies ne contient que des spécimens de choix. Allez-y, vous pourrez juger là de rhabileté extrême de certains décorateurs.
Je tiens à signaler surtout, pour mes lecteurs désireux de pousser un peu loin leurs études, et qui, sur mes conseils, feront ce petit voyage à Sèvres pour se convaincre par eux-mêmes de ce que j'avance :
Deux pièces spéciales, en porcelaine tendre, commandées par l'administration de la Manufacture au sieur Toppi, qui avait, en 1857, son établissement rue de la Bienfaisance, quartier du Roule, à Paris.
Un pot à sucre fond vert pomme, avec des oiseaux dans un cartouche, décoré à l'or bruni à l'effet, exécuté par Élisa Leguay;
Et une assiette fond turquoise du bleu céleste, avec une pastorale au centre et des fleurs sur le marli, signée de Moriot.
PORCELAINES DE SÈVRES
Pour compléter l'illusion, ces pièces portent les deux L enlacés et la lettre de l'année.
Les amateurs de porcelaines trouveront aussi dans la même vitrine :
Un sucrier orné de fleurs et de rubans entrelacés, décoré de mosaïque avec deux perdrix, — peint par Chaponnet-Desnoyez en 1823, et portant sa marque ^ m.^- au bas de deux L entrelacés, avec le chiffre 23 au-dessous.
Ces imitations sont effroyablement bien faites!
Pour écouler leurs produits, les fraudeurs n'ont pas négligé la mise en scène. De ce côté, la fécondité de leur imagination égale celle du romancier le plus en vogue. La comédie est si bien jouée qu'elle réussit toujours.
Tantôt il s'agit d'une famille dans la gêne. Un brocanteur vous prévient qu'elle veut bien cependant se défaire en cachette de glorieux souvenirs donnés par Louis XVI en récompense de hauts faits d'armes. Seulement il faut se hâter, parce que, si la chose était connue, des concurrents nombreux surgiraient.
Une autre fois, on vous emmène au loin, en l'absence des maîtres, dans un vieux castel délabré, où les domestiques, soudoyés à l'avance, servent de complices.
Vous voyez à grand'peine, par l'entre-bâillement d'une porte, des vases qui paraissent merveilleux. On ne veut pas les vendre. On ne veut pas même les montrer. Les domestiques ont trahi pour vous
seul, grâce à un généreux pourboire, la défense formelle d'entrer.
Vous rentrez à Paris, le marchand demande vos pouvoirs pour commencer les hostilités. C'est un siège à faire. Les premiers pourparlers sont d'abord repoussés avec hauteur. Les offres continuent inutilement. A force de démarches réitérées, le brocanteur vous déclare qu'il a pu obtenir un prix. Il est fantastique, mais ce sont des spécimens introuvables. L'envie vous mord à la gorge, vous marchandez, vous insistez, vous négociez, et un beau jour les deux vases arrivent à votre domicile par le chemin de fer. Le tour est joué.
■ — A un autre, se dit l'imposteur, qui donne à chaque fois une forte remise aux domestiques, ses compères.
Combien d'amateurs ont été pris de la sorte, qui n'ont voulu rien ébruiter le jour où ils se sont aperçus qu'ils avaient été indignement volés. Ils ont avalé sans sourciller leur mésaventure, comme une médecine amère.
Voulez-vous des faits? il faudrait un volume, tant la mine est abondante. Je me bornerai à citer une seule anecdote pour l'édification du lecteur.
Le baron Gustave de Rothschild adore les Sèvres. A l'exposition permanente des Arts décoratifs il possède une petite vitrine renfermant des trésors. Ch. Mannheim en ferait bien près d'un million dans une vente à l'hôtel Drouot.
Un jour il reçoit dans son hôtel la visite d'un étranger très connu qui apportait de Londres au
PORCELAINES DE SÈVRES. 229
richissime collectionneur deux magnifiques vases de Sèvres.
Séduit par leur beauté, le baron, tout en les examinant attentivement, discuta leur valeur.
Après quelques pourparlers, le prix est convenu à la somme assez rondelette de 250 000 francs.
Le marchand laisse les deux vases, leur jette un regard d'adieu en soupirant, s'incline et sort en glissant dans son portefeuille un chèque de pareille somme sur la maison de la rue Laffitte.
A peine est-il parti qu'un familier de l'hôtel, amateur érudit et de première force en céramique, entre dans la galerie du baron, qu'il trouve en contemplation devant son acquisition récente.
— N'est-ce pas que c'est beau? lui dit-il, encore dans l'enthousiasme de sa nouvelle conquête.
Le connaisseur regarde et fait un haut-le-corps.
— Mais, vous avez été volé! s'écrie-t-il.
— Gomment! Ce n'est pas possible!
— Oui, vous n'avez pas vu cela.
— Allons donc.
— L'un des vases est entièrement neuf. L'autre a le couvercle et le piédouche refaits.
— Vous en êtes bien sûr?
— Parfaitement.
Stupéfaction profonde du baron.
— Mais sapristi j'ai payé 250 000 francs, dit-il en se laissant aller sur un fauteuil.
Puis, se relevant subitement, et pris d'une inspiration soudaine, il se précipite à son téléphone.
— Ne payez pas mon chèque, dit-il à son caissier. Une heure après, l'étranger revenait.
— Comment, dit-il furieux, monsieur le baron, on refuse votre signature à votre propre caisse.
— Comme je vous refuse vos deux vases.
— Vous voulez plaisanter, répond le marchand, inquiet, d'un ton un peu radouci.
— Mais non, mon cher monsieur, ils sont faux. Rendez le chèque et reprenez les Sèvres.
— Je vous les garantis.
L'ami de la maison assistait impassible à cette scène. Voyant la situation se corser, il sourit, se dirige vers l'un des vases et le démonte.
Sur l'un des morceaux se trouvait le nom d'un fabricant célèbre de porcelaine anglaise.
Tout penaud, l'imposteur baissa la tête et, sans plus rien dire, disparut rapidement avec ses deux vases.
Le Sèvres a donné lieu à de nombreux procès. Nous en citerons un qui a son côté assez piquant, et que la Gazette des Trihunaux a reproduit dans ses moindres détails. C'est une curieuse affaire.
Il s'agissait d'assiettes possédées par le comte de Juigné, et auxquelles sa famille attachait un grand intérêt historique.
Un Anglais, le colonel Martyns, en ayant entendu oarler, demanda à les voir et fit, par l'intermédiaire de M"*^ Laffitte, des propositions d'achat.
M. de Juigné répondit par la lettre suivante, qui a été lue au tribunal :
20 février 1872.
Ma bien chère amie,
J'attendais que le printemps vous ramenât
parmi nous : je vois que vous comptez le passer à Londres. Le nôtre ne sera pas gai, et nous sauterons en l'air encore une fois avant de sortir du gâchis où
PORCELAINES DE SÈVRES
nous sommes. Dites à ma petite amie Marguerite que je lui souhaite tous les succès qui lui sont dus, et plaignez-moi toutes les deux, car je m'embête à mort dans cette chienne d'assemblée, qui me fait faire du mauvais sang en ne sachant pas prendre son parti une bonne fois.
Quant à mon service de Sèvres, dont vous me parlez, je le vendrais toujours volontiers, si j'en trouvais un prix convenable, pour en placer le produit à l'étranger, où je serais bien aise d'avoir une croûte à me mettre sous la dent dans certains cas fort possibles. Les prix des objets d'art sont plus élevés que jamais en ce moment, pour le Sèvres notamment. Saint-Pierre vient de faire sa vente à des prix insensés à l'hôtel Drouot, et j'avais presque envie d'en faire autant; mais j'aimerais mieux vendre à l'amiable, parce que, retenu toutes mes journées à Versailles, je n'ai pas le temps de m'occuper du catalogue. Vous envoyer une assiette ne signifierait pas grand'chose ; il n'y en a pas une pareille, et c'est ce qui en fait le mérite.
Mon grand-père était gouverneur de Sèvres sous Louis XVI, et on lui donnait la première assiette de chaque service fait pour les souverains ou les ambassadeurs; c'est par conséquent une collection curieuse, très prisée par les amateurs; mais, par le fait même de cette collection, il y a une grande différence de valeur entre chaque assiette. Ainsi il y en a qui sont estimées par Mannheim 1000 francs pièce, 2000 francs, 5000 francs, une même, 6000 francs, et, à côté de cela, il y en a trois ou quatre qui ne valent pas même 200 francs. Il faudrait les envoyer toutes ou pas du tout. 11 y a trente assiettes, toutes différentes, et un service de dessert, compotiers, grandes jattes, complet, bleu turquoise, avec médaillon de fleurs.
Le prix de 100 000 francs était exagéré. Je n'ai pas une aussi grande ambition: du moment où je veux vendre, il faut demander la valeur réelle; aussi mon prix est-il de 50 000 francs, mais pas moins. En vente publique ce chiffre pourrait être dépassé, comme aussi il pourrait être moindre. Il y a toujours beau-
coup de hasard dans une vente publique. Le mieux serait, ou que la personne qui a envie de l'acheter vînt le voir à Paris, ce qui n'est pas difficile, ou que j'envoie le tout à Londres. Seulement j'ai toujours peur de la casse. J'ai été au moment, avant le siège, après le premier et avant celui de la Commune, d'envoyer le tout avec d'autres choses. La peur de la casse m'a retenu, et j'ai bien lait, car, au bout du compte, mon appartement n'a pas eu une égratignure.
En voilà trop long sur ce sujet casuel. Je baise vos blanches mains et vous envoie mes meilleures amitiés.
Comte de Juigné.
Aussitôt M. Martyns vient à Paris. Il trouve les assiettes tout à fait à son goût, fait demander le prix et paye comptant le 50 000 francs exigés. Dans sa joie d'amateur, il se croyait possesseur d'un trésor. Une désagréable surprise l'attendait à Londres. « Vos assiettes sont en Sèvres moderne ou en Sèvres ancien redécoré, certainement elles ne valent pas ce que vous les avez payées, » lui diton, à tort ou à raison, à Londres.
Aux réclamations faites aussitôt par le colonel, M. de Juigné répondit : « Je ne suis nullement connaisseur, vous avez fait examiner les assiettes par un expert qui les a reconnues authentiques et d'une valeur de 50 000 francs. Permettez-moi de considérer la vente comme bien et dûment faite. »
M. Martyns intenta au comte de Juigné un procès dont le tribunal fut saisi en janvier 1874.
Malgré les conclusions de M. Alibert, expert à Paris, qui n'assignait aux assiettes qu'une valeur de 13 540 francs, le tribunal a débouté le colonel Martyns de sa demande et a déclaré bonne et valable la vente des objets en litige.
PORCELAINES DE SÈVRES
Des fabriques de porcelaines de Saint-Cloud et de Chantilly je dirai peu de chose.
Rue Déranger, le Chantilly polychrome est très habilement fait.
L'un de nos bibliophiles les plus distingués, dont nous pleurons tous la perte, M. de Ganay, avait acheté je ne sais où, il y a quelques années, tout un service du temps du prince de Condé, portant le célèbre cor de chasse.
Plus fort en livres qu'en céramique, il eut quelque peine à être persuadé qu'il avait été littéralement mis dedans, et qu'une réunion de pièces aussi nombreuses était impossible à rencontrer.
Il fallut bien à la fin qu'il se rendît à l'évidence. Le service fut rendu à qui de droit ; mais le marchand se consola vite, dit-on, en le vendant plus cher à un autre amateur, auquel il indiqua et garantit seulement la dernière provenance.
Songez donc ! Un service de Chantilly aux armes de Condé, et venant de chez le marquis de Ganay, cela ne se trouve pas tous les jours.
PORCELAINES DE SAXE