‹ Le truquageChapitre 8 sur 21 · DE CHELSEA, DE BRISTOL ET DE CAPO DI MONTE · texte numérisé non relu

DE CHELSEA, DE BRISTOL ET DE CAPO DI MONTE

Le trait déshonorant. — Jacob Petit. — Samson. — Des hachures en guise d'épées. — Vingt-cinq paires de dieux et quinze déesses dépareillées, — Porcelaines de Saxe, de Bristol et de Chelsea. — Un arracheur d'illusions. — Le Capo di Monte.

La fabrique de Meissen est trop célèbre pour ne pas avoir subi les entreprises de la contrefaçon. Ce vieux Saxe charmant a séduit de très nombreux plagiaires.

Ce qui a été dit pour Sèvres peut se reproduire en partie pour cette manufacture. Comme chez nous, les pièces blanches défectueuses sont déshonorées par un trait coupé dans l'émail, sur la marque en bleu posée sous couverte.

Les vases en cours de décoration manquant au feu du moufle reçoivent des coupures multipliées sur les deux épées. Précaution inutile et presque toujours déjouée.

Vendues à bon marché par la manufacture à Dresde, ces pièces, truquées habilement, reparaissent plus tard avec tout leur éclat dans le commerce.

Quant aux blancs gaufrés destinés, à cause de

la finesse de leur pâte, à demeurer sans décoration, ils sont également mis au rebut lorsqu'ils sont mal venus à la cuisson. Les faussaires les achètent et les peignent. Après les avoir couverts de fleurs et de sujets, ils mettent hardiment les deux épées. Seulement, ils ne peuvent les poser que sur la couverte, et c'est là un indice très précieux que nous signalons pour guider les curieux qui débutent dans la carrière.

Paris n'est pas en reste avec l'Allemagne pour l'imitation de ces œuvres charmantes.

Le premier, Jacob Petit, de Fontainebleau, a fait en France les produits anciens de Meissen. Longtemps on a cru, dans le monde des amateurs, que c'était du vieux Saxe. Rien n'y manquait : ni les deux épées saxonnes, ni la couleur laiteuse et brillante de la couverte.

D'autres l'ont suivi dans cette voie. L'Allemagne a été inondée un moment de vieux Saxe français. Un traité protectionniste entre les deux pays est venu arrêter l'essor de cette exportation.

Aujourd'hui, on fait encore et plus que jamais peut-être des statuettes de vieux Saxe, mais on y met une fausse marque : deux traits baroques coupés par un troisième Ce ne sont plus, comme vous le voyez, les épées croisées officielles et légendaires. Ceux qui y sont trompés méritent certainement de l'être. Cette imitation est trop grossière.

C'est ainsi que Samson, un homme habile qui va jusqu'aux limites du possible, met sur ses assiettes et ses plats une sorte de croix de Saint- André portant un S en tête qui n'est que la première lettre de son nom. — Des spécimens de cette fabrication ainsi marqués sont au musée de Sèvres.

Une riche maison parisienne a pris la spécialité des groupes, statuettes et figurines. Elle vend aux colporteurs qui visitent les villes d'eaux et les bains de mer.

L'un de ces marchands ambulants, trahissant les secrets du métier, m'a montré un jour les factures de ses approvisionnements. Il achetait en gros avec des libellés assez curieux que je me rappellerai toujours.

Il y avait sur ses notes de livraison :

Vingt-cinq paires de dieux. . . . tant

Quinze déesses dépareillées. . . . d^

Huit amours assortis d^

Une douzaine et demie de Vénus. . d^

0 profanation des choses saintes! Depuis Offenbach on ne respecte plus les dieux de l'Olympe.

« L'Angleterre n'a rien à envier aux autres nations, » médisait dernièrement le savant M. Franks, du British Muséum.

Les porcelaines de Chelsea et de Bristol ont été imitées en Angleterre, comme le Sèvres chez vous et le Meissen en Allemagne.

On a ramassé de la vieille porcelaine de Worcester peinte seulement en bleu, sur laquelle on a ajusté des ors, des bordures en couleur, pour rappeler les Worcester anciens si recherchés.

Signe caractéristique : un certain violet qui ne se trouve pas dans les vieilles porcelaines. Cette couleur a été obtenue par la superposition sur cou-

verte d'un rose moderne sur des bleus anciens sous couverte.

Tournai a fabriqué aussi les porcelaines de Worcester, mais sans grand succès.

Je ne puis mieux terminer ce chapitre qu'en racontant une visite faite dernièrement, avec l'un de mes amis, très érudit, chez un amateur, riche, mais inexpérimenté. C'est une page que M. Ed. Bonaffé me permettra d'ajouter à la physiologie du collectionneur, qu'il a si bien décrite. Elle ne s'écarte pas, du reste, de mon sujet, et ce court récit servira de conclusion à mon étude sur la porcelaine.

Retiré des affaires, notre homme s'était improvisé amateur, sans faire, au préalable, les études nécessaires. Aussi, sans s'en douter, il était devenu la proie facile de marchands, qui trompent sans pudeur leur clientèle novice. Depuis longtemps il sollicitait mon ami de lui faire l'honneur de venir voir ce qu'il avait amassé.

Les porcelaines l'avaient tout particulièrement séduit. Il en avait garni de nombreuses vitrines. Sur des tablettes recouvertes de velours grenat se rangeaient des pièces de. choix achetées à grand prix, depuis les porcelaines des Médicis jusqu'aux spécimens les plus variés des manufactures de toute l'Europe.

C'était navrant à voir! des copies, des contrefaçons, du faux partout!

— Nous allons rire, me dit mon ami dès le premier coup d'œil.

Puis, passant sous silence tout ce qui était bon, il commença l'inspection.

— Tiens, votre Saint-Gloud porte une inscription nouvelle, dit-il, en lui montrant une salière bleue. Mais il est faux. Sur le Saint-Cloud il n'y a jamais, comme marque, un carré. Je suis heureux de ce qui vous arrive. Il était nécessaire pour vous d'acheter des contrefaçons. Vous commenciez à ne plus vous défier de rien. »

Je me mordais les lèvres pour ne pas éclater. Le collectionneur ne riait pas, lui, mais il n'osait rien dire. L'autorité devant laquelle il se trouvait lui en imposait. Il n'avait qu'à accepter ses jugements.

Mon ami prit ensuite une tasse en pâte tendre.

— Vous y êtes, mon cher, comme les autres. C'est du Tournai. Je vous avais prévenu dernièrement d'y prendre garde.

— Vous croyez? avoua-t-il timidement.

— Parfaitement, voyez donc l'émail.

— J'ai payé cela bien cher cependant.

— Le prix ne fait rien à la chose. Cela vous fera surveiller davantage vos achats.

— Vous devenez féroce, fis-je à mi-voix. N'allez pas plus loin.

Mais mon ami était parti. Il devenait impossible de l'arrêter sur la pente. Il décrocha de son support une assiette de Sèvres.

— Je m'en doutais, dit-il. Elle est fêlée. On a eu soin, en chauffant la fente, de passer un bâton de gomme laque.

Le propriétaire regarda à son tour et poussa un soupir :

— C'est vrai, dit-il écrasé.

— Vous ne saviez pas? Tant mieux. Il y a Ion-

temps que j'avais envie de vous révéler ce Iruc-là.

Notre homme ne vivait plus. Toutes ses illusions s'envolaient une à une.

— Taisez-vous donc, glissai-je à mon ami dans l'oreille, vous allez lui mettre la mort dans l'âme.

Mais le grand connaisseur était impitoyable.

— Et ce groupe de Saxe? Montrez-moi-le donc. De ses mains tremblantes la malheureuse victime montra Bacchus et Ariane.

— Comment, vous ne vous êtes pas aperçu que c'était de Robert? Vous savez bien, Robert, le grand fabricant de faux. Ce groupe était déposé chez un marchand du coin de la rue Lafayette, et tout le monde répétait qu'il était faux, et personne n'en voulait.

Je crois que, si cette amère critique avait duré longtemps, j'aurais encore été témoin d'une catastrophe. En effet, le propriétaire de tant de mystifications pâlissait à vue d'œil. Je réussis enfin à emmener mon ami. Il ne put s'empêcher, en lui faisant ses adieux, de dire à la malheureuse victime :

— Vous avez collectionné des abus de confiance. Avisez au plus vite et faites-vous rendre votre argent.

Cela s'appelle un avis aux lecteurs.

A mes débuts dans la carrière, j'ai trouvé une délicieuse boîte en porcelaine de Capo di Monte, représentant, je m'en souviens encore, une scène mythologique, le triomphe d'Amphitrite peint sur les reliefs du couvercle.

La boîte me plaisait beaucoup ; mais j'étais déjà très défiant. Je demandai qu'on me la confiât et qu'on me donnât vingt-quatre heures pour réfléchir.

Je courus au quai Voltaire, où je visitai immédiatement trois marchands.

Le premier me dit :

— Je connais le Capo di Monte à merveille. Les couleurs n'ont pas l'éclat voulu. C'est faux.

— C'est vrai, m'affirma le second.

— La boîte est ancienne, mais le décor est moderne, s'écria le troisième.

Je n'étais guère plus avancé. L'idée me vint d'aller trouver un expert. Ce fut Barre que je choisis.

— Cher monsieur, quand on me présente du Capo di Monte, me dit-il, je jette ma langue aux chiens. Personne n'y peut rien connaître.

Cette fois, j'étais fixé. — Suivant le précepte : ce Dans le doute abstiens-toi, » je rendis la boîte, mais j'en rêve encore. Elle était bien belle!

Aujourd'hui, je le constate, rien n'est plus difficile à reconnaître que le Capo di Monte ancien. Hélas! comme Barre, c'est tout ce que je puis en dire.

Paris approvisionne la Chine. — La Hollande décore les pièces blanches. — Apprenez à connaître les Nien-Hao. — Habileté de Lesmes, de Limoges. — Le coup de crayon. — Histoire d'une potiche dépareillée.

Je ne saurais indiquer que sommairement, sans préciser, les contrefaçons déloyales des porcelaines de Chine, tant elles sont nombreuses.

La Hollande décore avec des émaux un peu pâles les pièces blanches que lui envoie la Chine. Pour elle, c'est la continuation de vieilles traditions. Au dix-huitième siècle, en effet, les habitants du Céleste-Empire avaient déjà des collaborateurs dans ce pays. L'exemple était parti de la grande compagnie des Indes. Au début, d'après les ordres qu'elle envoyait en Chine, il lui parvenait de nombreuses pièces décorées suivant les dessins préalablement envoyés. Ces porcelaines obtinrent un grand succès; la réussite de l'entreprise suggéra à la compagnie l'idée d'en simplifier l'exécution, et voici comment elle s'y prit : un très grand nombre de porcelaines à demi décorées sous couverte lui arrivaient de Chine : elle les expédiait ensuite en Hollande, où le fameux Gerrit van der Kaadt les embellissait selon son goût. Bientôt, les Chinois, à

l'instar de la compagnie des Indes, envoyèrent à Amsterdam des porcelaines décorées en bleu caillouté, avec des réserves blanches que les pinceaux habiles des maîtres hollandais remplissaient de chiffres, d'armoiries, de fleurs polychromes et de différents sujets fournis par les estampes des graveurs de l'époque. Les amateurs d'aujourd'hui ne s'y laissent pas prendre, et reconnaissent aisément ce truquage. Un examen approfondi laisse toujours voir la couleur posée après coup sur la couverte.

M. du Sartel, qui possède des échantillons de pièces contrefaites en Hollande, en parle dans son excellent et très remarquable ouvrage sur la Porcelaine de Chine. Des planches nombreuses reproduisent en ce genre de bien curieux spécimens, que ce chercheur infatigable a su découvrir.

Sous Louis XV et sous Louis XVI, l'engouement pour les productions de l'art asiatique devint une fureur. Aussi fabriqua-t-on de tous côtés des pastiches de porcelaines de la Chine et du Japon. Leur provenance véritable est facile à reconnaître par la marque de fabrique. C'est ainsi qu'on rencontre des pièces européennes à décors chinois portant les deux épées de Saxe, le cor de Chantilly ou la tour de Tournai.

A la même époque, les Delftois découvraient les procédés en usage chez les Chinois pour la préparation des couleurs au petit feu. Longtemps, par une erreur grossière, on attribua à la Corée les porcelaines ainsi surdécorées à Delft. Il y a cependant une grande différence entre le rouge de fer des unes et le rouge brique foncé des autres.

La Saxe a aussi essayé autrefois sa palette sur des porcelaines chinoises. Mais son or et son rouge ne

peuvent pas être confondus avec les couleurs correspondantes employées parles Chinois. La fraude est facile à reconnaître.

Sèvres, en 1775, a embelli une coupe chinoise qui s'est conservée jusqu'à nous. Le décor primitif bleu du Céleste-Empire fut recouvert d'arabesques dans le goût si éminemment français de Berain. Le travail est même d'une finesse exquise. Malheureusement, ce ne sont pas du tout les ornements en usage dans l'Extrême-Orient.

Les verriers de Venise, au siècle dernier, employaient beaucoup le décor noirci au feu de moufle. Quelques-uns d'entre eux ont surdécoré de la sorte d'anciennes porcelaines de Chine. Mais, ne possédant pas de bons modèles, ils se sont servis de dessins fantaisistes, tout simplement puisés dans leur imagination, pour représenter le pays des chimères.

Je n'apprendrai sans doute rien à personne en disant que Paris fabrique depuis longtemps du vieux Chine. Une maison que je m'abstiendrai de citer, pour ne pas lui faire une réclame, s'est fait dans la spécialité des céladons et des vieux craquelés une réputation universelle. Elle pratique l'exportation sur une vaste échelle; et bien des fois les touristes en voyage dans la patrie des mandarins ont acheté, sans s'en douter, à Shang-Haï ou à Hong-Kong, des produits de sa fabrication.

Une autre maison fait des fonds bleus unis ou fouettés, des réserves en camaïeu et surtout le vieux Chine de la famille verte. Depuis quelque temps, elle a ajouté le .Japon gros bleu, rehaussé de dorures. — Mais rien à dire : toutes les pièces portent son estampille.

En Hongrie fleurit actuellement une grande manufacture de porcelaines du Japon. Elle lance à jets continus dans la circulation des potiches ventrues, de grands cache-pots ou des cornets élancés : le tout agrémenté de bleu, de rouge et d'or. Cette ifnitation est — j'allais dire très — trop bien faite.

L'Angleterre n'a pas encore de fabricalion spéciale. Les porcelaines de la Chine blanches et bleues n'étaient pas à la mode chez elle il y a cinquante ans. On en a barbouillé beaucoup avec du rouge, du vert et de l'or, pour les façonner au goût public. Cela ne saurait tromper personne.

Quant aux Chinois, ils sont tellement animés de l'esprit de fraude et d'imitation, qu'ils ont monté une usine aux environs de Canton pour refaire, sur une grande échelle, leurs porcelaines anciennes.

Ce sont les marques qui doivent guider les amateurs. Il est bon pour eux d'étudier les Nien-Hao et les Mia-Hao dans l'excellent ouvrage de M. du Sartel, où ils trouveront leur nomenclature complète. Ce moyen est précieux pour établir d'une façon précise l'âge d'une pièce vraie. Les Nien- Hao, sorte de cachets imprimés sur les fonds des porcelaines, sont les noms des empereurs régnants, et les Mia-Hao les surnoms historiques des empereurs inscrits au Temple des ancêtres.

Cependant les marques anciennes sont aussi imitées. Celles mises en Chine sur des vases de fabrication moderne restent assez difficiles à démasquer, mais celles appliquées en Europe sont au contraire très faciles à reconnaître, car fréquemment alors

les caractères apparaissent à peine, presque illisibles. Le plus souvent ils sont peints à froid et toujours en relief sur la couverte, avec un bleu dont la tonalité diffère de la décoration générale. Ce sont les Hollandais qui ont cette spécialité. Ils ne naettent ces fausses marques que sur des porcelaines décorées seulement en bleu.

Chelsea et Worcester, sur leurs pièces ornées de décors chinois, placèrent quelquefois des marques de nature à attester leur provenance asiatique. Personne ne doit s'y méprendre. La Chine n'a jamais fabriqué que des pâtes dures : les Anglais n'ont fait dans ce genre que des pâtes tendres naturelles.

M. Jules Lesmes, de Limoges, s'est appliqué à produire des imitations remarquables sur la demande de M. Riocreux, pour éclairer certaines recherches qui préoccupaient ce dernier.

Vous pouvez, comme moi, aller les examiner au musée de Sèvres dans la section des contrefaçons, où elles figurent au registre d'entrée sous le numéro 4,369, comme essais commandés à Limoges.

Ce Lesmes était un homme habile! Son vase avec des émaux dorés, sa théière avec son décor quadrillé et son petit tableau rectangulaire avec une Chinoise dans l'intérieur de sa maison, m'ont paru des choses extrêmement remarquables. Toutes ces pièces portent des marques chinoises afin de compléter l'illusion. Aussi, au milieu d'une collection de vieux Chine, comme celles de M. Grandidier ou de M. du Sartel, je mets en fait que les

amateurs les mieux exercés auraient quelque peine à les distinguer des bonnes pièces.

Finissons la Chine et le Japon par quelques observations particulières.

Doutez-vous d'une porcelaine de Chine ou du Japon, dit M. du Sartel dans son ouvrage, auquel je fais de larges emprunts, débarrassez-la d'abord de sa crasse en la lavant dans une eau légèrement acidulée, vous retrouverez ainsi les fêlures, les ébréchures et les morceaux refaits.

Il est aisé de reconnaître les restaurations. Car, comme tous les produits du kaolin, les porcelaines de Chine ne se recollent pas au feu. Il faut absolument procéder à froid, en se servant d'une colle spéciale qui jaunit à la longue.

Quant aux morceaux manquant, la nécessité veut qu'on les refasse à la pâte. On a cependant inventé un fondant pour réunir au four deux morceaux, mais ces essais ont été toujours très défectueux, parce que dans cette opération, non seulement il se produit des bavures, mais souvent aussi les deux morceaux rapprochés bien exactement avant la cuisson se déplacent ensuite dans le four. Lorsqu'ils en sortent, la soudure n'est obtenue qu'avec des différences de niveau. Presque toujours, il faut détruire ce qui a été fait ainsi, et recommencer à réparer à froid.

Quelquefois les restaurateurs remplacent les manquants par un morceau de porcelaine. C'est là une grosse affaire, car il s'agit de rencontrer le même décor et la même épaisseur. Cependant c'est

le nec plus ultra du génie. Les réparations ainsi faites demandent alors, pour être reconnues, ce coup d'œil intelligent qui constitue l'amateur.

Indiquons la façon bien facile de constater qu'une pièce a été surdéeorée. Un examen sérieux et attentif est cependant nécessaire.

Les fonds ajoutés empiètent sur les couleurs anciennes. Cela provient de ce que, malgré l'habileté du peintre, les fonds nouveaux ont coulé au feu pendant la cuisson.

Le mélange des tons et des couleurs manque totalement d'harmonie. Il n'y a aucune unité de composition dans la peinture des falsificateurs.

La pâte doit être grisâtre, ni vitreuse, ni scintillante, comme si elle était saupoudrée de grains de mica. Examinez les ébréchures, vous vous en rendrez compte.

La teinte des émaux chinois a une très grande transparence et une belle irisation. Aucun de ces caractères ne s'observe sur les imitations.

Dans les contrefaçons, les bruns violacés sont ternes, d'un ton carminé; dans les pièces véritables, ils sont, au contraire, très brillants. Le rose tendre, au lieu d'être éclatant, apparaîtra violacé et vineux. Les fonds émaillés sur couverte semblent blaireautés et non étendus en couches uniformes.

Les ors anciens étaient défectueux; ils ne jouissaient pas d'une grande adhérence : les ors modernes, au contraire, sont très fixes et brunis à l'agate.

Etudiez encore les craquelures sur les spécimens anciens, dont voici les caractères saillants, d'après M. du Sartel :

Fente serpentant dans toute l'épaisseur de la couverte.

Que la craquelure soittruitée, petite ou moyenne, la surface en sera toujours unie.

Les mailles affectent les figures d'un polygone régulier.

Une pointe en acier promenée sur la couverte ne sera point arrêtée dans sa marche.

Au contraire, dans les spécimens modernes des craquelés chinois ou européens, vous verrez que les craquelures n'apparaissent que sur la superficie seulement de la couverte.

Les mailles de diverses grandeurs présentent une forme géométrique déterminée : le plus souvent, c'est le triangle ou le quadrilatère. On les sent sous une pointe d'acier.

Voici maintenant les moyens employés dans les ventes publiques pour rendre défectueuses les pièces qui ne le sont pas.

L'expert vend deux vases de Chine parfaitement intacts. Après un examen approfondi, il n'a rien annoncé comme défectuosités.

— Passez-moi la pièce fêlée, dit tout à coup un assistant, au beau milieu des enchères.

L'expert étonné, proteste.

Le vase arrive de mains en mains au marchand. Après l'avoir regardé quelques instants :

— Parbleu, je le savais bien, dit-il. Voyez donc.

Et il renvoie la pièce à l'expert. Celui-ci est alors obligé, devant toute l'assistance, de reconnaître qu'il s'est trompé.

La pièce était bien intacte. Seulement le marchand a fait avec un crayon un trait rapide sur l'un des bords. Cette rayure imite une fente à s'y méprendre.

On appelle ce tour, en argot de brocante, le coup (le crayon.

Ceci est également digne de trouver place dans l'histoire du chevalier du Truc et de Mlle de la Contrefaçon.

Un collectionneur, aussi connu par son avarice que par sa grande fortune, entre dernièrement chez un marchand de chinoiseries de la rue Montmartre. Il admire une potiche, tout ce qu'il y a de plus moderne.

« Combien ce vase?

— 1000 francs — le billet rond.

— Est-il ancien, au moins? dit-il au vendeur.

— Parfaitement. Du vieux mandarin, et la preuve c'est que je n'ai pas la paire. Si je la possédais, les deux ne sortiraient pas de chez moi à moins de 5000 francs.

1000 francs, cest un prix, comme on dit à l'hôtel Drouot, aussi l'amateur cherche à tenter le marchand par des oflres graduées avec art.

Toute sa diplomatie reste inutile. Celui-ci demeure inflexible sur son prix de 1000 francs.

— Tant pis pour vous! dit le collectionneur en le quittant.

— Vous reviendrez le prendre, et ce sera 1500 francs, lui répond le marchand.

Quelque temps après, un individu qu'il connaissait fort peu se présente chez le héros de notre histoire, et le prie de venir voir de merveilleux bibelots qui proviennent d'Italie. Il en aura la primeur et, par conséquent, le choix.

Touché à son endroit sensible, notre homme ne se le fait pas dire deux fois. Il se rend en toute hâte dans la rue Nollet, examine avec soin les objets, qu'il ne trouve nullement de son goût, et l'arrivage lui semble avoir été déjà quelque peu écrémé.

Tout à coup — ô hasard ! — il aperçoit dans un coin, disparaissant sous des étoffes orientales, posé au milieu d'un beau désordre, comme dans un tableau de nature morte, un vase de Chine pareil à celui qu'il a marchandé! Dimension, forme, décor, tout y est. Son frère jumeau! intact comme l'autre î

— Je ne vois rien à mon goût; mais pour traiter une première affaire, voulez-vous me vendre cette potiche qui est là? dit-il en la désignant du doigt.

— Certainement, mais je suis désolé, je n'en ai qu'une : je cherche l'autre.

— Combien en voulez-vous?

— 2000 francs. Si j'avais la paire je ne la donnerais pas pour 5000.

Le marché est conclu séance tenante à 1 500 francs.

Dans la crainte que le marchand ne se ravise, l'amateur paye et emporte tout de suite dans sa voiture le vieux chine au mandarin.

Enfin j'aurai donc la paire! et à bon marché, sans que personne s'en doute.

A peine a-t-il mis en lieu sûr le rarissime n^ 2, qu'il court pour acheter le n^ 1.

— Votre potiche? dit-il tout essoufflé en arrivant chez le marchand.

— Eh bien?

— Je la prends décidément à 1000 francs.

— Mais je ne l'ai plus. Je l'ai vendue à un brocanteur des Batignolles, il y a trois jours. Vous arrivez trop tard.

Vous voyez d'ici la tête du collectionneur!

Il y avait bien, en effet, suivant la prédiction du marchand, payé 1500 francs la potiche qu'il avait refusée tout d'abord à 1000 francs.

Inutile de dire que la scène se renouvelle souvent, et qu'elle se joue toujours à deux personnages, l'un qui trompe et l'autre qui est trompé. Seulement il faut forcément un compère en plus, comme chez Robert Houdin.

LIVRES ET RELIURES

Novum sub sole. — Éditions originales de Molière. — Feuillets refaits à la main ou par l'héliogravure. — Trop de Pâtissiers françois. — Un bénédictin de Florence. — Un libraire peu scrupuleux. — Gare dMX Fables de Dorât! — Les émaux de Petilot. — La première édition de Notre-Dame de Paris. — Le relieur Hagué. — Le remboîtage. — Fausses reliures modernes.

Plus encore que leurs confrères en objets d'art les bibliophiles sont exposés, car la falsification des livres remonte assez loin.

L'adorable manie des bouquins fait courir bien des dangers, si cette honnête passion n'est pas appuyée par un savoir sérieux et des connaissances acquises. Incunables, Elzevirs, Cazins, Didots, romantiques, on imite tout, on démarque tout, on contrefait tout.

A la fin du xvni® siècle, Lyon se chargeait des éditions princeps de Racine. Rouen imprimait des éditions originales de Molière, copiées page par page, où tout était reproduit avec soin : caractères, titres et fleurons. On cite encore aujourd'hui la réimpression faite en 1750, dans cette ville, du livre des Très merveilleuses victoires des femmes dit nouveau monde., de Pestel. — L'édition de 1555 avait été calquée avec le plus grand soin, et, pour

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mieux tromper les amateurs du dix-huitième siècle, les exemplaires avaient été roussis à la fumée.

A la vente Bertin, en 1855, les pièces de Molière, édition originale, se vendaient de 75 à 100 francs chacune. Peu de personnes les recherchaient alors. Aujourd'hui, tous les bibliophiles en veulent, et surtout dans un état irréprochable. — C'est la mode! Aussi, à la vente Rochebilière, la première édition complète de Molière, texte primitif avant les cartons, Paris 1682, s'est vendue facilement, la somme considérable de 15 000 francs. A celle de M. Guy Pellion, le Tartuffe, 1669, a valu 2200 francs ; le Misanthrope, 1667, 1220 francs; George Dandin, 1669, 1120 francs, et ainsi des autres comédies.

Aujourd'hui, il n'y en a plus pour tout le monde. Chacun veut des exemplaires intacts. On a recherché tous les exemplaires de rebut et on les a complétés par deux moyens.

Le premier mode qui fut employé consistait à refaire à la main et à la plume les feuillets manquants.

Il y a pour ce travail des spécialistes de première force. La Bibliothèque nationale a eu longtemps, pour la restauration, un maître en ce genre, Adam Pilinski, artiste habile et honorable, attaché à son service. Ce qu'il fait est merveilleux, mais ce n'est pas destiné à la circulation.

J'ai vu chez certains libraires beaucoup de ces feuillets reproduits à la plume par des mains très exercées; mais, lorsqu'ils ne sont pas de Pilinski, ils présentent dans les caractères une certaine irrégularité. On devine le copiste. La main a quelquefois hésité, les lettres, produites par des mouvements nerveux, ne se tiennent pas alignées et ne

sont pas toujours pareilles, soutenues par le composteur comme les caractères d'imprimerie.

Il n'en est pas de même pour l'autre procédé nouvellement utilisé. Je veux parler du gillotage. J'ai vu, de mes yeux vu, ce qui s'appelle vu, un feuillet refait des Précieuses ridimles^ d'une similitude tellement parfaite qu'il était impossible de distinguer au premier coup d'œil, et même au second, la copie de l'original. C'était étonnant de vérité! On avait eu soin de choisir des papiers dont les filigranes correspondaient parfaitement avec ceux du papier de l'édition reproduite, et de tirer avec de l'encre légèrement brunâtre. Tout y était : jusqu'à la bavure provenant quelquefois d'un tirage imparfait. C'est le cas de le dire :

Devine si tu peux et choisis si tu l'oses.

Dans les premières éditions des classiques on peut admirer de fort jolis culs-de-lampe, qui sont pour ainsi dire un brevet incontestable d'authenticité. Ne nous y fions plus désormais. La photogravure reproduit les culs-de-lampe et les transporte sur les feuillets d'une édition plus récente. Et voilà un exemplaire qui vient augmenter le nombre restreint de ceux de l'édition princeps.

Allez donc vous y reconnaître maintenant! Le premier propriétaire indiquera peut-être les feuillets manquants qu'il aura fait compléter, mais les livres circulent rapidement. Croyez-vous que les successeurs de ce premier possesseur seront toujours aussi consciencieux?

Le libraire Porquet, qui avait l'habitude de regarder les livres de très près, et dont l'expérience consommée et reconnue avait fait de lui l'un des

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meilleurs experts de Paris, me disait qu'en examinant un incunable destiné à une vente, il ne découvrit un feuillet refait que par hasard, à cause d'un trou de ver. Le livre aurait dû être traversé de part en part : or, une feuille avait été respectée. D'ordinaire, les vers n'ont pas de ces hésitations lorsqu'il leur prend fantaisie de se régaler des feuillets d'un livre. Leur habitude est de creuser leur sillon sans s'arrêter. Ce fut un trait de lumière pour lui ! On avait tout simplement oublié, en intercalant dans le texte la page refaite, de continuer l'axe du passage de la larve. Autrement, Mons Porquet, si fort qu'il pouvait être, y était pris tout comme un autre. ^

Mes lecteurs bibliographes savent le prix qu'on attache à un bel exemplaire de l'Elzevir Le Pâtissier françois.

Or, il advint qu'un jour il en parut deux brochés sur le marché des livres.

Le premier exemplaire avait été vendu 1 0 000 francs à un ancien commissaire-priseur, M. Delbergue- Cormont.

Des doutes s'élevèrent immédiatement sur l'authenticité des deux nouveaux volumes proposés tout d'un coup.

On parla d'une fabrique d'Elzevirs en Italie. Un libraire affirma même, il est vrai sans le prouver, qu'on était venu lui offrir un Pâtissier françois en feuilles, ce qui était pis encore.

Bref, la chose fit assez de bruit pour que l'heureux ou le malheureux propriétaire du premier exemplaire de ce rara avis demandât au libraire qui le lui avait vendu, de 1© reprendre.

Naturellement, ce dernier refusa. On convint alors de s'en rapporter à deux experts choisis parmi les amateurs et les libraires.

L'amateur fut M. Quentin-Bauchart ; le libraire, feu Pottier, de célèbre mémoire.

Tous deux, après un examen qui dura plusieurs jours, tombèrent d'accord pour apprécier que le livre était vrai.

M. Quentin-Bauchart rédigea un procès-verbal où il accumula les preuves, et M. Delbergue-Cormont, rassuré, garda son précieux Elzevir.

Malgré cela, le nombre des incrédules est grand et le coup a si bien porté qu'au lieu de l'engouement dont il jouissait, une certaine défaveur s'est attachée à ce livre, et l'exemplaire payé 10 000 francs par M. Delbergue-Cormont n'a pu obtenir que 3000 francs à sa vente, il y a quelques mois.

Quant aux deux autres Pâtissier brochés^ s'ils ont les mêmes filigranes que l'exemplaire de M. Delbergue, il me paraît bien difficile qu'ils soient faux.

Les manuscrits sur vélin sont également fort bien copiés. Je n'en citerai qu'une preuve.

L'un des bibliothécaires de Florence, très érudit mais très sourd, ne pouvant jouir des charmes de la conversation de ses collègues, passe sa vie à reproduire avec talent d'anciens volumes sur parchemin.

On me le montra à l'un de mes voyages, et je le vois encore penché sur sa table, dans un coin de la grande salle de lecture. Absorbé par son labeur, il travaillait fiévreusement. D'une main ferme, armée

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d'une plume d'oie, il traçait des caractères gothiques sur parchemin. J'eus la curiosité de me pencher un peu sur son épaule pour mieux juger de son travail. Le modèle était devant lui, et sa copie avait une précision extraordinaire.

Que deviendront tous les in-quarto produits par ce vénérable bénédictin? S'ils restent à la bibliothèque de Florence, nous n'y voyons aucun inconvénient; mais, s'ils circulent, gare les fraudes dans une vingtaine d'années î

M. du Sartel, l'érudit collectionneur de porcelaines de Chine, a su*retrouver le secret de l'application des couleurs et des ors en conservant au parchemin toute sa transparence.

J'ai vu de lui un manuscrit reproduisant l'histoire de sa famille, qu'il a ainsi enluminé avec une patience de Chinois, et je ne sache pas que l'on puisse aller plus loin.

Dans cent ans, il sera impossible de mettre une date sur ce document.

Il est heureux que M. du Sartel soit un homme du meilleur monde et de la plus scrupuleuse probité ; car, avec son incontestable talent, s'il le voulait, il pourrait arriver à désespérer les bibliophiles les plus expérimentés.

Le talent sui generis de M. du Sartel nous remémore le peu de succès d'un certain Grec qui essaya de tromper M. Haasse, un de nos savants bien connus. Partout le calligraphe hellène se donnait pour un explorateur qui avait eu la rare bonne fortune de trouver un manuscrit grec renfermant un récit historique complètement inédit.

Le ministère s'émeut : on met l'individu en rapport avec M. Haasse, l'helléniste sans rivaux, qui,

dans sa passion pour la langue d'Homère, appelait les fiacres des « biges », les chaussures de§ (( cothurnes », et ne comptait que par drachmes.

M. Haasse était un homme du plus charmant abord et d'une politesse extrême. Un peu myope, dans la cour de la Bibliothèque il se découvrit un jour devant l'ombre d'un chien, croyant apercevoir l'ombre d'un employé.

Partout et toujours il saluait, en murmurant entre ses dents un invariable : Très bien! Très bien! C'était son tic.

l e faussaire arrive. M. Haasse lui fait un très aimable accueil. Armé de ses besicles, le terrible juge, dont la sentence doit être suprême, commence la lecture de la pièce, tourne lentement les feuillets.

— Très bien! Très bien! exclame M. Haasse.

L'exclamation favorite se répète à plusieurs reprises, frappant, comme le tic tac régulier d'une horloge, l'oreille du patient, qui attend l'arrêt dont il espère toute une fortune.

— Très bien ! Très bien !

Notre Athénien jubile. Tout son être, jusques aux noires profondeurs de son âme de faussaire, tressaille de bonheur.

— Ah! savant de malheur! c'est une bonne histoire, va! se dit-il in petto ^ et prêt à tendre la main pour recevoir, de sa pseudo-découverte, de beaux et bons sesterces modernes.

— Très bien! jeune homme, voici votre ouvrage, s'écrie tout à coup le bibliophile en se redressant : si j'étais le ministre, je vous enverrais aux frais de l'État réfléchir pendant quelques mois dans une

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prison sur les manuscrits grecs. Vous n'êtes qu'un audacieux faussaire, monsieur !

Ahuri, le faux historien fila au plus vite. M. Haasse n'entendit pas longtemps le bruit de ses cnémides cirées sur le parquet de son cabinet.

Signalons maintenant quelques supercheries, pour mettre en garde ceux qui, aimant les livres, en achètent et veulent bien me lire.

Un libraire qui connaît son métier m'a confié qu'il avait été surpris de rencontrer l'année dernière, en travaillant à son catalogue, un Pascal de l'édition de 1670 dans lequel on avait adroitement inséré trente à quarante pages d'une autre édition moins recherchée.

Chose bizarre ! bien que la justification ne fût pas la même, le texte se raccordait des deux côtés et se suivait sans lacune. Le hasard avait fait que la pagination tombait juste au commencement et à la fin des cahiers ajoutés.

Moi-même, à mes débuts, j'ai été trompé par des malandrins ; j'avais acheté en province un livre fort bien relié, provenantd'uneofficined'oùsontsortisles plus beaux livres à gravures du dix-huitième siècle.

Comme je ne veux pas troubler la conscience de ce marchand très connu, je ne révélerai pas son nom; mais, mieux que Bolland, je possède, de la chose, des preuves irréfutables entre les mains.

Cet exemplaire a longtemps fait ma joie, et je l'ai toujours. Il porte une étiquette de librairie. Ce sont les Fables de Dorât, en grand papier avec une

belle reliure moderne, genre Derome, signée d'un habile ouvrier.

Eugène Piot, le fondateur du Cabinet de V amateur^ vint chez moi voir ma bibliothèque. Il ne laissait rien passer, celui-là ! Je lui montrai le Dorât, ce chef-d'œuvre de Marillier.

— Voilà un bel exemplaire î

— Tiens, me dit-il, vos deux volumes sont reliés en un seul.

Et comme je le regardais stupéfait :

— Vous n'avez pas pris garde que votre premier volume n'est qu'une réimpression avec la même date de 1775. Regardez : le texte est un peu plus gros et les épreuves sont moins belles. C'est une contrefaçon faite en Hollande.

— Je ne m'en étais pas aperçu.

— Il faut tout savoir quand on s'occupe de livres, ajouta-t-il de cette voix railleuse et traînarde que tous les amateurs connaissent.

— Quand j'aurai votre âge, j'aurai peut-être votre expérience, fis-je en riant.

Il continua à feuilleter le livre et s'arrêta tout d'un coup en me désignant du doigt une estampe de Marillier, gravée par de Longueil.

— Voilà une planche qui est remargée. Regardezla à la lumière.

— Vous êtes trop fort, rien ne vous échappe !

— Que voulez- vous? reprit-il, c'est une nécessité des temps troublés que nous traversons.

Piot avait raison, et c'est peut-être cette mystification qui m'a donné l'idée de faire un livre sur les contrefaçons.

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Pendant que j'écrivais les lignes qui précèdent, un de mes amis me signala une fraude nouvelle.

Bien qu'elle ne rentre pas dans le cadre des contrefaçons, elle peut prendre place parmi les mystifications littéraires, et, à ce titre, en la signalant je ne m'écarterai pas trop de mon sujet.

Une véritable supercherie a présidé à la composition artistique du livre si recherché dans les ventes : Les émaux de Petitot^ portraits de personnages historiques et de femmes célèbres du siècle de Louis XIV, gravés au burin par L. Ceroni. Paris, Blaisot, 1862, 2 tomes.

M. de Granges de Surgères, dans ses Portraits de La Rochefoucauld, raconte que Blaisot s'est un peu moqué du public, lorsqu'il a affirmé que la gravure de L. Ceroni représentait l'émail de la reine Sophie, alors que le dessinateur Henri Regnault s'était borné à faire un dessin d'après Choffard.

On a récemment affirmé à la Haye, à M. de Surgères, que jamais personne n'avait pris un dessin de cet émail.

On sait combien les livres de l'époque romantique sont actuellement recherchés.

Plusieurs sont introuvables aujourd'hui, et certaines éditions princeps se payent très cher, surtout les Hugo.

Mais il y a toujours un remède à la rareté. Ce n'est jamais une maladie incurable. Le procédé est très peu compliqué. Avec une troisième édition on en fait une première.

Vous comprendrez les beaux résultats obtenus,

lorsque vous saurez que la première édition de Noire-Dame de Paris vaut 1,200 francs, tandis que la seconde n'est pas recherchée au quart de ce prix. ,

La différence, la seule, existe sur la première page. Il faut absolument la rarissime mention :

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