II PREFACE
rame d'un peuple? C'est, au contraire, un dommage pour tous. Qui peut connaître les possibilités que renferme l'individualité d'un peuple?
La Russie devient-elle plus puissante en s'épuisant par des efforts vains à fondre et à remettre dans le moule une nation de vingt-huit millions d'hommes, au lieu de tirer avantage du développement libre d'un si grand peuple? De toutes les nationalités de la Russie, les Ruthènes manifestent, à l'heure actuelle, l'esprit de révolte le plus prononcé. Cet esprit de révolte est aussi puissant qu'aurait été la faculté créatrice et conservatrice de ce peuple, s'il lui avait été permis de vivre sa vie propre sur la terre qui lui appartient.
Les Polonais d'Autriche peuvent-ils mieux défendre leur nationalité au milieu de peuples étrangers et plus nombreux en opprimant en même temps quatre millions de Ruthènes? Quatre millions d'hommes qui auraient pu être, à l'heure actuelle, leurs alliés fidèles!
Jusqu'à aujourd'hui, les Polonais ont joui de beaucoup de sympathie et ont été souvent admirés dans le midi, dans l'ouest et dans le nord de l'Europe. Mais que l'on vienne à apprendre partout que les Polonais, tout en luttant pour leur liberté et leur unité, oppriment un peuple plus faible, et la sympathie et l'admiration s'évanouiront.
Il en est déjà ainsi pour nous autres qui connaissons les faits, et notre devoir impérieux est de propager la connaissance de ces faits encore plus loin. La nation grande et invincible des Ruthènes mérite de gagner peu à peu l'amitié de tous les peuples libres. Aux jours de fête, et le soir, quand ils chantent, chez eux, sur la terre de leurs ancêtres, leurs chants populaires si émouvants, il faut qu'ils sachent qu'ils ne sont plus seuls, qu'on les entend de loin. Il faut qu'ils sachent que leurs plaintes se doublent de notre compassion et de notre indignation, jusqu'à devenir irrésistibles.
Bjoernstjerîse Bjoernson.