INTRODUCTION
Jusqu'à ces derniers temps, l'énorme empire slave exerçait sur le monde entier un pouvoir mystérieux. Toutes les puissances de l'Europe recherchaient ses faveurs, rivalisant honteusement de zèle pour lui témoigner leur respect, et il n'y avait pas d'humiliation assez dégradante lorsqu'il était question d'acquérir l'amitié du puissant Maître du Nord. Aujourd'hui encore, alors que' la faiblesse de l'empire des tsars apparaît dans toute sa nudité, on ne manque pas de s'empresser auprès du tsar blanc. Les communiqués officiels relativement à la guerre russo-japonaise, les perquisitions à domicile et les extraditions, dont le procès de Kônigsberg fut le couronnement, offrent une illustration éclatante de cette tactique .
Parmi les puissants du monde, il en est qui considèrent le tsarisme comme un antidote, comme une digue, de force à résister aux flots montants de la démocratie et pouvant leur servir d'appui à eux-mêmes. La réaction internationale ne saurait, en effet, voir sans inquiétude se voûter son échine, que naguère elle dressait si fièrement. Et la stupéfaction fut générale dans ses rangs lorsque sa défaite se produisit si inopinément. Aussi, les esprits avancés eux-mêmes se plaisent-ils à refouler dans le domaine des contes l'histoire du colosse russe se dressant sur des jambes d'ar-
gile. On se représente volontiers la conglomération russe comme une matière brute, bien que différenciée au point de vue ethnographique, dont les parties constitutives sont loin d'arriver à un degré de développement nécessaire pour former des nations indépendantes — mieux encore, dont la fusion dans le creuset panrusse n'est qu'une question de temps. Seules la Finlande et la Pologne en sont exemptées.
La lutte du gouvernement russe contre toutes les populations englobées dans cet énorme empire était toujours représentée comme la lutte pour l'unité de l'État, celle-ci étant dans l'intérêt commun de ces populations, au point de vue de la culture. Toute autre appréciation à ce sujet était considérée comme mal fondée ou exagérée. Bref, la puissance septentrionale en imposait à tout le monde.
Cependant, quant à sa politique mondiale, la Russie a prouvé qu'elle était parfaitement consciente du but vers lequel elle tendait. Cette politique traditionnelle, poursuivie par une habile diplomatie, consiste à étendre toujours davantage l'influence de l'empire des tsars à l'extérieur, en même temps, qu'à dissimuler sa faiblesse. Son rôle est de duper systématiquement l'Europe occidentale, de faire alterner ses alliances avec telle ou telle autre puissance européenne en veillant toutefois à ce que son alliée ne soit démesurément fortifiée. Point n'est besoin d'avoir une clairvoyance hors ligne pour s'en apercevoir à l'exemple que la France offre actuellement. Ainsi, l'ambassadeur russe à Constantinople s'est opposé plus d'une fois aux vues de son collègue français. Et si les réactionnaires français, en tant que parti d'opposition, voulaient faire passer de Russie en France des publications faites dans un esprit de révolte contre la République, le gouvernement russe ne mettrait certainement pas tant d'empressement pour sauvegarder les intérêts de son alliée, comme la Prusse le fait couramment à l'endroit du gouvernement russe.
Or, le pouvoir du géant slave repose essentiellement sur la méfiance réciproque existant entre les puissances européennes et qui se manifeste surtout dans les relations de l'Allemagne, de la France et de 1' /Angleterre. Il est dû en partie aussi à la politique panslaviste, qui a tant d'attrait pour tous les Slaves. Et si le trône du tsar était, récemment encore, entouré d'une auréole, c'est parce que la Russie avait toujours été pour l'Europe terra ignota. Seuls