INTRODUCTION
les Insulaires asiatiques étaient dûment renseignés sur la situation de l'empire des tsars et ils dévoilèrent son effroyable état devant l'Europe étonnée, presque honteuse. La guerre meurtrière, puérilement provoquée par la bureaucratie russe, nous a donné un tableau saisissant de la situation intérieure de la Russie, et dont l'efiet ne saurait être atténué par aucun embellissement; l'empire des tsars se présente, désormais, sous un jour nouveau et apparaît dans toute sa réalité. On comprend aujourd'hui la toute puissance de la bureaucratie russe et l'on se rend compte de son animosité à l'encontre de toute culture dans le pays, de sa lutte indigne contre tout progrès, contre tout mouvement intellectuel. Il est dans l'intérêt de l'humanité, en général, comme dans celui des peuples subordonnés à la Russie et des Russes eux-mêmes, de compléter ce tableau, esquissé en grandes lignes, d'y apporter des détails et de mettre de la lumière dans toutes ses parties, de faire ainsi connaître exactement l'état des choses dans cette conglomération des peuples de différentes nationalités.
C'est dans ce but que nous nous efforcerons d'étudier, dans la présente brochure, cette question que l'on pourrait justement appeler le talon d'Achille du panslavisme. C'est là aussi la question de panrussisme, à la solution de laquelle on ne saurait demeurer indifférent, car elle est intimement liée à celle de culture en général, celle-ci étant envisagée par le gouvernement russe au point de vue de son entière extermination. Le panslavisme, selon la conception de la Russie officielle se base uniquement sur le pouvoir du tsar, et c'est à l'absolutisme qu'il doit son expansion. Étant donné que ce panslavisme ne présente que la suite de la politique de Pierre le Grand, il ne saurait être autre chose que le panrussisme tsariste.Or, le panrussisme est un danger permanent pour l'Europe occidentale, attendu que son influence se manifeste ostensiblement dans le groupement politique, le développement et l'évolution de celle-ci.
Cependant, il y avait des hommes politiques assez clairvoyants pour ne pas s'y méprendre et ne pas se laisser duper par une amitié passagère, une courtoisie diplomatique ou une attention quelconque. Ainsi, Charles XII, roi de Suède, s'était allié avec Mazeppa, hetman des Ruthènes (Ukrainiens), Napoléon, avec la Pologne, etc. Et le jour n'est point éloigné, peut-être, où la France se sera aperçue que l'alliance avec la Russie tsariste ne peut être
4, LE TSARISMK KT l'cKRAÏNE.
qu'une societas Iconina; que le panlatinisme, le pangermanisme ou toute autre alliance contre la Russie, solidement organisée, servirait autrement les intérêts de l'Europe occidentale, de même que ceux de la culture européenne, en général; qu'il n'est pas de politique qui présentât un plus grand danger pour l'Europe occidentale comme le panrussisme, que l'on se plaît à dénommer faussement le panslavisme, dont le but final est l'extension et la consolidation du pouvoir tsariste, en même temps que l'étouffement de tout mouvement libéral en Russie. Partant, toute manifestation russophile, toute action panslaviste à l'étranger ne saurait être désignée autrement que tsarophile et ne pourrait nullement profiter au monde slave, pas plus qu'au peuple russe lui-même, mais servirait uniquement les intérêts dynastiques du Maître du iNord.
LE PANSLAVISME RUSSE ET l'eUROPE OCCIDENTALE.
Les savants slaves qui s'étaient inspirés de fidée de renaissance de différentes nationalités slaves en même temps que de leur culture, ne pouvaient assurément prévoir qu'il viendrait un jour où leur doctrine serait mise au profit des pires tendances réactionnaires, que leur propagande d'action commune ferait le jeu des éléments impériaux et servirait de paravent aux exploiteurs et aux oppresseurs de leurs frères slaves plus faibles.
La doctrine des premiers panslavistes,très louable en elle-même, présentait pourtant trop de contradictions pour qu'elle pût conserver toute sa pureté dans sa mise en pratique. En prenant pour base la parenté de sang chez tous les peuples slaves, ces hommes rêvaient de réaliser dans ce milieu le principe de mutualité politique afin de prêter un appui efficace aux plus petites et aux plus faibles souches de la race slave dans la pénible lutte qu'elles ont à soutenir pour leur existence en tant que nation. Ils n'entendaient nullement supprimer par là l'individualité nationale de certains petits peuples slaves en faveur des plus grands ; bien au contraire, le but essentiel de leur combinaison politique était de fortifier cette individualité chez chacune des nations slaves. Ils n'ont jamais envisagé l'Europe occidentale comme un mystérieux ennemi