‹ Le tueur de lionsChapitre 3 sur 10 · IX · texte numérisé non relu

IX

Uns lionne assassinée au gtte.

Après la dernière rencontre que je viens de raconter plus haut, je passai encore quelques jours dans la Mahouna , attendant chaque matin sous la tente les rapports des Arabes qui exploraient le pays.

Aucun lion n’ayant reparu de ce côté, je rentrai à Guelma vers la tin de septembre.

Après deux mois de repos, je reçus une nouvelle députation des montagnards. «

En arrivant sur les hauts plateaux, je trouvai près d’un pied de neige ; le thermomètre descendait au-dessous de zéro, et il faisait un froid assez vit. ' \ . * .

Malgré ce tapis incommode et celle température

si peu faite pour ceux de son espèce , s'il faut en croire du moins nos naturalistes savants , une lionne s’était fixée dans le pays.

Le douar qui me reput était visité par elle presque toutes les nuits.

Plusieurs sentiers aboutissaient aux tentes; mais la lionne en suivait un qu’elle avait adopté de préférence.

Ce fut sur celui-là que je m’établis , le soir de mon arrivée, à un quart de lieue environ en dehors du douar.

Il avait été convenu avec les Arabes que, si la lionne menaçait ou attaquait le parc pendant mon absence, on allumerait un feu pour me prévenir.

Vers dix heures, j’entendis les .chiens donner l’alarme, et peu après j’aperçus le signal convenu.

J’arrivai à temps pour entendre les doléances d’une pauvre vieille à laquelle la lionne avait enlevé la seule brebis qu’elle possédait.

Malgré les pleurs et les lamentations de cette femme, et le froid qui m’avait saisi, je ne pus m’empêcher de rire lorsque, après avoir traité d’enfant et de poltron son fils, un grand niais âgé d’au moins quarante ans, j’entendis la bonne vieille lui dire en parlant de moi :

» A la bonne heure , voilà ce que j’appelle un homme! Heureuse celle qui l’aura pour mari, elle pourra compter sur un protecteur. »

Puis ajouter sérieusement :

« Oh ! si je pouvais rajeunir, comme je l’épouserais, tout chrétien qu’il est I . •

— Demain, dis-je pour consoler la bonne femme, demain, s’il plaît à Dieu, la lionne aura vécu, et tu pourras manger de sa chair.

— Obi oui, j'en mangerai, reprit-elle avec joie, et je la trouverai douce comme du miel, celte satiscœur qui a dévoré ma pauvre brebis ! »

Sur quoi je laissai le grand niais aux prises avec sa maman, et me hâtai d’aller réchauffer mes membres à demi engourdis par le froid.

Le lendemain matin, au moment où je me préparais à quitter la tente , ma conquête de la veille vint m’apporter des gâteaux de sa façon et ses vœux pour l’heureux succès de la journée.

Je partis accompagné de plusieurs Arabes, prenant les traces de la lionne à sa sortie du douar.

Elle avait suivi un sentier parallèle à celui que j’occupais, marchant à une allure réglée : seulement, elle s’arrêtait de temps en temps pour secouer la neige qui , en se massant autour de ses patles, finissait par la gêner dans sa marche.

Ce ne fut qu’à une demi-lieue du point de départ que je trouvai la place où elle avait dîné.

Il ne restait de la brebis que sa toison parfaitement dépouillée et roulée en manchon avec l’extrémité des quatre pieds.

Comme la lisière du bois était à une portée de pistolet de là, les Arabes jugèrent prudent de m’attendre en faisant du feu.

Je suivis la lionne sous bois , seul et armé d’un fusil et de mon poignard, auquel j’avais fait remettre une nouvelle lame.

A mesure que j’avançais à travers la futaie, la marehe devenait plus difficile, et bientôt je fus obligé de me débarrasser de mes burnous, qui à chaque instant s’accrochaient aux branches.

A un quart de lieue de la lisière de la forêt, je trouvai l’entrée de la lionne dans son repaire.

C’était un massif d’oliviers sauvages d’une circonférence de cent mètres au plus, formant une. voûte tellement épaisse, que la neige n'avait pu la traverser.

Malgré cela, les empreintes des pas de la lionne étaient parfaitement marquées sur le sol.

Seulement les branches, qui poussaient au pied des arbres et s’entrelaçaient comme de la vigue vierge, m’empêchaient de marcher autrement que courbé en deux, et c’est tout au plus si je pouvais voir au delà de la longueur de mon arme.

Sachant .combien le sommeil du lion repu est lourd, j’avais un espoir, celui de trouver ma bête endormie et de la faire passer de vie à trépas avant qu’elle eût enlr’ouvert un œil.

J’avançai donc pas à pas , très-lentement et avec le moins de bruit possible, marchant tantôt sur

une main, tantôt sur l'autre, quelquefois même me traînant à genoux, mais toujours sur les voies de la lionne.

Je fis une halte devant un olivier plus épais que les autres et sous lequel la lionne s’était glissée, sans doute en rampant comme moi.

En vain mon regard cherchait à plonger à travers ces branches; c’était un rideau impénétrable, derrière lequel U m’était impossible de rien voir.

Et cependant, à en juger par le peu d’étendue du repaire, dont j’avais fait lé tour avant d’y pénétrer, afin de m’assurer qu’une fois entrée la lionne n’en était point sortie , et en m’en rapportant à la position centrale où je me trouvais en ce moment, la lionne ne pouvait être que là , sous ce fourré.

A cette réflexion involontaire imposée par ce temps d’arrêt forcé, je sentis mon cœur battre plus fort et plus vite qu’il ne le fallait, et j’attendis quelques minutes sans bouger pour me remettre.

Quand je fus parfaitement maître de moi-même, j’écartai prudemment les branches de l’arbre avec le bout de mon canon , et, voyez comme j’avais été bien avisé ! j’aperçus alors la liônne : elle était à cinq ou six pas de mofr, étendue sur le côté , la tête appuyée-sur une de ses pattes et dormant d’un profond sommeil.

Je m’apprêtai à faire feu.

Mais, quand mon fusil fut à l’épaule et mon œil

sur le guidon , je me trouvai dans un embarras perplexe.

La lionne était couchée de manière à me découvrir son corps tout entier.

Mais, forcé comme je l’étais de frapper à genoux, je craignis que la position horizontale de l’animal ne nuisît à ma balle, qui devait traverser à coup sûr, mais pouvait ne pas tuer sur place.

S’il est vrai qu’en présence d’un péril imminent l’indécision et la précipitation soient également dangereuses, cette fois encore je fus bien inspiré.

Plutôt que d’envoyer une balle douteuse en plein corps, dans les mâchoires ou dans la région incertaine du cœur, je résolus d’éveiller la lionne pour ‘ la tirer à la tète au moment où elle se lèverait. -

Afin que son réveil fût calme , naturel , je procédai avec la plus grande précaution.

Tandis que la main gauche maintenait mon fusil à l’épaule, avec la droite je cassai une petite branche.

La lionne ne fit aucun mouvement,

J’en cassai une deuxième un peu plus forte.

Ma main n’avait pas ressaisi la poignée de mon fusil , que déjà la lionne était sur le ventre, les yeux démesurément ouverts , les oreilles couchées en arrière , les lèvres plissées, et son regard pénétrant parcourait les abords de sa chambre avec une fixité et une lenteur effrayantes.

Avant qu’elle m’eût découvert, je l’ajustai à l’œil droit, et je pressai la détente.

La fumée de mon coup de feu m’empêcha de voir son effet, mais j’entendis un rugissement court, étranglé et de bon augure.

Bientôt je pus voir la lionne étendue à la place môme où je l’avais tirée.

Les flancs battaient encore , et les jambes s’agitaient brusquement par un mouvement convulsif.

Je compris quelle n’était qu’étourdie et qu’elle serait debout dans un instant.

J’enveloppai mon bras gauche avec mon turban, que je déroulai à la bâte ; et, tenant mon fusil de la main droite, je pénétrai dans la chambre de la lionne.

Là, sans perdre une seconde, je mis le bout dit canon dans son oreille et je fis feu.

La sans-cœur avait vécu , et la bonne vieille à la brebis était vengée.

Mon premier lingot en fer était entré au coin de l’œil et était sorti au sommet de la tête, labourant le crâne sans percer. >

Une heure après, cette partie de la forêt, naguère silencieuse et respectée, retentissait de mille cris confus, et la lionne, portée sur un brancard improvisé, arrivait au douar, au milieu d’un immense cortège d’ennemis.

Le soir venu, un taureau noir fut égorgé, en signe d’allégresse, sur la tombe de Sidi-Amar, per-

LE Tl'EUR DE LIONS.

sonnage vénéré dans le pays, el la nuit entière fut consacrée au festin.

C’était uh spectacle tout à fait fantastique et digne du pinceau d’un artiste, que celui des feux éclairant ces groupes, ces arbres, cette neige et ces tombeaux, au milieu desquels les femmes apprêtaient et distribuaient la chair du taureau et de la lionne.

Pendant qu’autour d’un vaste brasier à rôtir un éléphant Abdallah le chanteur improvisait des couplets de circonstance, plus loin s’exerçait un joueur de flûte.

Ici babillaient les femmes, discutant entre elles sur leur thème favori; là-bas causaient les hommes, parlant comme toujours poudre, lion et carnage.

Puis tout ce monde, vrais fantômes drapés dans leurs blancs burnous , se levait à la fois comme se lèveront un jour les morts dans la vallée de Josaphat. Les femmes poussaient leurs cris de guerre perçants et saccadés, tandis que les hommes leur répondaient par des coups de feu que répétaient au loin tous les échos de la montagne.

Pour moi ce fut une belle nuit, je l’avoue, que celle du 5 décembre 1845 ; je me rappellerai longtemps le banquet mémorable qui me fut offert cette nuit-là, sur la neige et sous le ciel, par ces montagnards reconnaissants.

Quand les dernières étoiles eurent fait place aux

premiers rayons du jour, les femmes se retirèrent sous leurs tentes, et les hommes, réunis autour de la tombe de Sidi-Amar, écoutèrent avec recueillement la prière du matin récitée par un marabout.

Puis chacun me fit ses adieux, et je montai à cheval , le cœur content non-seulement de ce que j’avais fuit, mais de ce que j’avais vu.

Malheureusement les forces physiques deThomme ont leurs limites, et ce n’est pas impunément qu’il en mésuse.

Depuis mes premières excursions jusqu’à cette époque , j’avais passé plus de cent cinquante nuits à la belle étoile, tantôt assis au coin d’un carrefour, tantôt battant les sentiers à travers la montagne , toujours à pied , et passant ruisseaux , torrents et rivières, quand il s’en rencontrait sur mon chemin, absolument comme s’ils avaient été à sec.

D’un autre côté , j’étais assez mal nourri ; car si les Arabes m’offraient, sous le rapport des vivres, une hospitalité large et généreuse, absorbé par une idée fixe, je ne pensais guère à mettre à profit ce confortable, et la galette nationale suffisait presque toujours à ma fàim, comme l’eau de la source voisine à ma soif.

Enfin, depuis le moment où j’entrais en campagne jusqu’à mon retour au camp, j’étais continuel-

leraent, on en conviendra, sous le poids d’émotions dramatiques assez violentes.

J’ignore s’il y a des tempéraments capables de résister à de telles -épreuves ; toujours est-il que je rentrai cette fois à Guelma sérieusement malade.

.• - Abdallah le chanteur.

En attendant que , ma santé à peu près rétablie , je puisse reprendre le cours de mes expéditions, je vous demanderai, chers lecteurs, la permission de vous parler de deux personnages présents au banquet de Mahouna.

Le premier est ce môme Abdallah, le chanteur improvisateur que vous savez.

Un jour, ou plutôt un soir, en revenant d’une fête à laquelle il avait été convié, il aperçut une compagnie de sangliers mettant sens dessus dessous son champ de blé.

Courir au douar, quitter la flûte pour le fusil, lui prit moins de temps que je n’en mets à vous le dire.

Cinq ou six voisins se joignirent à lui, et on marcha contre les bêles noires , qui , une fois bien repues, avaient disparu sans attendre qu’on leur présentât la carte à payer.

A la place des sangliers, Abdallah, qui marchait en tête de la colonne, aperçut une lionne couchée. •

Elle le regardait tranquillement venir.

Il s’arrêta pour la montrer à' ses compagnons, qui lui dirent en riant : * Puisqu’elle te fait l’honneur de venir se reposer dans ton champ, sois bon prince et chante-lui quelque chose. »

Abdallah fut piqué de la plaisanterie , et , voyant qu’il n’avait affaire qu’à une hôte à peine adulte, il s’avança vers elle, espérant sans doute qu’il ne. serait pas attendu.

Arrivé à cinquante pas , il entonna un couplot qui commençait par ces mots :

u O toi qui n’es rien sans ton mâle, pourquoi ton mâle n’est-il pas avec loi ? •*

Il n’avait pas achevé, que la lionne se leva et courut sus au chanteur, la tôle basse et les oreilles eouchées.

Abdallah n’est ni poltron ni maladroit.

Il mit un genou à terre, et, quand la lionne fut à dix pas, il lui envoya trois balles en pleine poitrine.

Malheureusement cela n’empêcha point l’animal d’aller droit son chemin, de terrasser le chasseur et de planter ses griffes sur ses épaules, tandis que ses quatre incisives ouvraient la gorge qui l’avait insulté.

Puis , comme l’homme ne donnait plus signe de

vie, la lionne se retira tranquillement, s’arrêtant de temps en temps pour lécher le sang qui coulait de%es blessures.

Quand elle eut disparu, les Arabes, qui jusqu’alors s’étaient tenus à distance, s’approchèrent d’Abdallah et l’emportèrent chez lui.

Ils croyaient ramener un cadavre ; ils se trompaient. Grâce aux soins d’un docteur du pays et plus encore à un tempérament solide, notre homme en fut quitte pour un traitement de quelques années. '

A l’époque où je l’ai connu, ses blessures n’étaient pas encore tout à fait fermées; ce qui ne l’empêchait point de chanter, sinon agréablement, du moins très-haut et très-fort.

Or, comme, chez les Arabes, celui qui fait le plus de vacarme est réputé le chanteur le plus brillant, il s’ensuit qu’ Abdallah occupe encore aujourd’hui un rang très-distingué parmi ses émules dans l’art vocal.

Ayant au fond du cœur, et cela se conçoit au surplus, après une aussi fâcheuse rencontre, une rancune toute particulière 'contre la famille des lions, gros ou petits, mâles ou femelles, Abdallah m’a pris en grande amitié , en raison de la guerre que j’ai déclarée à l’espèce , et , à chaque nouvelle victoire, il est toujours le premier â se réjouir et il m’improvise de nouveaux couplets.

Mon ami Mohammed-ben-Oumbark.

Le second personnage que je désire vous faire

connaître se nomme Mohammed-ben-Oumbark.

Ainsi qu’ Abdallah, il habite le versant sud de la Mahouna.

Cet homme n’est ni plus ni moins qu’un voleur de profession retiré des affaires....

Mais un voleur célèbre par ses ruses et par son audace.

Voici dans quelles circonstances nous nous sommes trouvés en rapport tous les deux.

Lors de la deuxième excursion que je fis à la Mahouna, j’avais reconnu, pendant le jour, un ravin au fond duquel plusieurs sentiers aboutissaient à un seul et même gué , lequel gué me parut bien fréquenté par le lion qui était le but de mes recherches.

Le soir, un peu avant la nuit, je vins m’y installer à mon aise.

Vers onze heures, j’entendis un bruit d’abord vague, ensuite plus distinct, sur un des sentiers qui aboutissaient à mon poste.

Cet endroit est tellement encaissé et boisé, que

jamais les rayons d’un astre quelconque n’y ont pénétré en plein jour, à plus forte raison la nuit.

Aussi ne comptais-je guère que sur mes oreilles pour me tirer d’affaire.

J’étais assis commodément contre le tronc d’un . arbre planté sur le bord du ravin.

Masqué à droite et à gauche par deux broussailles , je ne pouvais ni voir ni être vu que lorsqu'on arriverait au bout de mon fusil.

Le bruit se rapprochait peu à peu ; mais les pas me semblaient moins lourds que ceux d’un lion, dai^s ces chemins pierreux et difficiles, où il se fait entendre de si loin.

Au moment où je faisais cette réflexion à part moi, j’entendis tousser.

Le lion éternue souvent, mais je ne l’ai jamais entendu tousser.

Dans tous les cas, à en juger par le bruit qu’il fait en éternuant, cette toux était trop faible pour sortir de sa gorge ou de sa poitrine.

Œ Si ce n’est pas un lion, me dis-je, c’est un homme; or quel est celui qui, à cette heure, oserait s’aventurer en pareil lieu? »

J’en conclus que j’allais avoir à tenir tête à un maraudeur de la plus dangereuse espèce, et j’avoue que j’en fus contrarié.

Appelé à venir souvent dans ces parages , j’avais à cœur, 'politiquement parlant, de n’y verser le

sang d’aucun indigène, et je me trouvais en quelque sorte obligé de le faire celte fois.

Je résolus, avant d’en venir à cette extrémité fâcheuse, d’essayer de la surprise que cause toujours une attaque imprévue.

Je plaçai à côté de moi mon fusil armé, à ma ceinture mon poignard hors du fourreau; puis j’ôtai mes burnous, que je gardai déployés en attendant l’arrivée du maraudeur.

Au moment où il se trouva nez à nez avec moi, je lui lançai mes burnous sur la tète et le saisis à bras-le-corps.

Le mot traître fut le premier qui sortit de sa bouche.

Mais il ne s’agissait pas de jouer avec les mots ,

' et, profitant de mes avantages, — j'ai oublié de vous dire que la savate a fait partie de mon éducation première, — je lui passai la jambe, et, l’étreignant de mon mieux, une fois par terre, je lui dis :

« Ne crains rien, je suis Gérard : bas les armes! »

A l’instant même, mon promeneur nocturne cessa de faire résistance.

Cinq minutes après, nous fumions à la mémo pipe, autour d’un feu qui me permit de voir ma nouvelle connaissance.

C’était un homme d’une taille .ordinaire, sec, nerveux, et d’une figure expressive et distinguée.

Je lus frappé snrloul de l’expression de ses yeux bleus lorsqu’il s’animait en parlant.

Au demeurant, une heure après celte rencontre, qui aurait pu devenir sérieuse pour l’un de nous, nous étions deux vieux camarades, sauf la supériorité qu’en ma qualité de Français chassant le lion je n’aurais point déclinée, et que, du reste, Mohammed le Maraudeur se plut à reconnaître de prime abord.

Nous passâmes ensemble le reste de la nuit , ce dont je profitai pour lui faire raconter quelquesunes de ses expéditions aventureuses.

Depuis l’origine de notre liaison ensemble , Mohainmed-ben-Oumbark ne manque jamais de venir me voir quand il me sait dans son pays, cl presque toujours c’est la nuit, en pleine forêt, qu’il se plaît à me rendre ses devoirs.

11 dit, du reste, à qui veut l’entendre, qu’il est mon meilleur ami , qu’il tuerait comme un chien quiconque oserait toucher un cheveu de ma tête; et enfin, son dernier mot est « qu’il n’y a que deux hommes sur la terre : moi et lui. »

Aujourd’hui que, subissant l’influence de la civilisation , mon ami a adopté un genre de vie plus régulier ; qu’il a fait amende honorable, renonçant à tout jamais à ses erreurs passées, et qu’il n’a plus maille à partir avec la justice, à laquelle ses habitudes vagabondes avaient donné quelque peu

l’éveil : aujourd’hui, en un mot, que le garnement s’est rangé, je puis confier au lecteur quelquesunes des histoires qu’il m’a racontées; elles sont connues de tous les habitants de la Mahouna, dont notre héros a été la terreur , à la lettre , pendant une période de quinze années.

Mohammed-ben-Oumbark appartient à une famille aisée, qui fut dépouillée de ses biens par le chef du pays avant l’occupation française.

Après la mort de son père, il se trouva sans autre avoir qu’une jeune et jolie femme, une tente en très-mauvais état et un yatagan parfaitement affilé.

« Avec ceci, dit-il en le montrant à sa moitié, je te donnerai une belle tente, des troupeaux sans nombre, et je te ferai riche autant que ceux qui ont pris mon patrimoine. »

Et, sans tarder, il se mit à la besogne.

Les troupes françaises destinées à faire la première expédition de Constantine se réunissaient au camp de Mejez-Amar.

Toutes les tribus des environs étaient encore insoumises , les officiers avaient grand’peine à se procurer des chevaux et des mulets.

Ce fut Mohammed-ben-Oumbark qui se chargea de les pourvoir.

Avec la hardiesse dont il ne s’est jamais départi , il se présenta aux avant-postes , fut arrêté et conduit devant qui de droit.

Là il déclara sans détour qu’il appartenait à une tribu insoumise, mais qu’il venait offrir ses services aux Français, et se faisait fort de leur fournir ce dont ils auraient besoin en fait de bêtes de selle ou de somme.

Sa franchise apparente plut ; ses propositions furent acceptées.

Dès le lendemain , il prouvait, par une première livraison, ce qu’il était capable de faire.

A partir de ce jour, on lui fit des commandes en règle, tout comme s’il avait eu des écuries à lui.

On lui désignait l’âge et la robe du cheval qu’on désirait avoir, et à jour et à heure fixes il arrivait avec l’animal !

Afin de faire face à toutes les demandes, Mohammed procédait tantôt chez les Arabes, tantôt chez les Kabyles.

Les premiers attachent leurs chevaux à une corde fixée en terre par deux piquets, en dedans ou en dehors des tentes, mais le plus souvent en dehors.

Pour réussir à voler un cheval , il ne s’agit que d’arriver sans être vu et de se retirer de même. On conçoit que la chose n’est pas facile , surtout dans un camp peuplé d’une multitude de chiens qui font bonne garde; mais c’était là un jeu d’enfant pour notre voleur.

Le coup était encore plus scabreux à tenter chez

les Kabyles, qui habitent des maisons ou des gourbis fermés par des portes et sans fenêtres.

Or, voici comment Mohammed s’y prenait chez ces derniers pour arriver heureusement à ses fins.

Avec l’agilité et la prudence d’un chat, il montait sur la toiture de la maison où se trouvait la bête qu’il convoitait. Après y avoir fait un trou assez large, il se laissait glisser dans la pièce commune , au risque de choir comme un mauvais rêve sur l’estomac du maître du logis.

Une fois introduit, il cherehait en tâtonnant le foyer, attisait un charbon mal éteint, afin de s’orienter autour de lui , ouvrait discrètement la porte et partait avec l’animal de son choix.

Si l’un des habitants semblait s’éveiller à demi , Mohammed se couchait près de lui*, ronflant comme s’il avait été un véritable membre de la famille Si le dormeur ouvrait tout à fait les yeux, alors, malheur à lui ! le yatagan jouait son rôle et les lui fermait pour toujours.

Un soir, pendant qu’il soufflait un tison dans l’âtre d’un de ses voisins, qui , à ses yeux, avait le tort impardonnable de posséder un cheval trop beau pour lui, un'bruit de voix se fil entendre au dehors et on frappa à la porte.

En un clin d’œil les trois ou quatre hommes qui faisaient partie de la chambrée furent debout ; mais, tandis qu’ils se comptaient dans les ténè-

bres, Mohammed, déguisant sa voix, dit avec sangfroid :

« Ne vous dérangez pas, je vais voir qui vient. »

En même temps il ouvrait la porte, et apercevant deux cavaliers qui avaient mis pied à terre :

œ Soyez les bienvenus, leur dit-il, et donnezvous la peine d’entrer, je vais m’occuper de vos bêtes. »

Les étrangers profitèrent de l’invitation , et le voleur, ayant enfourché un des deux chevaux , prit l’autre en main ; puis interpellant le maître du logis: . •'

* Un tel , lui cria-t-il en piquant des deux , aie bien soin de tes hôtes, et dis-leur que c’est Mohammed-ben-Oumbark qui s’est chargé de leurs chevaux. »

Toutefois les choses ne se passaient pas toujours aussi heureusement pour lui, et, dans le cours de sa carrière orageuse, mon honorable ami a reçu assez de coups de fer et de feu pour que la peau d’un honnête homme y restât.

Un jour je lui demandai comment les lions, qu’il devait nécessairement avoir plus d’une fois rencontrés la nuit , s’étaient comportés avec lui; il me répondit avec enthousiasme :

• Le lion est tout! l’homme n’est rien : le lion est fort; le lion est courageux; le lion seul sait tuer et imposer le respect et la crainte ! Les hommes,

ajouta-t-il, mériteraient d’être gouvernés par un lion.

— Tu n’as donc jamais eu à te plaindre de lui? demandai-je à Mohammed.

— Jamais, me dit-il; au contraire, très-souvent, il m’a aidé dans mes expéditions nocturnes en portant le trouble et le désordre dans le douar que je m’apprêtais à piller.

« Pendant qu’il tuait d’un côté, moi je volais de l’autre.

« Il est vrai que, toutes les fois que je l’ai rencontré à jeun, il m’a invité à partager avec lui, et que je n’ai jamais fait la sourde oreille.

■« Une seule fois il n’a pas été tout à fait raisonnable. N V

« C’était la veille d'El-cid-Kebir.

« Chaque bon musulman devant égorger un mouton ce jour-là, moi qui n’aime pas à voir diminuer mon troupeau , j’allais emprunter le mien dans un douar du voisinage.

« Comme je revenais chez moi, mon butin sur l’épaule, je rencontrai le lion.

« Seigneur, lui dis-je, cette fois j’en suis au dés- « espoir, mais vous n’aurez pas mon mouton; je le » réserve pour demain, pour la grande fête. »

« Le lion faisait mine de ne pas me comprendre , et il devenait de plus en plus pressanL >

« Alors je quittai le, sentier pour me réfugier

dans une grotte que je connaissais tout près de là.

« Je pensais y attendre le jour, et alors continuer mon chemin sans encombre.

. « Avant d’entrer dans la grotte, je regardai derrière moi , le lion avait disparu.

« Je connaissais trop bien mon gaillard pour croire qu’il pût être loin,’et j’allai me blottir au fond de ma retraite.

« Au bout d’une heure, j’eus l’idée de sortir pour voir un peu ce qui se passait au dehors.

« Au moment où j’arrivais avec précaution à l’entrée de la grotte, me tenant des deux mains aux parois intérieures et penchant la tête en dehors, je me sentis tout \ coup harponner violemment par le capuchon de mon burnous, et je n’eus que le temps bien juste de dégager ma tête pour ne pas être enlevé en l’air. •

« Le lion , qui s’était tenu couché au-dessus du rocher, n’allongeant qu’une patte comme un chat, avait saisi mon burnous qu’il se mit à mordre à belles dents, en me témoignant toute sa colère.

« Je m’empressai de rentrer, et je lui jelai au dehors le mouton convoité , sur lequel il bondit à l’instant même, et cela sans le moindre scrupule.

« Il fit plus , il eut l’indélicatesse de le dévorer sous mes yeux.

« El quand enfin il se décida à partir, le ventre

plein, sans même avoir daigné se retourner pour me dire merci, laissant d’un côté les débris fumants de son souper, de l’autre les lambeaux de mon burnous déchiré, le jour commençait à paraître.

« Il ne m’avait pas donné le temps, le voleur! de retourner chez le voisin pour y prendre un second mouton, eK en rentrant chez moi, je fus forcé d’en choisir un dans mon propre troupeau pour l’égorger ce jour-là, comme tout bon musulman doit le faire.

« C’est la première fois, dit en terminant Mohammed avec un soupir de regret, que cela m’est arrivé depuis que je suis un homme , et le lion seul pouvait m’y contraindre. > *

Tel est le second personnage dont je désirais tracer ici le portrait, comme une esquisse assez originale des mœurs arabes; et maintenant nous allons, si vous le voulez bien, reprendre nos excursions cynégétiques au point où nous en étions restés.

xn.

Histoire d’un enfant trouvé.

Quelques semaines de repos devaient suffire pour me remettre en santé et en campagne.

Un jour du mois de février 1846, M. de Tourville,

commandant supérieur du cercle deGuclma, me lit appeler pour me dire que la tribu des Beni-Foughal réclamait mon assistance afin de la délivrer d’une lionne et de ses lionceaux, cantonnés chez elle. •

Une heure après, j’étais à cheval avec le cheik de la tribu , et le soir nous arrivions dans son douar, situé au pied du Jebel-Meziour. .

Le lendemain, à la pointe du jour, je fouillais le buisson dans lequel la lionne cachait scs petits , et je trouvais, sous une bruyère touffue et sur un lit de feuilles disposées avec soin , une petite lionne d’un mois, grosse comme un angora.

Après avoir porté- ma bête dans un douar établi sur le versant de la montagne, je revins au repaire pour attendre la lionne à son retour.

Au moment où je pénétrais dans la forêt, le soleil se couchait à l’horizon.

Je me hâtai de gagner la bruyère dont j’ai parlé plus haut, et j’allai m’asseoir auprès d’un chêneliége qui s’élevait à côté.

Alors seulement je m’aperçus que l’épaisseur du bois était telle, qu’il me serait impossible de mettre en joue devant moi ou autour de moi.

A l’aide d’un poignard à deux tranchants, je coupai les branches qui faisaient obstacle, et me trouvai bientôt dans une espèce de clairière dont l’étendue était en rapport avec la longueur des canons de mon arme.

Quand ce travail fut terminé, je m’assis auprès du chêne pour attendre l’arrivée de l’animal.

Mon plan d’attaque était tout simple.

Dès que la lionne me montrerait sa tête entre deux bruyères, je lui brûlerais la cervelle à bout portant.

La nuit venue, je portai toute mon attention aux divers bruits qui se faisaient sous bois.

Tantôt c’était un raton quittant Sa reposée, et dont les premiers pas sur les feuilles me semblaient ceux de ma bête. ,

Tantôt c’était un chacal qui venait rôder autour de moi pour chercher les restes des provisions apportées aux lionceaux par la lionne.

Alors l’illusion n’était pas possible , car j’entendais distinctement l’animal rongeant les os épars çà et là. • .

Pendant plus de deux mortelles heures, je fus sous le coup de ces émotions.

J’avais fini par en prendre mon parti, et, mon bras fatigué ne pouvant plus maintenir mon fusil à l’épaule, je m’adossai au chêne avec la ferme résolution d’attendre que les yeux de la lionne vinssent me prêter leur clarté en dissipant ces ténèbres.

Une digression est indispensable ici pour que le le lecteur comprenne pourquoi, dans cette circonstance , la tribu des Beni-Foughal avait eu recours à mon assistance.

Pendant le mois de mars 1840, une lionne avait choisi ce môme buisson où je me trouvais, à six années de distance, pour y déposer ses petits.

Le môme cheik qui était venu me chercher à Ouelma avait réuni une soixantaine de fusils avec lesquels l’enceinte fut fouillée.

Peux lionceaux ayant été découverts la bande joyeuse se retirait en chantant victoire , lorsque la lionne survint, bondit au milieu des ravisseurs, en écharpa un des plus braves, et, quoique mortellement blessée, en tuâ un second, sur le eadavreduquel elle mourut à son tour.

Or; à mon arrivée au douar du cheik , cette histoire m’avait été racontée longuement et dans ses moindres détails. • ; -

Je l’avais écoutée avec d’autant plus d’intérét que ceux qui parlaient étaient les acteurs de ce drame sanglant, et que celle des victimes qui avait survécu à la première attaque était là, triste et mutilée, me montrant, une à une, vingt blessures horribles à voir.

Le souvenir de cette malheureuse rencontre avait protégé cette fois et lionne et progéniture contre toute tentative du même genre; et, comme cependant ce voisinage coûtait fort cher à la tribu , elle avait jugé à propos de m’appeler à son aide.

Voilà comment les fusils des Beni-Foughal étaient restés dans leurs fourreaux, tandis que, pour justi—

fier leur confiance, j’attendais seul, sans abri, et par une nuit sombre et glaciale , c’est-à-dire dans les conditions d’un insuccès presque certain, la lionne à qui j’avais déjà ravi un de ses enfants le malin même. ...

Il pouvait être huit heures du soir lorsque j’entendis , sous bois , des pas qui me paraissaient lourds, accompagnés d’un grand bruit à travers les branches. '

À mesure que l’animâl se rapprochait, je le jugeais plus fort, et bientôt je ne doutai plus que ce ne fût la lionne. - .

Arrivée à une distance d’environ six pas , la bête cessa de marcher.

Craignant qu’elle ne m’eût aperçu ou flairé , et qu’elle ne franchît d'un bond la distance qui nous séparait, je me levai à la hâte, espérant voir au moins ses yeux. •

J’étais debout , appuyé contre le tronc du chêne , le fusil à l’épaule, le doigt sur la détente, l’œil fixé sur un rideau de bruyères plus hautes que moi et épaisses comme un mur. ■

Je ne voyais rien, je n’entendais plus rien.

Mon imagination, aidée des souvenirs du passé, perçait les ténèbres et les obstacles qui m'empêchaient devoir et me montrait la lionne le cou tendu, l’oreille couchée, le corps frémissant, et prête à s’élancer. On a souvent de ces illusions-

là au milieu des longues heures d’un affût quelconque. - • -

L’at{ente me paraissait démesurément longue.

Malgré un froid très-vif, je sentais la sueur perler Sur mon front, et déjà les nerfs commençaient à se révolter , lorsqu’une pensée rapide comme l’éclair vint rétablir le calme du corps et augmenter le sangfroid et la confiance de l’esprit.

« Pourquoi, pensai-je, ne suis-je point monté dans cet arbre, au lieu de rester au pied?

« Et , maintenant encore , qui m’empêche de ‘ m’élancer aux premières branches et d’aller m’établir à dix mètres du sol? • . •• ,

• « Qui me verra? ....

« Qui le saura ? *

« Un autre, à ma place, ne le ferait-il pas en ce 1 moment, s’il ne l’eût fait déjà? »

Je suis heureux, en écrivant ces lignes aujourd’hui, après huit années d’intervalle. marquées par des émotions violentes et plus d’un drame terrible par son dénoûment, je suis heureux, dis-je, de retrouver-mes impressions dans ce moment solennel.

C’est qu’alors, mieux que jamais, je compris la différence qui existe entre l'homme' qui expose sa vie au grand jour et devant témoins et celui qui n'a pour l'éclairer que les étoiles du ciel, et pour le voir , que lui-méme.

La satisfaction de n’avoir point songé à l’arbre

pendant le jour et de regarder comme indigne .l’action de m’y percher au moment le plus périlleux fit naître en moi un calme et une assurance dignes d’être mis à une épreuve plus sérieuse.

Que le lecteur juge de mon désappointement, lorsque , au lieu du rugissement effrayant d’une lioune me chargeant avec la rage d’une mère qui défend ses petits, j’entendis le cri plaintif et affamé d’un lionceau cherchant sa mère nourrice.

Aujourd’hui, comme alors, je ne puis m’empêcher de rire, en pensant aux émotions dont ee petit drôle me fit battre le cœur. '

Faute de mieux, je m’emparai du lionceau, et, après l’avoir placé dans un pan de mon iurnous, je m’orientai pour gagner le douar où j’avais déjà déposé sa sœur. * v •

Après trois ou quatre heures de marche à traders bois et ravins, après bien des haltes motivées par des bruits que je ne m’expliquais pas d’abord et qui tous me semblaient être , tantôt le rugissement lointain, tantôt la course furieuse de la lionne acharnée à ma poursuite, je fus enfin guidé par la voix des chiens, et j’arrivai au douar, où mon premier soin fut d’examiner ma bête et de la comparer à l’autre.

C’était un lionceau d’un tiers plus grand que sa sœur, et infiniment plus gentil.

. Je lui donnai le nom d’Hubert, par reconnais-

sance pour te grand saint mon patron et le vôtre, chers lecteurs.

Tandis que ma petite lionne évitait les regards et recevait à coups de griffes ceux qui voulaient la toucher, Hubert se tenait tranquillement assis ou couché auprès du foyer, regardant tout le monde avec quelque étonnement, il est vrai, mais sans sauvagerie aucune.

Les femmes ne pouvaient se lasser de le caresser, et, pour le récompenser de sa douceur et de sa gentillesse, on lui amena, bon gré mal gré, une chèvre aux mamelles pleines de lait.

. La pauvre bête ayant été couchée sur le côté et maintenue par deux Arabes qui l’empêchaient de se défendre, on présenta une mamelle à Hubert, qui d’abord parut ne point compréndre.

Mais, dès que les premières gouttes de lait eurent humecté ses lèvres, il s’attacha à sa nouvelle nour- • riçe avec up acharnement sans égal.

Malgré l’exemple de son frère, la lionne refusa obstinément de faire comme lui, et ne se tint en repos que lorsqu’elle put se cacher.

Quant à Hubert, il passa le. reste de la nuit sousmon burnous, aussi tranquille que s’il eût été avec sa mère.

Le lendemain, accompagné des hommes du pays, je parcourus en vain tous tes repaires de la montagne, et le soir, après avoir partagé le dîner d’un

pâtre qui se trouva sur mon chemin , j’allai reprendre mon poste de la veille.

J’attendis inutilement jusqu’au jour, la lionne ne revint pas. •

J’ai su plus tard qu’elle avait quitté le pays après >

l’enlèvement du premier petit, en emportant avec elle un troisième. '

La prise des deux lionceaux, et surtout la disparition de la mère, ayant complètement rassuré les Beni-Foughal, je les quittai pour regagner Guelma avec mes deux enfants d’adoption.

La sœur d’Hubert mourut quelque temps après mon retour, des suites d’une dentition trop laborieuse, époque très-critique et souvent mortelle chez les jeunes lionnes.

Quant à lui, il se portait à merveille, grandissait à vue d’œil, et bientôt le lait de plusieurs chèvres ne suffit plus à son appétit vorace.

J’ai pensé que les phases de cette éducation ne seraient pas sans intérêt, surtout pour les nombreuses personnes qui ont vécu dans l’intimité de ce charmant animal.

C’est pourquoi, anticipant un peu sur les dates et les événements, je rappellerai ses faits et gestes, depuis son installation au camp de Guelma jusqu’à , sa mort au Jardin des Plantes , à Paris,

L’arrivée d’Hubert fut une bonne fortune pour tous mes camarades. • • •

Parmi ses amis (et il en eut bientôt un grand nombre), Hubert comptait trois intimes; c’étaient : le trompette Lehman, le maréchal Bibart et le spahi Rostain, qui, un an plus tard, fut mutilé sous mes yéux, et malgré mes balles, par le lion de Mejez-Amar.

Hubert avait un livret sur lequel on l’avait d’abord inscrit comme cavalier de deuxième classe, attendant de l’avancement.

Chaque action d’éclat était fidèlement couchée sur le livret, ainsi que les services et campagnes.

Voici quelques-unes des *11161111008 honorables inscrites sur le livret d’Hubert ;

• 1* Le 20 avril 1846 (Hubert avait trois mois),

l’escadron étant à cheval dans la cour du quartier pour se rendre sur le champ de manœuvre , les trompettes sonnent l’appel général.

Le cavalier Hubert se trouvant renfermé dans sa chambre située au deuxième étage , s’élance sur la fenêtre et crie : Présent!

Mais on ne l’entend pas, et il est porté manquant à l'appel. -,'■■■ ,

Le capitaine commande : Par quatre, marche! et les trompettes sonnent la marche.

Le cavalier Hubert ne fait ni une ni deux (style de troupier) et saute dans la cour en présence de l'escadron.

Grâce à cet acte de bonne volonté , Hubert n’est point porté comme ayant manqué à l’appel.

2° Le 15 mai 1846, Hubert, ayant étranglé la chèvre sa nourrice, est nommé cavalier de première classe. • •

Le 8 septembre, même année,. Hubert fait une sortie sur le marché.; il attaque les Arabes , les met en déroute, tue plusieurs moutons, un baudet, bouscule la garde, et ne se rend qu’à ses amis Lehman, Bibart et Rostain, accourus pour le mettre à la raison.

Pour ce fait, Hubert est nommé brigadier; on lui met une chaîne d'honneur au cou, et on le nomme de garde en permanence à l’entrée des écuries.

3° Le 10 janvier 1847, un Bédouin étant venu rôder autour des chevaux de l’escadron, Hubert, qui flaire un maraudeur, rompt sa chaîne, le terrasse et l’emporte dans sa guérite, en attendant l’officier de ronde pour lui faire son rapport et lui livrer le prisonnier en très-mauvais état.

Celte action vaut à Hubert le grade de maréchal des logis et deux chaînes d'honneur au lieu d’une.

Enfin, au mois d’avril 1847, ayant étranglé un cheval et écharpé deux soldats, IJubert est nommé officier et mis en cage.

Pauvre Hubert! et ce fut moi, son meilleur ami, qui fus chargé de cette mission pénible.

L’autorité, bonne et indulgente pour ses premières peccadilles, lui avait pardonné même quelques méfaits en raison de sa gentillesse; mais de-

vant de tels actes elle ne pouvait plus fermer les yeux, et le devait condamner à la mort ou à la réclusion perpétuelle.

Ma première pensée fut de lui rendre la liberté; mais je craignis qu’accoutumé au contact des hommes il ne revînt au camp ou dans les environs pour s’y faire tuer.

Dans les premiers temps, afin d’adoucir sa captivité, je venais la nuit près de sa cage que j’ouvrais; aussitôt il s’élançait dehors tout joyeux ; il m’embrassait avec effusion , puis nous jouions à cachecache. • . . - * •

Un soir, dans un de ses moments de belle humeur, il m’embrassa si bel et si bien qu’il m’eût étouffé sans l’intervention de fourreaux de sabre arrivés juste à temps pour m’arracher à ses caresses.

Ce fut la dernière fois que nous nous amusâmes à ce jeu-là ensemble.

Et pourtant je dois lui rendre cette justice qu’il n’avait aucune mauvaise intention, puisque, dans nos ébats, il évitait de se servir de ses dents et de ses griffes, soit avec moi, soit avec les personnes qu’il avait l’habitude de voir, et pour lesquelles il était très-doux et très-affectueux.

Ennuyé de ne plus sortir que maintenu par une énorme chaîne fixée au fond de sa cage , le pauvre animal devenait triste et parfois impatient et colère. Son caractère changeait.

Dès lors je pensai à in’en séparer.

Un officier m’offrit de me l’acheter trois mille francs au nom du roi de Sardaigne.

Je ne pouvais pas plus vendre Hubert, mon élève, que les dépouilles des lions tués par moi.

S. A. R. le duc d’Aumale m’avait honoré de ses bontés. •

J’offris Hubert au duc d’Aumale, en priant le prince de permettre qu’Hubert habitât le Jardin d’essai à Alger, et y fût placé dans de bonnes conditions d’existence.

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